12 juin 2011 : Prédication de Pentecôte. Jean 16 5 - 15, Actes 2 1 - 11, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

27 mars 2011 : Jésus et la Samaritaine. Jean 4 5 - 42, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

16 janvier 2011 : La musique dans la Bible. Culte de reconnaissance des organistes, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

25 décembre 2010 : La prophétie de l'Emmanuel, Esaïe 7,1-16 ; Matthieu 1, 18-25, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

24 décembre 2010 : Le pouvoir de Dieu est différent, Luc 2, 1-20, Esaïe 42, 1-9, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

7 novembre 2010 : La résurrection de Jésus est la clé de notre vie, Luc 20, 27 à 28, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

31 octobre 2010 : Culte de réformation, Esaïe 45, 22 à 24 ; 2 Thessaloniciens 1, 11 à 2, 2, prédication de Thomas Buffet
     "Lire la prédication"

Cycle de prédications sur le thème de l'argent et de l'offrande :
Introduction le 26 septembre sur le thème du détachement des biens matériels
Puis trois prédications exceptionnelles les 3, 10 et 17 octobre

17 octobre 2010 : "La bénédiction de l'offrande", II Corinthiens 8, 1-12 et 20-24 ; 9, 6-15, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

10 octobre 2010 : "La solidarité", Actes 2, 42-47 ; Matthieu 6, 1-4 ; Luc 11, 5-8, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"
     "La prière du défi Michée"

3 octobre 2010 : "La dîme", Génèse 28, 20-22 ; Nombres 18, 20-24 ; Deutéronome 26, 12-15, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

26 septembre 2010 : "Le détachement des biens matériels", Philippiens 4, 10-20, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

2 mai 2010 : "La générosité de la foi", Hébreux 11, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

11 avril 2010 : "Joseph, ou la longue traversée de l'épreuve", Culte des familles, Genèse 39, 21 à 40, 23, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

4 avril 2010 : Culte de Pâques, Luc 24, 1-12, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

21 mars 2010 : "Il n'y a pas de fatalité", Luc 16, 19-31, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

5 mars 2010 : "Que tout ce qui respire loue le Seigneur !", Actes 16, 16-24, prédication de Bettina Cottin pour la Journée Mondiale de Prière
     "Lire la prédication"

24 janvier 2010 : "La Bonne Nouvelle annoncée par les pauvres", Luc 7, 18-35, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

3 janvier 2010 : "Les mages et l'épiphanie.", Matthieu 2,1-6 ; Ephésiens 3, 1-3, prédication de Jérôme Cottin
     "Lire la prédication"

24 décembre 2009 : "N'ayez pas peur !, dit l'ange aux bergers.", Luc 2, 1-20, prédication de la veillée de Noël
     "Lire la prédication"

25 octobre 2009 : "Semer en pleurant, croire à la moisson", Psaume 126, Jérémie 31, 7-9, Marc 10, 46-52
     "Lire la prédication"

27 septembre 2009 : "La structure de l'univers et notre éthique", Psaume 19, Romains 1, 16-23 ; 1-9
     "Lire la prédication"

20 septembre 2009 : "Lorsque demain, vos enfants vous demanderont : Pourquoi...", Deutéronome 6, 20-25
     "Lire la prédication"

6 septembre 2009 : "La pauvreté interpelle les riches", Jacques 2 ; 1-9
     "Lire la prédication"

16 août 2009 : "Ma chair et mon sang", Jean 6 ; 51-59
     "Lire la prédication"

31 mai 2009 : "Pentecôte : confirmations. Cette Eglise est la votre", Actes 2 ; 1-18 ; 22-24 ; 32-33 ; 37-39 ; 41-47
     "Lire la prédication"

17 mai 2009 : "Jeau Calvin, si lointain, si proche"
     "Lire la prédication"

12 avril 2009 : "Culte de Pâques", Marc 16 ; 1-8
     "Lire la prédication"

22 mars 2009 : "Comprendre la Sainte Cène avec Calvin", Petit traité de la Sainte Cène
     "Lire la prédication"

15 février 2009 : "Aimer, c'est agir en ne comptant que sur le Souffle", 1 Corinthiens 13, 1-12
     "Lire la prédication de Luc-Olivier Bosset à Enghien"

15 février 2009 : "Jésus dans la tempête", Psaume 107, 1. 23-32, Marc 4 ; 35-41
     "Lire la prédication de Bettina Cottin à Ermont"

8 février 2009 : "Une journée à Capernaüm", Marc 1 ; 21-39, prédication de Michel Wagner
     "Lire la prédication"

18 janvier 2009 : "Ce que pense l'apôtre Paul du couple et de la sexualité", 1 Corinthiens 7 ; 1 - 24
     "Lire la prédication"

4 janvier 2009 : "Lumière dans nos ténèbres, mission dans notre réalitée", 1 Samuel 3, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

24 décembre 2008 : "Marie retenait toutes ces choses et y réfléchissait.", Luc 2, 20, prédication de Bettina Cottin suivie de textes sur quatre personnages préparant la naissance de Jésus : Zacharie, Elizabeth, Marie et Joseph
     "Lire la prédication"

14 décembre 2008 : Célébration œcuménique des Lumières de Bethléem par les groupes chrétiens de scoutisme ; Matthieu 5, 13-16, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

7 décembre 2008 : "Le chant d'espérance et le cri dans le désert", Esaïe 40 ; 1-11 ; Marc 1 ; 1-8, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

9 novembre 2008 : "L'amour nous redonne l'espérance de la foi", Romains 5 ; 1-5, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

26 octobre 2008 : "Je n'ai pas honte de l'Evangile", Romains 1 ; 16-17, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

21 septembre 2008 : "Faire du stop pour expliquer la Bible", Actes 8, 25-40, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

24 août 2008 : "Qui dites-vous qui je suis ?", Matthieu 16 ; 13-20, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

29 juin 2008 : Aucune vocation ne ressemble à une autre. Jean 1 ; 35-51 ; prédication de Bettina Cottin pour le culte de baptêmes et de confiramtion
     "Lire la prédication"

22 juin 2008 : La parabole des deux fils. Matthieu 21 ; 28-31 ; prédication de Bettina Cottin pour le culte des familles
     "Lire la prédication"

25 mai 2008 : La maladie, une punition ? Psaume 38 ;Jean 9, 1-7 ; prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

15 mai 2008 : Méditation par rapport à la prière de France Quéré : Une prière à l'Esprit Saint - Bettina Cottin et Chantal Demée
     "Lire la prédication"

23 mars 2008 : Culte de Pâques - Matthieu 28, 1-10 ; prédication de Bettina Cottin pour le culte télévisé de Pâques
     "Lire la prédication"

7 mars 2008 : "la sagesse de Dieu renouvelle notre compréhension - Marthe et Marie" - Luc 10, 38-52 ; prédication de Bettina Cottin pour la Journée Mondiale de Prière
     "Lire la prédication"

13 janvier 2008 : "Jésus guérit et transgresse la loi" - Matthieu 8, 1-17 ; prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

30 décembre 2007 : "La lumière" - Jean 8, 12-16 ; Jean 1, 1-5 ; Éphésiens 4, 6-13 ; prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

24 décembre 2007 : "Dieu vient dans nos familles blessées" - veillée de Noël ; prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

23 décembre 2007 : "Joseph le juste : homme de cœur et homme d’Esprit" - Es 7, 10-16 ; Rm 1, 1-7 ; Matt 1, 18-25 ; prédication de D. Crouzet
     "Lire la prédication"

11 novembre 2007 : "La foi est un horizon ouvert" - Romains 8, 12-25, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

21 octobre 2007 : "La prière, revendication ou partage ?" - Exode 17, 8-13, Luc 18, 1-8 prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

14 octobre 2007 : "La colère de Jésus, arme de notre liberté" - Jean 2, 13-22, prédication de Rainer Doumont, accompagnée d'un article sur le CPCV
     "Lire la prédication"

29 juillet 2007 : "La prière" - Luc 11, 1-13 - Genèse 18, 20-32
     "Lire la prédication"

27 mai 2007 : Pentecôte - baptême et confirmations - Jean 3, 1-15
     "Lire la prédication"

20 mai 2007 : L'Apocalypse décrit-elle la fin du monde ? - Apocalypse 21, 1-8. 21-27 et 22, 1-5. 17. 20-21
     "Lire la prédication"

15 avril 2007 : "Tout va bien", Jean 20 ; 19-31
     "Lire la prédication de François Weben"

8 avril 2007 : Pâques - Matthieu 28, 1-8
     "Lire la prédication"

2 mars 2007 prédication pour la journée mondiale de prière : "Unis sous la tente de Dieu" - Genèse 18, 1-15 et Éphésiens 4, 1-16
     "Lire la prédication"



31 décembre 2006 : "Notre responsabilité et la grâce de Dieu" - I Jean 3
     "Lire la prédication"

25 décembre 2006 : "Noël" - Hébreux 1
     "Lire la prédication"

24 décembre 2006 : "Veillée de Noël" - Ézéchiel 36, 26-28 et Luc 2, 1-20
     "Lire la prédication"

3 décembre 2006 : "Avent : attendre la venue de Jésus Christ" - Luc 21, 25-36
     "Lire la prédication"

5 novembre 2006 : Prédication de Jean-Marc Droin - Amos 1/2 ; 3/1-2 ; 8 ; 5/4 ; 9/7
     "Lire la prédication"

22 octobre 2006 : "La confession de foi passionnée de Jacques et Jean" - Marc 10, 32-45
     "Lire la prédication"

8 octobre 2006 : "La musique dans la Bible, en quatre tableaux" - Psaume 95, 1-7 ; Psaume 150 ; I Samuel 16, 14-23 ; Actes 16, 23-34
     "Lire la prédication"


16 juillet 2006 : "L'envoi en mission", Marc 6, 6-13, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

9 juillet 2006 : "Jésus rejeté à Nazareth", Ézéchiel 2, 1-6 ; Marc 6, 1-6, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

4 juin 2006 : Dimanche de Pentecôte - Baptêmes et confirmations des catéchumènes, Corinthiens 2 et 3, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

16 avril 2006 : Dimanche de Pâques, Jean 20, 1-10, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

9 avril 2006 : Dimanche des Rameaux, Jean 12, 12-19, prédication de Jérôme Cottin
     "Lire la prédication"

19 mars 2006 :"Jésus violent ?", Jean 2, 13-25, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

3 mars 2006 : Journée Mondiale de prière, Matthieu 26, 1-13 et Ézéchiel 37, 1-10, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

12 février 2006 :"La guérison des relations avant la guérison du corps", Marc 1, 40-45, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

29 janvier 2006 :"La présentation de Jésus au Temple", Malachie 3, 1-5 et Luc 2, 22-40, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

8 janvier 2006 :"La lumière de Dieu qui vient", Ésaïe 60, 1-7, 17-22, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

1°janvier 2006 : "Enfants adultes de Dieu", Jean 5, 19-24, Galates 4, 1-7, prédication de Bettina Cottin
     "Lire la prédication"

25 décembre 2005  Genèse 1, Jean 1, 1-18 : Jour de Noël

24 décembre 2005  Ésaïe 11, 1-10, Luc 2, 1-20 : Veillée de Noël

25 septembre 2005  Philippiens 2, 1-12 : La vie chrétienne et « l’hymne au Christ »

4 septembre 2005  Matthieu 18, 12-22 ; Galates 6, 1-5 : "Si ton frère a péché contre toi…"

28 août 2005  1 Romains 1, 16-17 ; Romains 3, 22 -24  ; Luc 18, 9-14 : Le salut par la grâce seule

7 août 2005  1 Rois 19 9/19 ; Mat 14 22/33 : "Que Dieu se montre seulement"

10 juillet 2005  Matthieu 13, 1-23 : Le semeur

19 juin 2005  Jérémie 20, 1-18 : Le cri de Jérémie

12 juin 2005  Luc 11, 1-13 : Confirmations et baptême

5 juin 2005  Romains 8, 14-29 : Confirmations et baptême

1° mai 2005  JOB 7,11/15, Marc 14, 32/36, Colossiens 1, 9/11 : Notre Père … que ta volonté soit faite

27 mars 2005  Luc 23, 56b – 24, 12 : Pâques 2005

6 mars 2005  Deutéronome 6, 20-24, Marc 10, 13-16 : Laissez les enfants venir à moi

4 mars 2005  Matthieu 5, 13-16 ; 6, 22-23, II Rois 5, 1-17 : Journée Mondiale de prière 2005

13 février 2005  Genèse 2, 15-17 ; 3, 1-7, Matthieu 4, 1-11 : Pourquoi ne pas manger ?

6 février 2005  Ésaïe 58, 1-10, Matthieu 5, 13-16 : A la recherche de la lumière

23 janvier 2005  I Corinthiens 1, 10-25 : Unité et croix


25 décembre 2004  Luc 2, 1-20 : Un bébé enveloppé de langes …

24 décembre 2004  Luc 21 : "Je vous annonce la bonne nouvelle d'une grande joie qui sera pour tout le peuple."

14 novembre 2004  Luc 21 : Images de la fin des temps

7 novembre 2004   Marc 9, 14-29 : Seigneur, je crois ! Viens au secours de mon incrédulité.

17 octobre 2004   Exode 17, 8-13, Luc 18, 1-8 : La prière

10 octobre 2004   Luc 17, 11-19 : La guérison de dix lépreux dont un étranger

5 septembre 2004   Luc 14, 25-35: Haïr au nom de Jésus ?

4 juillet 2004   Ésaïe 66: Dieu maternel, ou Dieu juge ?

27 juin 2004   Luc 9, 51-62 : Jésus refuse la violence vis-à-vis d'un un village samaritain inhospitalier

13 juin 2004   Luc 24, 13-39 : Explosion de vie sur la route d'Emmaüs

6 juin 2004  I Corinthiens 12, 1-27 : Confirmation des catéchumènes

30 mai 2004   Philippiens 3, 12-16 : Pentecôte, Baptèmes et confirmations des catéchumènes

9 mai 2004   Jean 3, 1-21 : Naître d'eau et d'Esprit

11 avril 2004  , Marc 16, 1-8 : Pâques

5 mars (Journée Mondiale de Prière,Soisy s/s Montmorency)  Jean 20, 1-18 : "Animées par la foi, les femmes façonnent l'avenir."

29 février 2004    Deutéronome 26, 1/11, Luc 4, 1/13 : La tentation de Jésus au désert

22 février 2004   I Samuel 26 ; Luc 6, 27-36 : L'amour des ennemis

4 janvier 2004   Matthieu 2, Jérémie 31, 10-17 : "Rachel pleure"


28 décembre 2003   Luc 2, 49-52 : Le jeune Jésus au Temple

9 novembre 2003   Marc 12, 38-32 : Le regard de Jésus sur une veuve anonyme

28 septembre 2003 (Taverny) et 15 février 2004 (Deuil)  , Ésaïe 40, 1-11, Jean 10, 1-21 : Ancien Testament, Nouveau Testament : continuité ou rupture ?

7 septembre 2003  Marc 7, 31-37 : Jésus guérit un homme sourd-muet

29 juin 2003   Marc 14, 17-20, 32-41, 55-65, Marc 15, 25-28, 33-39 : Suite à la journée de solidarité avec les victimes de la torture

8 juin 2003  3 Actes des Apôtres 1, 1-3, 6-14, 2, 1-14, 22-24, 33-36, 37-38, 41 : baptêmes et confirmations

25 mai 2003   Esaïe 52,1-12 : "Ton Dieu règne"

18 mai 2003  Matthieu 9,35-10,15 : Notre mission aujourd'ui - Journée de secteur à Montigny les Cormeilles

27 avril 2003  Actes 2,42-47 ; Jean 20,19-31 : Culte de reconnaissance du ministère collégial du Conseil Presbytéral

20 avril 2003   Matthieu 28,1-15 : Pâques

7 mars 2003   Luc 1,26-28 : Journée Mondiale de Prière (Liban) : "Esprit Saint, emplis nos coeurs"

2 février 2003  Marc 1,21-28 : Jésus exorcise

19 janvier 2003  I Samuel 3 : Semaine de l'unité

5 janvier 2003  Matthieu 2, 1-2 : Epiphanie et astrologie


24 novembre 2002  Matthieu 25, 31-46 : Le jugement dernier

septembre 2002   Genèse 50, 15-21 : la réconciliation de Joseph avec ses frères

16 juin 2002  Romains 15, 1-13 : Charte oecuménique IV

9 juin 2002   Matthieu 5, 1-12 : Charte oecuménique III

2 juin 2002   Jean 13, 3-28 : Charte oecuménque II

26 mai 2002   Ephésiens 3, 1-13 : Charte oecuménique I

19 mai 2002  Ephésiens 1, 13-23 : Baptêmes et confirmations


16 septembre 2001   Exode 32, 1 - 14 : Le veau d'or







25 décembre 2005, Genèse 1, Jean 1, 1-18
Jour de Noël


L'évangile de Jean a une drôle de façon de nous raconter Noël. Pas de crèche ni d'étoiles, pas d'anges ni de bergers, pas de bébé ni de maman. Mais une vision grandiose de la création de l'univers et de notre destinée humaine, un poème au grand souffle qui prend toute la mesure du drame du monde et de l'amour de Dieu. Le drame du monde est symbolisé par les ténèbres, qui signifient l'absence de vie, le désespoir, le péché. L'amour de Dieu est symbolisé par la lumière, qui signifie la plénitude de vie.

Déjà dans le poème de la création du monde, la lumière est créée en premier, au cœur des ténèbres du chaos. La création se fait par la parole de Dieu, et l'évangile de Jean reprend la même idée : (v3) "Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle." La parole de Dieu crée le monde, fait surgir la vie, et apporte tout son amour aux hommes. En quelques versets, l'évangéliste Jean fait le lien entre la création et Noël. Car, même si dans notre récit, il n'y a pas la crèche ni la Sainte famille, ni étable ni bergers, il y a bien la naissance du fils de Dieu. (v14) "Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père."

L'évangile de Jean ne raconte pas "Qu'est-ce qui s'est passé, ce soir-là, à Bethléem ?", car il suppose que les chrétiens le savent. Mais il explique : "Qu'est-ce que cela veut dire ?" Dans la naissance toute simple de Jésus se cache en fait un événement grandiose : la venue du fils de Dieu. Et l'évangéliste Jean dit d'une façon surprenante : la fils de Dieu, c'est la parole de Dieu. Dieu nous parle à travers l'existence de ce bébé, de ce garçon, de cet homme.
La parole de Dieu nous dit qui est Dieu et ce qu'il veut nous communiquer, ce qu'il veut partager avec nous. Si nous voulons savoir ce que Dieu a à nous dire, nous regardons vers Jésus. Si nous voulons savoir qui est Dieu, nous nous en tenons à Jésus. Mieux qu'un long discours, plus direct que des explications complètes, plus chaleureux et plus à la portée de tous qu'un exposé, l'homme vivant, son attitude, ses actions, et ses paroles, nous communiquent qui est Dieu. (v18) "Personne n'a jamais vu Dieu; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, est celui qui l'a fait connaître."
Nous avons à notre tour ce témoignage dans un livre, la Bible, mais nous ne la lisons pas autrement qu'en présence de celui dont elle parle, en présence de Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant.

Voilà donc comment l'évangéliste Jean explique la naissance de Jésus-Christ : la parole s'est faite chair, faite homme, et elle habite parmi nous.
Mais ce n'est pas la seule naissance dont il parle ! Avez-vous remarqué qu'il ne parle pas seulement d'un seul Fils de Dieu, mais de beaucoup d'enfants de Dieu ?
Vous risquez de me dire "Ça fait beaucoup de monde dans la crèche !" Sans vouloir aller à la caricature, c'est en effet un peu ça. (v 11 à 13) "Elle est venue chez les siens, et les siens ne l'ont point reçue. Mais à tous ceux qui l'ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, lesquels sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu."
Jésus-Christ, le fils de Dieu, ne veut pas rester enfant unique de Dieu, mais il veut vivre dans une fratrie de plus en plus grande, et cette fratrie, ces frères et sœurs de Jésus-Christ, c'est nous. Noël, c'est la fête des enfants de Dieu, aux dimensions de l'humanité. Oui, nous formons, aujourd'hui, une grande crèche !
C'est une fraternité, non de chair et de sang, mais d'Esprit et d'appel. Voici la Bonne Nouvelle de Noël : tous ceux qui le désirent peuvent devenir enfants de Dieu. Tous ceux qui accueillent la parole de Dieu comme une lumière dans les ténèbres, sont intégrés par Dieu dans la grande famille des enfants de Dieu, frères et sœurs de Jésus-Christ, qui, lui, est notre frère aîné. Cette famille n'est pas constituée d'une lignée selon le sang, ni d'un peuple ou d'une ethnie, mais ouverte à tous.

C'est Dieu lui-même qui compose sa famille et qui l'appelle des quatre horizons. A nous de nous accueillir les uns les autres, comme nous le faisons aujourd'hui dans la célébration du baptême et de la Sainte Cène. Grâces soient rendues à Dieu qui a créé le monde par sa parole, qui nous a donné la vie, qui nous parle à tous les âges en Jésus-Christ, qui nous sauve et nous appelle !

Amen






24 décembre 2005, Ésaïe 11, 1-10, Luc 2, 1-20
Veillée de Noël


Nous sommes ensemble ici en ce soir de la veillée de Noël, comme beaucoup d'autres chrétiens partout dans le monde, pour fêter la naissance de Jésus-Christ. Ce que signifie cette naissance, le message de l'ange aux bergers l'exprime clairement :
"Je vous annonce la bonne nouvelle d’une grande joie qui sera pour tout le peuple:? aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né un sauveur, qui est le Christ, le Seigneur."

Un sauveur ! Oui, en ces temps-là, on attendait un Sauveur, le Messie envoyé par Dieu. Mais même aujourd'hui, on connaît encore cette attente, cette espérance d'un personnage providentiel qui changerait la marche du monde. Même dans notre actualité désenchantée, nous connaissons encore l'attente de la personnalité de rêve qui résoudrait les problèmes, qui serait intègre, efficace, et pourtant convaincante et plébiscitée. La récente élection présidentielle en Bolivie nous a donné un exemple plus fervent, plus naïf, de l'attente d'un sauveur, de la part des pauvres. Ici, nous reculons devant une telle ferveur, nous sommes plus sceptiques, plus respectueux de la réalité aussi. Mais le rêve peut alors s'appliquer au domaine scientifique, ou au progrès en général, par exemple dans l'attente de celui qui découvrira le vaccin contre le Sida, ou contre le paludisme. Le rêve c'est de se dire "Il suffirait d'une personne … ou il suffirait d'une découverte … et la face du monde serait changée."
Il y a même des croyants d'un genre un peu particulier, qui rêvent de rien de moins que de cloner le Christ (à partir de traces de sang laissées sur des vêtements ayant prétendument été portées par Jésus lors de sa Passion). Et de déclarer avec aplomb : Les chrétiens attendent depuis trop longtemps le retour du Christ ; nous, on résoudra ce problème. Même si ces ambitions n'ont finalement rien de scientifique, elles nous éclairent quand même bien sur la recherche de l'humanité de se proclamer sauveur du monde et, par la même occasion, seigneur du monde.

Du temps de la Bible, l'attente du Sauveur, du Messie, était d'abord à caractère religieux. Aussi bien les témoignages de la Bible que ceux du monde païen parlent de l'attente d'un personnage extraordinaire envoyé par Dieu sur la terre pour changer le cours de l'histoire, pour tourner le mal en bien. Dans la Bible, ce Sauveur peut être porteur des espérances les plus hautes, comme l'exprime cette vision d'Ésaïe d'un monde réconcilié jusqu'aux animaux, à l'image du paradis. Mais il peut aussi être mystérieux et caché, difficile à reconnaître.
Par ailleurs, le sauveur pouvait aussi bien être politique. L'empereur Auguste était célébré, dans la partie orientale de l'Empire, comme Sauveur du monde. Voici le monde dans lequel naît l'enfant de Bethléem.

Oui, face à cette attente, face à cette ambition politique, nous n'avons là rien d'autre que la naissance d'un bébé, "Et ceci sera pour vous un signe: vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire."
Cette dissymétrie des moyens est tout de même étonnante. On aurait envie de dire à Dieu : Écoute, si tu veux vraiment sauver le monde, il faut être plus fort que tous ces gens qui ont les dents longues, il faut être plus évident que tous les faux prétendants au titre de sauveur, il faut te donner tous les moyens ! ? Oui, pourquoi l'histoire du Sauveur commence-t-elle par une naissance ? Pourquoi perdre tant de temps, avant d'être enfin un adulte en pleine possession de ses moyens ? Pourquoi prendre tant de risques (étant donné la mortalité infantile de l'époque) ? Pourquoi faire passer le Sauveur par l'éducation d'une famille, au lieu de le faire descendre directement du ciel ? Et puis, pourquoi le faire naître dans une étable, et non dans un palais ?

Dieu nous répondrait probablement : Un enfant qui naît, qui prend la vie depuis le tout début, un enfant qui vous est confié, n'est-ce pas là, au contraire, se donner tous les moyens, radicalement ? Car un enfant, dans sa faiblesse, a pourtant la force incomparable de mobiliser l'énergie de ce que nous avons de meilleur en nous, l'amour, le dévouement, l'humilité, la capacité de pardonner, la responsabilité. Dieu fait appel au meilleur en nous. Il n'a pas voulu commencer son histoire du salut comme nous l'aurions probablement fait si nous étions à sa place. Il n'a pas voulu commencer son règne par le pouvoir d'en haut, ou par la contrainte, ou encore par la séduction des foules. Non, il a voulu commencer tout en bas de la vie. Il a voulu s'exposer aux risques et contraintes de toute vie humaine, voir le monde par un point de vue placé très bas, à la hauteur d'un enfant. Il a voulu vivre lui-même ce que c'est que d'être dépendant, menacé, faible, savoir par expérience ce qui nous fait mal, dans cette vie. C'est ainsi seulement qu'il partage vraiment notre vie, et c'est ainsi qu'il veut sauver le monde. Il ne veut pas être notre sauveur au-dessus de nous ou sans nous, mais avec nous, il veut commencer au milieu de nous.

Si Dieu veut ainsi être notre Sauveur au milieu de nous, avec nous, je vous invite, en ce soir de veillée de Noël, de l'accueillir au cœur de votre vie. On dit que le Christ peut naître mille fois à Bethléem, cela ne me sert à rien s'il ne naît pas dans mon cœur.
Accueillir Jésus-Christ, notre Sauveur, c'est une invitation qui s'adresse tout aussi bien à ceux qui sont en recherche qu'à ceux qui marchent déjà dans la foi, aussi bien à vous qu'à moi-même. Car nous n'avons pas la foi une fois pour toutes, comme si elle était figée, mais elle est une relation vivante avec Dieu qui doit toujours être ré-enracinée dans son origine. Cette origine, c'est l'amour de Dieu. L'amour de Dieu nous parle à travers l'enfant né dans une étable, Jésus Christ, le Sauveur. L'amour de Dieu nous est offert et attend notre accueil.

Pour que ce soit vraiment Noël dans nos vies et dans notre monde, accueillons l'amour de Dieu. Mais attention ! Accueillons-le sans préjugés ni exclusions. Ne disons pas "Dieu m'aime, moi, mais pas les autres", mais ne disons pas non plus "Dieu aime les autres mais pas moi". Chacune des deux exclusions, exclusion des autres ou exclusion de moi-même, a des conséquences dangereuses. "Dieu m'aime, moi (ou nous), mais pas les autres, ceux qui ne sont pas comme nous" (et cette conviction existe quelque part, de façon indirecte, cachée au fond de notre cœur), c'est le rejet de tous ceux qui sont différents, tous ceux qui ne sont pas de notre famille, ou de notre peuple, ou de notre couleur. Autrement dit, l'opinion que Dieu n'aime pas les autres, est source de guerre de tous contre tous. Le contraire de Noël. Mais inversement, "Dieu aime les autres mais pas moi" (et cette conviction se cache aussi dans notre cœur, sous couvert de la modestie), c'est la guerre contre moi-même, source de dépression et de dégoût de la vie. C'est aussi le contraire de Noël, car ce serait refuser l'amour de Dieu.

L'amour de Dieu est absolu, et il est pour chacun de nous. Sinon, aurait-il pris le risque de naître ? Abandonnons donc tout préjugé, tout esprit d'exclusion ou de découragement, et disons à notre tour "oui" à cet amour !

Amen






25 septembre 2005, Philippiens 2, 1-12
La vie chrétienne et « l’hymne au Christ »


Je commencerai par une comparaison géométrique tout à fait basique : la vie chrétienne, la foi, c’est comme un triangle équilatéral : les trois pointes du triangle constituent les trois pôles de la foi : le croyant d’un côté, la communauté de l’autre, et au sommet du triangle le Christ. Chaque côté du triangle constitue les relations entre ces trois partenaires : à la base, les relations entre le croyant et l’Eglise, les lignes obliques concernent les relations entre le Christ et le croyant d’une part, entre le Christ et l’Eglise d’autre part.
Le défi, c’est de garder l’équilibre entre chaque côté du triangle. Ce triangle peut en effet facilement se réduire à une ligne droite, voire à un point, si on néglige l’un des pôles. Ainsi si l’on oublie le Christ, en ne s’intéressant qu’aux relations entre l’individu et la communauté : il ne reste alors que la base du triangle. Ou si l’on oublie les autres, et ne se concentre que sur notre relation personnelle à Dieu, on n’a qu’un côté du triangle. De même si on s’intéresse à la communauté, mais que l’on n’a pas vraiment de vie de foi personnelle.
La foi repose sur un équilibre, une tension entre ces trois pôles. Quand l’équilibre est réussi, cela donne quelque chose de très dynamique. Mais cet équilibre est fragile, difficile à tenir, constamment menacé.
C’est ce que l’on voit dans l’épître de Paul aux Philippiens, en particulier dans le passage que nous méditons aujourd’hui : on y voit ce même triangle, parfaitement exposé par Paul. Mais aussi ce qui le menace et que combat Paul, à savoir la mise en avant d’individus qui menacent la cohésion du groupe, mais aussi la personne du Christ.

« Comportez vous ainsi entre vous comme on le fait en Jésus-Christ » (v.4). Littéralement, d’après le texte grec original, il faudrait traduire ce verset ainsi : « Ayez ces dispositions en vous et entre vous, et aussi dans le Christ Jésus ». On voit, dans cette simple phrase, les trois pôles de notre triangle : - en nous (la personne). – entre nous (la communauté). – Dans le Christ Jésus (en Dieu). Partant de là, on pourrait relire toute l’épître de Paul aux habitants de Philippe à partir de l’un de ces trois pôles. C’est ce que nous allons brièvement faire.

1. Le croyant singulier dans sa relation au Christ

Ici le modèle c’est l’apôtre Paul lui-même. Il est, en tant que personne, un exemplaire de foi remarquable. Je soulignerai trois aspects de la foi de Paul telle qu’elle ressort de sa lettre 
: - La confiance dans l’adversité : Paul est en prison. Il le dit lui-même au début de sa lettre. Il est prisonnier, en danger d’être exécuté, et pourtant confiant, plein de projets. Qu’il meure ou qu’il vive, peu importe, nous dit-il, puisque de toutes façons il est entre les mains de Dieu ; il est en Christ et Christ est en lui. Quelque soit sa situation à venir, Dieu à des plans pour lui.
- L’attitude joyeuse : « C’est avec joie que je prie » (1, 4) dit-il au début de sa lettre. Et dans notre passage : « Comblez ma joie » (2, 2). La joie est l’un des mots que l’on trouve le plus souvent dans cette lettre. La joie, comme la foi, rayonne et se propage. C’est une attitude qui lui permet d’être plus fort, dans les malheurs qu’il subit.
- La communion avec ceux qui sont loin. Paul est en prison, éloigné de ceux qu’il aime, et pourtant il ne sent pas seul. Même isolé des siens, il reste en communion avec eux. Comment ? Par la prière. Je vous relis le verset que j’ai déjà cité, mais incomplètement : « Toujours, en chaque prière pour vous tous, c’est avec joie que je prie » (1, 4). Paul n’est jamais seul parce qu’il est en Christ, mais aussi parce qu’il est en relation constante avec ses frères, par la prière. C’est pratique ; plus besoin alors de téléphone portable. Peut-être que si notre société priait plus, elle éprouverait moins le besoin de communiquer avec des appareils sophistiqués.

2. La communauté, l’Eglise

C’est le deuxième pôle de notre triangle. Paul, dans notre texte, exhorte les chrétiens de Philippe. Il lance des appels incessants à vivre en harmonie les uns avec les autres, à se respecter, à s’écouter. Je relis les quelques versets de notre passage (mais il y en a d’autres analogues dans le reste de l’épître) :
« Comblez ma joie en vivant en plein accord, avez un même amour, un même cœur. Recherchez l’unité ; ne faites rien par rivalité, rien par gloriole, mais avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous. Que chacun ne regarde pas à soi seulement, mais aussi aux autres » (2, 2-4).
Pourquoi tant d’appel à l’unité ? Pourquoi autant de recommandations ? Parce que dans cette jeune communauté chrétienne de Philippes, fondée par l’apôtre lui-même, il y a déjà des tensions et rivalités. Des difficultés à vivre ensemble se font jour. Hier, comme aujourd’hui, il est extrêmement difficile de vivre ensemble, de manière harmonieuse. Les relations humaines sont souvent sources de conflits, dans la famille, dans le travail, ou dans l’Eglise. C’est une réalité dont l’apôtre prend acte ; ce n’est toutefois pas une fatalité. Beaucoup de conflits pourraient être résolus, si chacun apprenait l’humilité, si chacun pouvait s’effacer pour que l’autre grandisse.
Cette unité est indispensable pour le témoignage de l’Eglise. Non pour de seules raisons d’efficacité, mais pour que l’Eglise soit fidèle à sa vocation ; Elle doit en effet être rassemblée non seulement au nom du Christ, mais en Christ. C’est pourquoi il nous faut maintenant nous attacher au Christ, au troisième et dernier pôle de notre triangle.

3. Le Christ ; « l’hymne au Christ » (versets 7 à11)

Quand on aborde ce qui concerne spécifiquement le Christ, Paul nous réserve une surprise : pour parler du Christ il se tait, il laisse la parole à un autre. En effet, après ses appels à l’harmonie, à l’unité, à la nécessité de vivre ensemble dans la foi (versets 1 à 6), vient ce que l’on appelle « l’hymne au Christ » (versets 7 à 11). Or cette hymne n’est pas de Paul. Il s’agit d’une des plus anciennes confessions au Christ, rapportée dans le Nouveau Testament. Paul reprend ici cette ancienne confession de foi qu’il fait sienne. Ainsi il se tait pour laisser le Christ parler ; il s’efface pour laisser le Christ apparaître.
Je le relis encore une fois :
« Le Christ Jésus,
lui qui est de condition divine,
n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu.
Mais il s’est dépouillé,
Prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes,
Et reconnu homme par son aspect.
Il s’est abaissé,
Devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort sur une croix.
C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé,
Et lui a conféré le Nom qui est au-dessus de tout nom,
Afin qu’au nom de Jésus tout genoux fléchisse,
Dans les cieux, sur la terre et sous la terre,
Et que toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur,
A la gloire de Dieu le Père ».

Que nous dit cette hymne sur le Christ, ou même : que nous dit le Christ lui-même dans cette confession de foi qui s’identifie à ce qu’il est ? Je me contenterai de faire deux brefs commentaires, qui suivront le mouvement de l’hymne. Cette hymne est en effet caractérisé par un double mouvement de descente, puis de remontée ; ce mouvement, on l’appelle « la kénose » (le dépouillement), du verbe grec kénéo qui veut dire « anéanti », « rendre vain ».

- Jésus, serviteur souffrant (versets 7 et 8) :
C’est le premier mouvement, celui de l’abaissement. Jésus est Dieu. Comme lui, il est tout-puissant. Pourtant il s’est dessaisi volontairement de sa toute puissance (c’est la « kénose »). Il a choisi, librement, de devenir faible, c’est-à-dire humain, comme nous. Et cela, comme un acte d’amour pour nous, afin d’être plus proche de nous. Mais il n’a pas fait que de devenir homme. Il est devenu homme martyrisé, souffrant, en mourant sur la croix. Il a choisi l’acte d’amour absolu : sa mort sur la croix, totalement assumée, est l’expression de l’amour total et définitif de Dieu pour les humains.

- Jésus, Seigneur du monde (versets 9 à 11) :
C’est le second mouvement, celui de la glorification. Cette faiblesse de Dieu dans le Christ crucifié n’est pas définitive. Elle est en fait un signe, le signe de la victoire de Dieu sur le mal et les puissances de la mort. Ce signe comporte une triple caractéristique :
1. C’est un signe paradoxal : c’est le moins pour dire le plus, la faiblesse pour exprimer la force, la mort pour affirmer la vie.
2. C’est un signe universel : il est destiné à tout être humain ; il transcende les langues, les continents, les cultures. La fin de l’hymne se termine d’ailleurs en souhaitant que « toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur ».
3. C’est un signe définitif : il n’y a pas besoin d’autres signes que celui-là. II suffit pour attester l’amour de Dieu pour nous, sa présence au cœur de notre histoire et de la création.

Amen.

Jérôme Cottin






4 septembre 2005, Matthieu 18, 12-22 ; Galates 6, 1-5
"Si ton frère a péché contre toi…"


"Si ton frère a péché contre toi…" Nous sommes tous concernés, d'une façon ou d'une autre, par ce problème, que ce soit dans nos familles, dans nos contextes professionnels, dans nos réseaux associatifs ou encore dans l'Église. Car le mot "frère" ne désigne pas seulement une personne de ma parenté, mais aussi le membre de la communauté, tous ceux qui font partie avec moi d'une famille symbolique.
Comment avons-nous réagi dans une situation pareille ? Avons-nous rompu les ponts ? ou cherché à lui faire payer sa faute ? N'avons-nous peut-être rien dit, cherchant à pardonner en silence ? Ou avons-nous, au contraire, ameuté les autres autour de nous et essayé de donner un écho public à ce qui s'était passé ? Ou encore, avons-nous simplement été blessés, au point de nous sentir honteux et pris au piège ? Mais qui d'entre nous a eu le courage nécessaire pour suivre le conseil de l'Évangile et aller trouver le fautif seul à seul pour lui montrer et faire comprendre sa faute ?
Si nous hésitons à la faire, ce n'est peut-être pas uniquement par manque de courage, mais aussi à cause d'un conflit de convictions. Car nous sommes convaincus qu'un chrétien devrait pouvoir pardonner, quoi qu'il arrive (et la dernière phrase de notre texte dit la même chose), et nous entendons par là qu'il ne faudrait pas passer par un conflit ouvert d'abord. Nous avons du mal à nous avouer que le pardon n'est pas facile, et du coup, il nous arrive peut-être de refouler toute la question, d'éviter et la confrontation et le pardon, d'essayer de ne plus y penser et de nous tenir éloignés de la personne qui nous a fait du mal, quitte à modifier quelques-uns de nos chemins habituels.

Ce conflit de convictions se trouve déjà à l'intérieur du texte de l'évangile. Car nous avons d'un côté la marche à suivre en cas de faute grave dans une communauté chrétienne. Cette marche à suivre comprend des phases de confrontation, de conciliation, de médiation, et la décision finale entre la réintégration et l'exclusion. Mais on ne parle pas du pardon. De l'autre côté, nous avons l'appel à pardonner pratiquement sans limites. Quel critère doit jouer ? Quelle indication faut-il suivre ?

A ce stade de la réflexion, il peut être utile de regarder dans les autres évangiles, pour voir s'ils proposent un point de vue différent pour le même problème. On appelle cela les passages parallèles. Or, l'évangéliste Luc traite en effet de notre thème, à sa manière (Luc 17, 3-4) : "Si ton frère a péché, reprends-le, et, s'il se repent, pardonne-lui. Et s'il pèche contre toi sept fois dans un jour, et que sept fois il revienne à toi, en disant : je me repens, tu lui pardonneras."
L'évangéliste Luc fait donc une synthèse entre les options de la confrontation avec le frère et du pardon, mais sous la condition, cette fois-ci, que le coupable regrette et change de comportement (c'est le mot grec, bien connu à certains, de la métanoïa).Cette synthèse pourrait tout à fait nous satisfaire, s'il n'y avait pas là cette précision : "s'il pèche contre toi sept fois dans un jour…" Là, nous nous sentons près de flancher. Où est encore la limite par rapport au cas pathologique, ou à la manipulation perverse ?

L'étude du passage parallèle nous a fait bien avancer, mais pas encore assez. Retournons donc vers l'évangile de Matthieu, notre lecture du jour, et essayons de maîtriser d'une autre façon l'apparente contradiction entre la confrontation et le pardon. Les finalités ne sont peut-être pas les mêmes. Nous pouvons en effet constater que tout le passage qui donne la marche à suivre avec ses différentes phases de confrontations, de conciliation et d'interpellation, jusqu'à la décision finale : réintégration ou exclusion ?, tout ce passage se soucie essentiellement de la vie ou de la survie de la première communauté chrétienne. Elle doit faire attention à ne pas se laisser détruire par le péché ou par les prises de pouvoir sauvages. Elle a aussi un témoignage à rendre au monde, une certaine réputation à développer. C'est pourquoi elle prend les choses avec réalisme, elle s'adapte à la psychologie humaine. Les paroles de Jésus sur le pardon, par contre, sont beaucoup plus universelles, entières, idéalistes et même provocatrices. Que faut-il faire ? S'adapter à la réalité, ou tendre vers l'idéalisme ? L'évangile ne gomme ni l'une ni l'autre de ces options. Il les reproduit à la suite. Quelle synthèse en ferons-nous, aujourd'hui ? Nous voulons rester fidèles à Jésus, ne pas affaiblir ou domestiquer son appel. Mais nous savons que nous vivons aussi dans une communauté, dans la réalité.

Et si les options de la correction fraternelle et du pardon étaient complémentaires ? Si elles étaient réunies par une même préoccupation principale ? Je trouve cette préoccupation principale dans le texte qui précède le passage qui nous a occupés, dans la parabole de la brebis perdue. C'est la préoccupation fondamentale de Jésus et la raison pour laquelle il est venu : Ce n'est pas la volonté de votre Père qui est dans les cieux qu'il se perde un seul de ces petits." Aucun de ces petits, c'est-à-dire des personnes fragiles, faibles, désavantagées, marginalisées religieusement, ne doit être perdue pour Dieu et pour la communauté. Dès lors, la communauté chrétienne doit prendre ses responsabilités. Pardonner ou appliquer la discipline de l'Église (la correction fraternelle) relève de la même préoccupation : ne pas permettre que la loi du plus fort s'instaure, ne pas permettre que le plus faible tombe.
L'encouragement de Jésus à pendre nos responsabilités s'exprime par le même petit mot qu'il prononce après ses guérisons : "Va." Va, ta foi t'a guéri. Va, et éprouve ta foi dans ta vie quotidienne. Il en est de même ici. Si ton frère a péché – péché tout court ou contre toi -, va vers lui. Prends l'initiative d'entamer ce chemin long et difficile de la remontée après le péché. Ce chemin commence par la nécessaire clarification : en quoi consiste le péché ? Cette clarification ("reprends-le", dit le texte) est une tâche difficile et qui exige, à un certain moment, que l'on dépersonnalise le débat, que l'on dépasse le très personnel "Te rends-tu compte de ce que tu m'as fait ?" pour arriver au point de vue plus général : "Te rends-tu compte de ce que tu as fait ?" Il faut alors se référer à la volonté de Dieu, à la loi, à laquelle nous sommes tous soumis. Et on se rend compte, à la lumière de ce critère de la loi, que personne n'est à l'abri du péché. C'est pourquoi l'épître aux Galates dit avec beaucoup d'humilité ; "Frères, si un homme vient à être surpris en quelque faute, vous qui êtes spirituels, redressez-le avec un esprit de douceur. Prends garde à toi-même, de peur que toi aussi, tu ne sois tenté." Ce dialogue prend au sérieux et le coupable et la victime, mais en respectant leur dignité.

La marche à suivre proposée dans l'évangile de Matthieu fait donc preuve de courage et d'engagement, mais aussi de tact, puisque vient d'abord l'entretien en tête à tête,ensuite le petit comité et enfin l'assemblée plénière. Cette présence graduée de la communauté est le meilleur garant contre une quelconque tentative de manipulation perverse. L'exclusion n'est que l'option de dernier recours.
La communauté chrétienne veut obéir à la volonté de Jésus. Elle veille à ne perdre aucun des petits, et elle résiste au mal. Elle rend justice aux victimes mais elle fait barrage au désir de vengeance. Elle fait cela à mains nues, par la seule force de ses relations interpersonnelles, de sa dynamique de groupe et de sa solidarité. Jésus promet à ce combat de la communauté sa validation (ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel) ; mais justement cette promesse doit nous inciter au discernement, à l'humilité, et à tout désir de nous mettre au-dessus des autres.

Suivons Jésus, humblement et en assumant la responsabilité dont il nous charge : résister au mal, à mains nues, par la confrontation et le pardon, en éprouvant notre foi dans la vie quotidienne, en proclamant l'Évangile de Jésus-Christ !

Amen






28 août 2005, Romains 1, 16-17 ; Romains 3, 22 -24  ; Luc 18, 9-14
Le salut par la grâce seule


Romains 1, 16-17 :
« Car je n’ai pas honte de l’Evangile : il est puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, du Juif d’abord, puis du Grec. C’est en lui que la justice de Dieu s’est révélée, par la foi et pour la foi, selon qu’il est écrit : Celui qui est juste par la foi vivra. » (ou : le juste vivra par la foi) (traduction : TOB )

Romains 3, 22 -24 :
« C’est la justice de Dieu par la foi en Jésus Christ pour tous ceux qui croient, car il n’y a pas de différence : tous ont péché, sont privés de la gloire de Dieu, mais sont gratuitement justifiés par sa grâce, en vertu de la délivrance accomplie en Jésus-Christ. » (traduction : TOB )

Luc 18, 9-14

Introduction

Si je demandais à l’un de vous quel est le caractère central du christianisme réformé (protestant), peut-être me répondrait-il par une caractéristique négative : « pas de pape, pas de saints... » ; ou peut-être penserait-il à l’accent mis sur la Bible – mais nos frères catholiques sont aujourd’hui nombreux à l’étudier – justement l’épître de Paul aux Romains a été le premier texte biblique traduit en commun pour l’édition de la TOB.
Alors quel serait donc ce point central du christianisme réformé ? Et je crois que je répondrais, avec Martin Luther, le salut par la grâce seule au moyen de la foi. Cette expression théologique, à l’allure compliquée et obscure, recouvre pourtant une idée simple : Ne croyez pas que par vos propres forces vous pourrez obtenir d’être considérés par Dieu comme un ami, mais sachez que c’est Dieu qui vient à votre rencontre et que c’est lui qui vous donne la force de lui répondre.

Cette idée-phare a, tout au long des siècles, amené des réactions et des objections majeures. Je vous propose, après quelques précisions de vocabulaire, d’évoquer l’historique du salut par la grâce seule, d’en chercher le sens, pour nous, aujourd’hui et d’essayer de répondre à quelques critiques.

Historique

1) Le salut par la grâce chez Paul et ses disciples :

Elevé dans la tradition juive pharisienne, Paul de Tarse se voulait un modèle de respect des exigences rituelles et légales. Comme il dit lui-même : « je surpassais bien des compatriotes de mon âge dans la pratique de la religion juive ; j’étais beaucoup plus zélé qu’eux pour les traditions des ancêtres. » (Gal 1, 14).
Lorsqu’il a découvert la bonne nouvelle de la venue de Jésus-Christ et que, s’exprimant en grec, il est allé l’annoncer aux non-juifs, il s’est heurté à la concurrence d’autres missionnaires qui insistaient sur l’importance première du respect des exigences de la Loi et des rites. Et comme il l’écrit aux Galates : « Nous savons que l’homme est reconnu juste devant Dieu, uniquement à cause de sa foi en Jésus-Christ et non parce qu’il accomplit ce qu’ordonne la loi de Moïse. »
Ayant constamment rencontré ces oppositions, Paul, à la fin de sa vie, résume sa position dans une lettre adressé aux chrétiens de Rome, chrétiens qu’il ne connaît pas encore mais souhaite rencontrer bientôt. Il écrit notamment en s’inspirant d’une parole du prophète ancien Habakuk : TOB : 1 « Car je n’ai pas honte de l’Evangile : il est puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, du Juif d’abord, puis du Grec. C’est en lui que la justice de Dieu s’est révélée, par la foi et pour la foi, selon qu’il est écrit : Celui qui est juste par la foi vivra. » (ou : le juste vivra par la foi). Et il ajoute plus loin : TOB 3 : « C’est la justice de Dieu par la foi en Jésus Christ pour tous ceux qui croient, car il n’y a pas de différence : tous ont péché, sont privés de la gloire de Dieu, mais sont gratuitement justifiés par sa grâce, en vertu de la délivrance accomplie en Jésus-Christ. »

Mais que signifient ces mots devenus rares :
- salut, sauver : en hébreu, c’est la mise au large après l’enfermement, l’angoisse dans un lieu étroit donc la délivrance. En grec, cela évoque la guérison, ou la sortie d’un naufrage.
- La justice, justifier : en hébreu, c’est l’attitude de celui qui sait se situer en vérité par rapport à Dieu. En grec, est droit, juste, ce qui est conforme à la vérité. Donc est justifié le croyant qui vit une vie approuvée par Dieu.
- La grâce : en hébreu, c’est la faveur, la bienfaisance. En grec, ce qui fait plaisir à voir et à entendre.
- La foi c’est la confiance, c’est par-dessus tout un accueil, la réception d’un don de Dieu.
- Quant au péché, c’est la volonté de s’éloigner de Dieu, le refus de sa grâce.

Voici ce que nous dit Paul : par la faveur de Dieu vous êtes libérés - sauvés – et c’est Dieu qui vous amène à accueillir ce don. Mais il nous est bien difficile d’imaginer de recevoir gratuitement sans prendre part nous-mêmes. C’est pourquoi un des disciples de Paul écrit dans la lettre aux Ephésiens : 2, 8-9 : « C’est par grâce, en effet, que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi ; vous n’y êtes pour rien, c’est le don de Dieu. Cela ne vient pas des œuvres, afin que nul n’en tire orgueil. »

2) La découverte de Luther :

Accepter ainsi le don de Dieu en Jésus-Christ, un don gratuit que l’auteur de la lettre aux Colossiens compare à un passage de la mort à la vie, oui accepter un tel don a toujours paru difficile. Ainsi au IV/V° siècle, Augustin devait lutter contre l’hérésie pélagienne qui minimisait le rôle de la grâce et insistait sur la participation de l’homme à son salut.
Mais venons-en à Luther. Tout au long du Moyen Age, les chrétiens ont vécu dans la peur du jugement dernier. Pensez aux fresques et aux tableaux qui représentaient, après leur mort, les justes sauvés accueillis par les anges et les damnés soumis aux pires tortures en enfer. Et le moine Luther n’échappait pas à cette angoisse. Il avait beau s’imposer les privations, il avait beau essayer de répondre à toutes les exigences d’un bon chrétien, il lui semblait qu’il ne parviendrait jamais à atteindre ce qu’on attendait de lui. Situation désespérante et sans issue. Il s’indignait : « « Comme s’il n’était pas suffisant que des pécheurs misérables et perdus éternellement par le péché originel soient accablés de toutes sortes de maux par la loi du Décalogue, pourquoi faut-il que Dieu ajoute à la souffrance et dirige contre nous, même par l’Evangile, sa justice et sa colère ? »
Or voici que la méditation de la lettre de Paul aux Romains conduit Luther à découvrir que Dieu nous reconnaît, nous apprécie, non pas après toute une vie consacrée à Dieu et méritant sa grâce, mais qu’il vient au devant de nous et nous sauve gratuitement en rétablissant avec le Christ le pont rompu entre l’homme et Dieu. Et nous dit Luther j’ai eu l’impression de voir s’ouvrir devant moi les fenêtres du paradis.
Cette découverte n’était pas partagée par tous. Chacun crevait d’angoisse devant les portes de l’enfer pour lui-même et aussi pour les êtres aimés déjà disparus. Or voici que Rome avait besoin d’argent pour poursuivre l’embellissement de Saint Pierre. Des missionnaires de Rome en viennent à proposer contre argent des indulgences destinées à éviter le séjour au purgatoire ou même à faire sortir les parents défunts de ce lieu intermédiaire entre enfer et paradis. Le salut n’était plus gratuit, il était vendu ! Luther s’insurge contre cette exploitation de l’angoisse populaire et publie en 1517 ses 95 thèses contre les indulgences. De ce jour va, contre son gré, commencer la séparation avec Rome et la Réforme.

Le sens pour aujourd’hui 

1) Que signifie le salut aujourd’hui :

« Très bien » me direz-vous. «  Mais tout cela c’est du passé. Qui parle aujourd’hui du salut ? Et même qui parle aujourd’hui du péché ? Est-ce que cela a encore un sens aujourd’hui pour nous ? »
Le salut ? Peut-être vous sentez vous à l’aise les jours où tout semble aller bien pour vous et les vôtres, les jours où l’avenir semble riant et dégagé. Mais n’y a-t-il pas plus souvent des moments où vous ressentez le malaise, l’inquiétude, l’angoisse, des moments aussi où vous vous demandez ce que vous faites, ce que vous avez fait de votre vie, ce que vous avez fait pour les autres.
Comme bien des observateurs le remarquent, nous sentons que nous vivons dans un monde incertain, difficile à comprendre, nous ressentons même de la peur pour nous et pour ceux que nous aimons. Nous ne croyons plus avoir prise sur les choses et les événements. Même le progrès dont nous pensions naïvement qu’il pourrait améliorer nos vies est aujourd’hui source d’inquiétude.
Les paroles de Paul sont encore actuelles. Ne vous mettez pas en souci. Dieu vient à votre rencontre, il vous délivre, il vous met au large. Tout ce que vous avez à faire, c’est d’accepter ce don. Reprenant les paroles bibliques « ne crains point », le pape précédent résumait bien ce message : « N’ayez pas peur ! »

2) Les conséquences du salut par la grâce :

Vous pourriez alors me faire remarquer que les églises protestantes n’ont pas le monopole du salut par la grâce seule. Oui, mais elles en ont tiré les conséquences dans leur vie et dans celles de leurs fidèles.

a) pour l’Eglise et le culte :
Ainsi l’Eglise est le lieu où l’on annonce la grâce de Dieu. Souvenez-vous : au début de ce culte, je vous ai accueillis au nom du Seigneur avec les paroles : « la paix –cad la plénitude de l’amour et de la sécurité - et la grâce au nom du Père et du Fils. » Et ce culte n’est pas un acte, un sacrifice offert par l’homme, c’est le moment où, comme Dieu vient à nous, nous exprimons notre reconnaissance. Venir au culte, c’est venir dire merci. Et comme c’est Dieu qui agit librement en toutes choses, cela ôte bien du poids, bien de l’importance à nos traditions liturgiques ou de notre organisation humaine (pasteurs/laïcs). Et nous reconnaissons que nous n’avons pas enfermé Dieu dans nos églises. Il est libre, libre de toutes limites. Dans le culte, Dieu vient nous saisir par sa grâce.

b) pour notre vie :
Nous comprenons mieux alors la parabole de Jésus sur les prières du pharisien et du péager/percepteur. Nous n’avons à nous prévaloir de rien. Nous sommes confiants dans l’amour de Dieu : nous l’aimons car il nous a aimés en premier. Et nous voici libres, libérés par un Dieu qui résiste à toute mainmise de l’homme. Mais personne n’est à l’abri d’une dérive. C’est si tentant d’essayer d’avoir part à notre libération – oui, même un peu. Et chaque jour il nous faut nous rappeler que « Dieu, dans sa bonté, nous a rendus justes à ses yeux, gratuitement par Jésus Christ qui nous délivre du péché " et que nous n'y sommes pour rien. Ce constant effort pour nous souvenir de la gratuité concerne aussi l'Eglise, toujours à réformer.

Réponse aux critiques et évolution de Rome

1) Les critiques :

Vous le savez bien, cette affirmation carrée reprise par Luther, le salut par la grâce seule au moyen de la foi, a éveillé bien des critiques – et vous-mêmes êtes peut-être tentés d’en soulever.

Reprenons en quelques unes :

a) Si Dieu fait tout, alors l’homme n’est qu’un robot, une marionnette entre les mains de Dieu. Vous sentez bien que ce n’est pas vrai : Dieu vient à votre rencontre. Il vous dit : « Accepte d’être accepté. » Mais vous êtes libres de refuser, libres de vouloir vous passer de Dieu, de vous tenir éloignés de lui.
b) Si c’est Dieu qui nous sauve sans que nous en ayons le moindre mérite, alors à nous la belle vie, à nous l’égoïsme, l’oubli des autres. Là encore vous sentez bien que c’est impossible. Luther écrivait dans son petit traité « de la liberté chrétienne » : « Le chrétien ne vit pas en lui-même : il vit en Jésus-Christ et en son prochain. Hors de là il n’est pas chrétien. Il vit en Christ par la foi, il vit en son prochain par l’amour. » Et son contemporain zurichois Zwingli disait lui : « Là où la vraie foi existe, l’œuvre se trouve, de même que la chaleur est là où se trouve le feu. Et là où la foi manque, l’œuvre n’est pas l’œuvre, mais vaine simulation de l’œuvre. » Les nombreuses œuvres protestantes, créées aux siècles derniers, sont bien là pour témoigner que nous sommes libérés, oui, mais pour aller au devant des autres, pour servir les autres.
c) Il est une critique plus pernicieuse : vous qui vous targuez de votre foi, de votre acceptation de la grâce, n’est-ce pas aussi une œuvre, une manière de montrer votre participation personnelle à votre salut. Mais vous savez bien que vous ne pouvez accepter que si Dieu vous en donne la force. Votre foi est un don de Dieu.

2) L’évolution de Rome :

Historiquement, l’affirmation de Luther avait conduit non seulement à une rupture avec la papauté mais aussi à un conflit théologique durable. Or, à la fin du siècle dernier, les positions se sont rapprochées. Ainsi en 1990, l’Eglise catholique romaine signait, avec l’Alliance réformée mondiale (à laquelle appartient notre Eglise), un document où figurait la phrase suivante : « Nous reconnaissons que notre justification est une œuvre totalement gratuite accomplie par Dieu en Christ. Nous confessons que l’accueil dans la foi de la justification est lui aussi un don de la grâce. »
Et en 1999, l’Eglise catholique romaine signait avec les Eglises luthériennes un accord dont voici un passage : « Nous confessons ensemble : C’est seulement par la grâce, par le moyen de la foi en l’action salvifique (qui sauve) du Christ, et non sur la base de notre mérite que nous sommes acceptés par Dieu et que nous recevons l’esprit saint qui renouvelle nos cœurs, nous habilite et nous appelle à accomplir des œuvres bonnes. » Et sur la « coopération humaine » à laquelle l’Eglise de Rome tenait tant, celle-ci la considère désormais comme « un effet de la grâce et non comme une œuvre ».
Ainsi la démarche entamée avec la traduction commune de l'épître aux Romains nous a conduits ensemble à mettre au centre de nos vies le salut par la grâce seule.

Conclusion

Au moment de conclure cette méditation théologique, permettez-moi une anecdote personnelle :

Il y a plus de 50 ans, jeune marié, je me baignais avec ma femme sur la côte basque. Nageurs médiocres, nous voici saisis par des rouleaux. Le sable se dérobe sous nos pieds. Nous perdons le sens de la verticale. J’essaye de pousser ma femme vers la plage mais je ne fais que l’enfoncer davantage dans l’eau. Sur la plage les vacanciers jouent, ignorant notre angoisse. Tous, sauf un petit garçon de 10 ans qui remarque cette femme qui se noie presque au bord de la plage. Il tend la main. Ma femme la saisit mais, se rendant compte qu’elle entraînait le garçon, elle lâche.
Le flot nous pousse enfin vers le rivage. De nouveau le petit garçon tend la main, ma femme la saisit et sort de l’eau. Nous sommes sur la plage, essoufflés, épuisés, sauvés. Quant au jeune garçon, il a disparu.
Une main tendue gratuitement pour nous sauver. Image de la grâce gratuite de Dieu offerte en Jésus-Christ pour nous sauver. Une main saisie grâce au petit garçon. Image de la foi.
Et si, une fois sauvés, nous tendions la main à celui qui est en difficulté ?

Amen

Jean-Claude Ross






7 août 2005, 1 Rois 19 9/19 ; Mat 14 22/33
"Que Dieu se montre seulement"


 Nous ressentons le besoin que Dieu se manifeste. Et, de plus, qu’Il se manifeste à nous personnellement. Qu’il nous adresse des signes ou des signaux personnels… surtout, d’ailleurs, dans nos moments de détresse. Nous attendons ses manifestations collectives ou personnelles.

 Ce besoin, profondément humain, est présent et bien exprimé, dans les deux textes que nous avons lus.

 Elie, seul et découragé dans sa caverne, attend un signe de Yahvé.

 Les disciples de Jésus, en grand désarroi, attendent Jésus dans leur barque et un hypothétique sauvetage, appelant Dieu à la rescousse : qu’Il fasse quelque chose pour que leurs vies soient sauves !

 Nous tous, nous attendons et espérons que Dieu va se manifester : le Psaume 68 que nous avons chanté tout à l’heure, dans une réécriture de Th. de Bèze, exprime bien cette attente :

 « Que Dieu se montre seulement et l’on verra en un instant abandonner la place... etc…etc … »

 Mais revenons un instant sur le récit du livre des Rois, sur cet épisode de la vie d’Elie qui servira de base de réflexion à cette prédication, avec ce rappel de deux versets :  « Je suis passionné pour le Seigneur, les fils d’Israël ont abandonné ton alliance. Je suis resté moi seul » (1 Rois 19,14)…
 Et le Seigneur lui dit : « Va, reprends ton chemin… » (1Rois 19,15).

 C’est vrai qu’Elie passe un moment difficile. Il l’a bien cherché, diront certains : sa passion pour le Seigneur rappelée un peu lourdement, un peu présomptueusement, à deux reprises, cette passion l’a conduit à violemment dénoncer les méfaits de la croyance en Baal de Jézabel, fille du roi de Sidon à laquelle s’est marié le roi d’Israël, Achab.
 Guidé et aidé par Dieu, Elie a d’ailleurs prouvé la vacuité du message des prophètes et prêtres de Baal et leur inefficacité, dans l’épisode de deux mises à feu d’un holocauste par simple invocation des Dieux respectifs : l’une réussie par Yahvé, et l’autre complètement ratée par les prophètes de Baal.
Mais Elie ne s’est pas contenté de cela : après les deux démonstrations manquées par les 450 prophètes de Baal, Elie les attire dans un ravin proche de là, et les massacre, sans que l’on sache s’il agit sur ordre de Yahvé ou simplement entraîné par sa propre passion.

Inutile de dire que cela suscite, à juste titre, quelques rancœurs et qu’Elie doit fuir pour se réfugier, loin du Mont Carmel dans le nord du pays, jusque dans une grotte de l’Horeb (donc dans le Sinaï) pour échapper à la vindicte du roi, de la reine et du peuple, après un long chemin sur lequel il a été suivi et assisté par un ange de Dieu.  Il se retrouve donc dans cette caverne, seul et très découragé.
 Il y a de quoi ! Et il va attendre là que Dieu se manifeste et lui renouvelle ses ordres de mission.

 Et Dieu va se manifester, non pas, comme souvent dans l’AT, par une démonstration superbe et spectaculaire : colonne de feu ou colonne de nuées, ouragan, ou tremblement de terre, mais dans un « souffle tenu ».
Les exégètes ont beaucoup glosé sur les traductions possibles de ce passage et la signification de cette expression. Vous trouverez dans vos bibles : brise légère(BJ) – son d’une brise légère (Pléiade) – son doux et subtil (Segond) – un silence subtil (Chouraqui) – une voix légère, comme un silence // le son subtil d’un silence.
Le son subtil d’un silence.
 Je vous propose surtout de retenir les notions de souffle et de silence, d’un souffle qui s’inscrit dans le silence, d’un souffle qui rappelle celui de la création, du souffle qui nous a donné la vie, un souffle d’une douceur qui est celle dont Dieu fait preuve quand il veut apaiser. D’un silence aussi qui le caractérise.
 De quelque façon qu'on le traduise, c'est la, manifestation d’un Dieu inattendu, par rapport à celles qui sont habituelles dans l’A.T.

 Toujours est-il qu’Elie reçoit une nouvelle mission, toujours dans le cadre de sa mission de prophète de Yahvé qui pour l’essentiel est de faire entendre la parole de Dieu, tant auprès des rois que des peuples, tribus de Jacob ou leurs ennemis.
 Cette nouvelle mission doit assurer l‘avenir : Elie doit oindre un nouveau roi d’Israël et le successeur d’Elie comme prophète, Elisée.
Mais, il reçoit aussi, vous l’aurez remarqué, l’ordre d’oindre Hazaël, roi d’Aram, donc à l’étranger. Car Dieu est et réaffirme, à cette occasion, qu’il est le maître de sa création, de toute sa création, pas seulement du peuple élu mais aussi de ceux qui lui sont étrangers et dont il peut se servir pour exercer son jugement à l’égard de son peuple quand cela s’avère nécessaire. Et Hazaël ne s’en privera pas vis à vis d’Israël, quand, par ruse et crime, il aura pris le pouvoir en Aram.

 Dieu affirme ici qu’il est maître de sa création et du plan qu’il a formé pour elle et Il réaffirme aussi que ses prophètes doivent parler pour Lui, Yahvé, non seulement au peuple élu mais à, tous ceux que Dieu lui désigne.

  Elie, lui, a vu, entendu et su percevoir la manifestation, le signe, que Dieu lui envoyait au fin fond de sa détresse et de ses interrogations. Dieu le reprend en main si j’ose dire, le re-dynamise : Va, lui dit-il… et Elie repart.

 Quelle chance, me direz-vous, pour Elie, que Dieu se soit aussi clairement manifesté, qu’il ait perçu un message bien précis, bien cadré, qui lui permet de se remettre en marche. Quelle chance a-t-il eu de recevoir ce message au lieu d’être confronté, comme nous tous, à ce qui nous semble être le silence de Dieu.
 Oh ! comme nous souhaiterions, nous mêmes, être les bénéficiaires d’un message qui nous dise clairement ce que Dieu attend de nous, une sorte d’ordre de route, que ce soit sur un plan personnel, ou sur un plan plus général pour que nous le transmettions.
Notez cependant, au passage, que si nous recevions un signe de Dieu qui nous prouve sa présence réelle à nos cotés, il est vraisemblable que nous n’y croirions pas trop et que nous commencerions par en demander confirmation…quitte d’ailleurs, celle-ci reçue, à continuer à n’y pas croire complètement ou carrément à ne pas la suivre car trop contraignante.

Pour rester dans l’AT, rappelons-nous, par exemple, Gédéon (dans le livre des Juges 6,33/40), Gédéon qui est aux prises avec Madian ; je vous lis ce passage délicieux :  L’esprit du Seigneur revêtit Gédéon qui sonna du cor… Gédéon dit à Dieu : « si tu veux sauver Israël par ma main comme tu l’as dit, voici je vais étendre sur l’aire une toison de laine : s’il n’y a de la rosée que sur la toison et si tout le terrain reste sec, je saurai que tu veux sauver Israël par ma main, comme tu l’as dit ». Et il en fut ainsi. Lorsque, le lendemain, Gédéon se leva, il pressa la toison et en exprima la rosée, une pleine coupe d’eau.
Gédéon dit à Dieu : « Que ta colère ne s’enflamme pas si je parle encore une fois. Permets que je fasse une dernière fois l’épreuve de la toison. Que la toison seule reste sèche et qu’il y ait de la rosée sur tout le terrain ». Cette nuit là, Dieu fit ainsi : seule la toison resta sèche et il y eut de la rosée sur tout le terrain…


 Manifestation d’un Dieu qui n’est silencieux que pour ceux qui attendent des preuves qui leur paraissent tangibles, pour ceux qui ne veulent pas discerner ce qu’il nous dit et de ce qu’Il attend de chacun d’entre nous

 Car il nous faut revenir à notre quotidien, à ce sentiment devant lequel nous sommes le plus souvent, celui du grand silence de Dieu, pour nous en rappeler quelques données, sur la base de deux affirmations.

 1/ Il faut le dire d’emblée : c’est dans la foi, et dans la foi seulement, que nous pouvons accueillir une révélation, révélation par opposition à ce qui relève du secret ou du mystère réservé à l’initié : ne souhaitons-nous d’ailleurs pas, secrètement, que cette révélation soit si claire et nette, si évidente, qu’elle nous délivre de nos doutes et qu’elle devienne une évidence telle qu’elle nous dispense de l’effort , de la constante recherche que suppose le « croire ».
 Même la venue de Jésus sur terre, ne nous délivre pas du doute : si, en effet, on peut considérer que sa venue est une donnée objective, encore faut-il accepter, donc croire, qu’il a été envoyé par Dieu, qu’il est fils de Dieu, croire en sa mission de Sauveur pour nous, pour chacun d’entre nous.

2/ Deuxième affirmation : le silence de Dieu est avant tout signe et mystère de sa différence d’avec le genre humain : accepter ce silence, c’est accepter de reconnaître et de faire nôtre, une différence, une transcendance diront les théologiens, qui nous dépasse complètement.
 Peut-être la phrase de la Genèse : «  Et Dieu créa l’homme à son image … » nous incite-t-elle à penser que Dieu est comme nous et que nous sommes comme Dieu. D’ailleurs la plupart des représentations qui ont frappé nos esprits et sont dans nos mémoires nous le figurent comme un homme (pensez par exemple à la magnifique peinture de la Création de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine au Vatican : le Dieu qui donne la vie à l’homme, est lui même un homme dans toute l’expression du terme !)

 Et pourtant, nous sommes tous conscients que Dieu n’est pas cela : il est beaucoup plus que cela et ses représentations ne sont forcément qu’illusoires.
Notre texte d’aujourd’hui nous en donne quelques facettes, idées, parcellaires certes, mais bien nettes.
Un Dieu toujours inattendu
Un Dieu qui a un plan pour sa création et pas seulement pour ses fidèles
Un Dieu silencieux pour ceux ou celles qui ne savent pas le discerner

 Sur les deux affirmations que j’ai évoquées tout à l’heure :
 Seule la foi nous permet d’accueillir la révélation
et
Le silence de Dieu nous signifie sa différence,
 je voudrais faire deux remarques :

Tout d’abord la foi, c’est « croire en » et non « croire que » sinon elle se limiterait à une croyance ou une série de croyances résultant d’un avoir ou d’un savoir :
 Mais on ne peut réduire la foi à une croyance.
La foi c’est avoir confiance, c’est placer sa confiance en ….
 Et il faut se méfier de l’expression « avoir la foi » qui, la plupart du temps, réduit cette dernière à un certain nombre de croyances, d’assurances logiques et plus ou moins rationnelles, en tout cas qui n’émanent que de nous et nous méfier ainsi de notre tendance à nous baser sur un certain nombre de certitudes que nous nous forgeons nous-mêmes, en fonction de nos savoirs ou de nos expériences.

Ensuite, c’est ma deuxième remarque, n’ayons pas peur du doute : il est inhérent à toute démarche de foi. Un de mes professeurs avait intitulé son cours, peut-être en forme de provocation : « je doute donc je crois ».
A partir du moment où notre foi n’est pas une série de croyances, le doute est inévitable et inséparable de la notion de foi, de « confiance en ». En un sens, il paraît d’ailleurs indispensable pour maintenir une tension qui est garante de ce que nous sommes toujours à l’écoute, de ce que nous sommes toujours obligés d’être en recherche pour discerner, avec l’aide de la Parole, où est la volonté de Dieu pour nous.
Le doute ne conduit pas ainsi, nécessairement, à des luttes ou à des crises spectaculaires voire violentes : il est là, souvent latent, pour nous rendre en permanence attentifs, mais doit aussi nous conduire à nous méfier, voire à ne pas nous associer aux prétendues démonstrations scientifiques, aux « assurances tous risques », voire à la tradition des Eglises que l’on peut ensuite ériger en dogmes souvent bien éloignés de la Parole de Dieu. (Je dis cela en pensant, par exemple, aux dogmes qui entourent l’assomption de Marie qui seront largement évoqués, en ce pays, dans une semaine.)
 Oui, le doute parait ainsi nécessaire à la foi car il la stimule à partir du moment où celle-ci ne constitue ni une obligation, ni une contrainte ni une réalité inévitable : mais un risque, un pari, un engagement, signes de la liberté qui nous a été donnée par Dieu : rien ne peut nous l’imposer comme une évidence logique ou une nécessité.

Croire en Dieu ce sera donc chercher, être continuellement en recherche de ce qu’il veut nous dire, pas seulement dans nos moments de détresse mais aussi quand tout va bien.

Nous nous sommes un peu éloignés d‘Elie, mais pas tant que cela, peut-être : Elie était « passionné » par Dieu, mais il se sentait seul et abandonné de tous et surtout de Dieu. C’est sa confiance en Dieu qui était ébranlée. Mais il était à l’écoute et cherchait la voie que Dieu voulait qu’il suive : et voilà ! « Un souffle éloigne l’incrédulité de la foi », comme l’a dit si bien un poète persan.
Et Elie, nous, même, retrouvons la confiance.
Alors la foi se traduit par une manière d’être, de vivre, par rapport aux croyances qui sont une manière d’avoir ou de savoir forcément limité et provisoire.
C’est alors que nous pouvons tenter de discerner, par la lecture de la Bible, par la prière, où se situe la volonté de Dieu pour nous. Discerner : examiner les événements et tester la parole qui s’y trouve.
 Accepter de se laisser transformer pour le renouvellement de notre compréhension, comme le dit Paul (Rom 12,2) : c’est simplement cela, exercer son discernement !
Et en nous associant à ce cri du père de l’enfant qui avait un esprit muet dont Marc nous raconte la guérison miraculeuse : (Marc 9, 14/29)

 Je crois, dit-il à Jésus, viens au secours de mon manque de foi !

 Amen !

François Weben






1° mai 2005, JOB 7,11/15, Marc 14, 32/36 , Colossiens 1, 9/11
Notre Père … que ta volonté soit faite


Nous lisons dans Matthieu 6, 8-13 :


10 juillet 2005, Matthieu 13, 1-23
Le semeur


Cette parabole est très connue. En général, quand on l'entend, on pense déjà à son explication. C'est pourquoi je vous propose aujourd'hui de commencer par la fin du texte, l'explication de la parabole, et de reculer ensuite, en passant par la question pourquoi Jésus parle en paraboles, jusqu'au début du texte, jusqu'à la parabole proprement dite.

L'explication interprète donc la parabole du semeur. La graine est la parole de Dieu, et les terrains, les différents auditeurs de la parole. Les quatre cas de figure cités :
1 - celui qui entend la parole mais ne la comprend pas et la perd aussitôt,
2 – celui qui la reçoit avec joie mais n'a pas de racines et ne tient pas le coup dans la détresse,
3 – celui qui entend la parole mais la laisse étouffer par les inquiétudes ou les richesses du monde
4 – et celui qui reçoit la parole, la comprend et porte beaucoup de fruit,
ces quatre cas de figure nous font réfléchir et sont souvent d'une grande aide pour analyser des situations difficiles. Cette explication de la parabole nous pose toujours à nouveau la question critique : quelle attitude nous adoptons vis-à-vis de la parole de Dieu, mais non dans un sens fataliste (quel type de terrain suis-je ? Je ne peux rien y changer) ; mais dans un sens dynamique : quelle est ma façon de réagir, et qu'est-ce que je peux y changer ? De même, celui qui annonce la parole, le semeur, ne doit pas prendre le texte biblique comme prétexte pour se consoler facilement d'un échec dans la mission. Au lieu de dire "Que voulez-vous, ici c'est un mauvais terrain ", il doit plutôt reconnaître les fruits là où ils se produisent et puiser dans cette reconnaissance le courage pour repartir annoncer la parole.

Je vous invite maintenant à "reculer" dans le texte jusqu'au passage qui aborde se demande pourquoi Jésus parle en paraboles. Quand les disciples lui posent la question, Jésus répond : "Parce qu"en voyant ils ne voient pas, et qu'en entendant ils n'entendent ni ne comprennent." Cette méthode de communication est tout à fait judicieuse : quand une situation de communication est bloquée, quand ce qui crève les yeux n'est pas compris, quand l'intelligence est "bouchée", quand quelqu'un ne comprend pas du tout le sens de ce qu'il vit, la parabole peut réveiller l'intelligence engourdie, montrer la réalité courante sous un nouveau point de vue, appeler chacun à se positionner, à bouger dans sa tête. Oui, les paraboles sont un excellent moyen d'éveiller à l'intelligence et à la volonté de changement tous ceux qui pensaient qu'il n'y avait rien à voir, rien à comprendre dans leur vie, ou qu'on ne leur demande jamais leur avis. Jésus, en utilisant des images très simples, leur prouve le contraire.

Mais ensuite, Jésus cite encore une parole du livre d'Ésaïe, qui nous semble dire l'exact contraire de ce que nous avons cru comprendre ! "Vous aurez beau entendre, vous ne comprendrez jamais. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez jamais. Car le cœur de ce peuple s'est engourdi, ils sont devenus surs d'oreille et ils ont fermé les yeux, de peur de voir avec leurs yeux, d'entendre avec leurs oreilles, de comprendre avec leur cœur et de faire demi-tour ; je les aurais guéris !" Jésus voudrait-il dire que les paraboles, finalement, ne serviront à rien, qu'elles ne feront que rendre l'échec encore plus évident ? Jésus accepterait-il la fatalité qui dit "Ils se sont obstinés pendant tellement longtemps à ne pas voir ni entendre, que maintenant, même s'ils le voulaient, il ne le pourraient pas. Ils se sont refusés pendant tellement longtemps à la conversion, que maintenant, il est trop tard;" ?
Si nous allons voir dans le livre d'Ésaïe quelle est la version d'origine de ces paroles que Jésus cite, c'est en effet un peu différent, comme souvent quand l'Ancien Testament est cité dans le Nouveau, mais c'est encore plus dur à admettre ! Nous sommes dans le récit de vocation du prophète Ésaïe, au chapitre 6. Voici quel est la mission du prophète :
Il dit alors:
Va dire à ce peuple:
Ecoutez toujours,
mais vous ne comprendrez rien!
Regardez toujours,
mais vous n’apprendrez rien!
Engourdis le cœur de ce peuple,
rends-le dur d’oreille
et ferme-lui les yeux,
de peur qu’il ne voie de ses yeux,
qu’il n’entende de ses oreilles,
que son cœur ne comprenne,
qu’il ne revienne et ne soit guéri.
Je dis: Jusqu’à quand, Seigneur? Et il répondit:
Jusqu’à ce que les villes soient saccagées, sans habitants,
les maisons sans hommes,
et la terre saccagée, dévastée;
jusqu’à ce que le Seigneur ait éloigné les hommes
et que le pays soit tout à fait abandonné.
S’il y reste encore un dixième des habitants,
il repassera par l’incendie;
mais, comme le térébinthe et le chêne
conservent leur souche quand ils sont abattus,
sa souche donnera une descendance sainte.

Ésaïe est dans un contexte de trouble politique et de menace de guerre ; or, les rois de Juda mènent une politique basée sur le prestige et la puissance … qu'ils n'ont pas, puisque le royaume de Juda est tout petit ! Les appels des prophètes au sens des réalités, à la confiance en Dieu, ne sont pas entendus. La politique, le pays courent à la catastrophe. Alors, un jour, il est trop tard pour les avertissements. Ésaïe se voit finalement investi de la mission de précipiter la catastrophe : il doit prêcher pour que Juda ne comprenne rien, pour que la fin vienne plus vite et plus sûrement. Après la catastrophe, un nouveau commencement est envisagé (c'est l'image de la souche), mais après seulement.

Avant de retourner dans l'évangile de Matthieu, prenons une minute pour supporter le choc de cette théorie de la mission d'Ésaïe. Il doit parler pour qu'ils n'entendent pas, il doit œuvrer pour que la crise vienne plus sûrement ! Cette théorie me rappelle de loin une certaine compréhension de la "nécessité historique" dans le marxisme, une théorie de la révolution qui a aussi nourri le terrorisme européen des années 70 (en Allemagne, en Italie…) : il fallait détruire les structures de nos sociétés, y compris les structures démocratiques, en vue de construire, sur les décombres, une société vraiment juste. Tout casser pour construire du nouveau … cette théorie présente aussi une certaine parenté avec le terrorisme d'aujourd'hui, sans le marxisme, cette fois.
Mais la Bible n'est pas un livre de théories terroristes ! Les prophètes n'oeuvrent que par la parole, et c'est une parole de justice, une parole qui invite et appelle, une parole qui rejette la haine et la violence humaine. Mais elle aura des effets paradoxaux.

Si nous retournons maintenant dans le Nouveau Testament, nous constatons que les paroles de Jésus aussi sont censées produire un effet paradoxal. Il reproche à ses auditeurs de s'endurcir à mesure qu'ils entendent ! Je vous propose de procéder en trois pas vers la compréhension de ce texte.
Premier pas : Il faut savoir que l'évangile de Matthieu a été écrit au lendemain d'un "divorce", c'est-à-dire la séparation entre chrétiens et juifs. Et comme après chaque divorce, on a des tonnes de choses à se reprocher mutuellement. L'évangéliste Matthieu place les reproches qu'il a à faire dans la bouche de Jésus, alors qu'il écrit 50 ans après sa mort ! En effectuant ce voyage dans le temps, Matthieu en change légèrement la cible. Car sa critique s'adresse en fait aux responsables politiques et religieux du peuple, ceux-là mêmes qui ont fait crucifier Jésus, et non pas aux gens du petit peuple, car ceux-là ont bien cru en Jésus Christ ! L'endurcissement des responsables a pratiquement accéléré l'ouverture à la foi pour les petites gens.
Deuxième pas : Il nous faut faire la différence entre notre propre intelligence, qui réagit souvent en se bloquant, comme l'indiquent les paroles de la Bible, et l'intelligence donnée par Dieu. Ce que nous ne pouvons pas comprendre par nous-mêmes, Dieu peut nous en donner la clé. C'est pourquoi Jésus dit : "Mais heureux sont vos yeux, parce qu’ils voient, et vos oreilles, parce qu’elles entendent!? Amen, je vous le dis, en effet, beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous regardez, et ils ne l’ont pas vu; ils ont désiré entendre ce que vous entendez, et ils ne l’ont pas entendu.?" C'est de la venue de Jésus-Christ dans l'histoire de l'humanité qu'on nous parle ici. Pendant que Jésus vit sur la terre, à ce moment historique précis, une révélation a lieu qui n'existait pas avant. Jésus Christ, fils de Dieu et vrai homme, est la clé pour la compréhension qui nous manque. En lui, en sa personne et sa vie, sont données l'intelligence et la révélation qu'on ne peut pas avoir par sa propre intelligence ; en lui est donnée la vraie compréhension du Royaume de Dieu par les paraboles. Mais il ne faut pas s'étonner des difficultés de compréhension qu'il rencontre, parce que la révélation de Jésus le Christ est à la fois dévoilée et cachée, notamment par la croix. Sur la croix, les uns verront la fin lamentable d'un imposteur, les autres le triomphe de l'amour de Dieu ! Nous ne pouvons vraiment comprendre que si nous reconnaissons cet amour-là et lui faisons confiance.
Le troisième pas, c'est notre situation aujourd'hui. Depuis les attentats de Londres, nous sommes encore, aux côtés des Anglais, sous le choc et stupéfaits. Nous voyons et nous entendons, mais comprenons-nous vraiment ce qui se passe dans notre monde ? Saisissons-nous vraiment les motivations de certains de nos contemporains qui, pour être des terroristes, ne sont pas moins des humains ? Et qui se définissent comme des croyants …Je pense que nous ne pouvons pas aller de l'avant dans la pensée ni même dans l'action civique, politique, ou du dialogue religieux, si nous ne choisissons pas une clé de compréhension bien précise de notre foi, de notre conviction : "Dieu est amour", et nous revendiquons à partir de cette conviction que tout sacrifice humain doit être banni de toute religion, de toute foi, quelle qu'elle soit.
Le plan d'action contre la pauvreté qui été proposé pendant ce temps – bon ou mauvais, je ne sais, imparfait certainement – est bien en lien avec cette conviction ; car la pauvreté exige elle aussi des sacrifices humains …
Forts de cette réflexion, nous arrivons maintenant au début de notre texte, que nous lisons "à reculons", à la parabole du semeur elle-même. Le semeur est sorti pour semer. Il sème pour la nourriture, pour la vie. Il sème, dans un écosystème qui n'est pas le nôtre, rationalisé par la technique, mais qui laisse une marge et de la place pour la vie tout autour. Il sème, et cela fait vivre aussi les oiseaux, qui feront leur nid dans les buissons d'épines, qui ont leur place aussi. Il sème, et une partie seulement rapport, mais cette partie-là donne la vie en abondance, et c'est ce qui va donner le courage au semeur de sortir encore à nouveau.
La parabole du semeur s'inscrit dans la vie quotidienne, son travail et son cadre très concret. C'est notre monde, qui a besoin de manger, notre monde, qui est aimé par Dieu le créateur, notre monde qui a besoin du courage, de l'audace même de s'y engager, mais où la vie nous attend, selon la promesse de Dieu, au centuple !

Pour conclure, je voudrais citer la méditation dans "Parole pour tous" de ce jour, par Jean-René Pfender, qui est aussi le coordinateur de cet ouvrage.
"La météo du monde n'est pas favorable, mais le semeur est sorti pour semer. Le semeur est sorti pour semer. La Parole de Dieu, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, n'est pas bavardage creux ni discours convenu, mais Parole efficace pour apporter au monde ce dont il a besoin.
La météo du monde n'est pas favorable. Bourrasques et orages secouent les peuples, moralement, idéologiquement, économiquement, socialement, politiquement. Même els religions connaissent des extrémismes redoutables.
Qu'importe ! Le semeur est sorti pour semer. Il sème contre toutes les règles du bon sens ? Peut-être. Mais il sème. Et quand la Parole est reçue, le fruit dépasse les espérances. Nous en connaissons les qualités : amour, paix, bonté, justice, partage, accueil de l'étranger, droiture, honnêteté, etc. Pour que ces mots prennent toute leur densité de vie dans le concret des situations d'aujourd'hui, laissons la Parole de Dieu porter fruit en nous en abondance."
Amen

Bettina Cottin










19 juin 2005, Jérémie 20, 1-18
Le cri de Jérémie


Aujourd'hui, la lecture communautaire de la Bible est particulièrement ardue. Mais d'autre part, des textes comme cette plainte de Jérémie sont très proches de ce qui se passe dans le monde ou dans notre cœur ; nous nous y confrontons comme nous nous confrontons à notre réalité. Et c'est au cœur de la réalité que nous nous demandons : "Où est Dieu ? Que fait-il ?"

Le cri de détresse de Jérémie est d'une intensité à peine soutenable. Les reproches qu'il adresse à Dieu sont d'une violence telle qu'on se demande où est la place de la foi. "Tu m'as séduit, Seigneur, et je me suis laissé prendre." "Maudit soit le jour qui m'a vu naître." "Recevoir de toi une parole me vaut chaque jour moqueries et insultes." "Au plus profond de moi il y a comme un feu qui me brûle."

Jérémie est constamment en butte à l'hostilité de son entourage à cause de son message. Quelques rares prophètes et responsables politiques partagent ses convictions, mais ils restent très discrets. Mais la cour du roi, les prêtres, la garde royale et la police du Temple soumettent Jérémie à des représailles qui peuvent aller, comme on a vu, jusqu'à la torture et qui mettront plus tard sa vie en danger. Jérémie est très marqué par la torture, ce jour-là. La nuit passée au pilori l'a comme arraché à lui-même, elle a brisé sa résistance intérieure et rompu sa conviction. Elle l'a même arraché à la confiance en Dieu. La douleur physique et psychique l'ont fait plier et l'ont persuadé que Dieu est son ennemi, que la parole de Dieu mène sa vie au désastre. Alors, il jette son accusation brûlante à la face de Dieu.

Ici, la plainte de Jérémie fait écho et donne voix à la plainte, étouffée ou criante, de tous les torturés de ce monde, de toutes les victimes de l'histoire. Les paroles bibliques se font réceptacle et caisse de résonance des cris des victimes de tous les temps.

Le prophète Jérémie est, en effet, plus qu'un homme de son temps au caractère et au destin exceptionnel. Il est un personnage qui appartient à une communauté, qui incarne le destin de cette communauté. On appelle cela, dans la Bible, un personnage collectif. Pour nous, aujourd'hui, Jérémie peut être le personnage collectif qui incarne tous les justes persécutés, ceux dont on veut faire taire la voix. Dans la tradition juive, Jérémie est le personnage collectif de tous les vrais prophètes, ceux dont la souffrance garantit l'authenticité du message (car ils n'en tirent aucun profit). Dans la Bible, Jérémie est le personnage collectif du peuple d'Israël dans son histoire avec Dieu, au moment où cette histoire prend un tournant dramatique.

Donc, la plainte de Jérémie se fait aussi écho et caisse de résonance de ce que vit son peuple, dans son conflit avec Dieu. Ce conflit tourne autour de l'alliance qui lie Dieu à son peuple, et qu'ils ont à garder fidèlement. La fidélité de Dieu, c'est de donner la vie, la terre, la paix et sa présence divine. La fidélité de son peuple, c'est de garder les commandements de Dieu et l'adorer, lui seul. Or, nous apprenons par les prophètes toutes les transgressions des commandements de la part du peuple : idolâtrie (allant jusqu'aux sacrifices humains), exploitation des pauvres, violation du droit, politique désastreuse qui mène le pays de guerre et guerres. L'alliance avec Dieu ne joue plus aucun rôle, mais la religion est jalousement sauvegardée. Quand Jérémie fustige cette hypocrisie, le pouvoir en place se défend violemment, comme nous l'avons vu.

Jérémie doit donc annoncer que Dieu va punir son peuple, par la déportation à Babylone. Mais ce verdict paraît tellement incroyable qu'il n'est pas entendu, qu'il suscite la moquerie et même des faux prophètes qui rassurent le peuple. Mais quand l'armée ennemie encercle la ville, il faut se rendre à l'évidence, et alors, la crise éclate. Dieu ne protègerait plus son peuple ? Il serait vraiment résolu à le punir ? Le roi Sédécias demande un oracle au prophète : "Peut-être le Seigneur fera-t-il pour nous un de ses miracles ?" Dieu ne fermerait plus les yeux sur l'injustice et l'infidélité ? Pendant tout ce temps où nous n'avons pas voulu entendre, nous aurions alors marché vers la mort ?

Jérémie incarne aussi ce peuple-là, qui se confronte au Dieu surprenant, au Dieu qu'on ne manipule pas, au Dieu passionné. Le cri de Jérémie représente aussi le cri du peuple, surpris et meurtri.

Mais Dieu souffre aussi. Il dira plus loin à son prophète : "Je suis en train de démolir ce que j'avais bâti et de déraciner ce que j'avais planté." Cette douleur aussi, Jérémie l'incarne dans son existence, il est donc soumis à d'énormes tensions qui se font jour dans ses plaintes. Celle que nous avons lue aujourd'hui est la dernière et la plus radicale, puisqu'elle met en question la naissance du prophète, sa vie et sa vocation. Dieu lui avait en effet dit : "Je te connaissais avant même de t’avoir formé dans le ventre de ta mère; je t’avais mis à part pour me servir avant même que tu sois né." Aujourd'hui, Jérémie dit : "1Maudit soit le jour qui m’a vu naître!"

Dieu ne répond pas, pas directement. Mais il continuera l'histoire, et cette histoire prévoit, après la catastrophe, un renouveau, une renaissance du peuple. La vocation de Jérémie comprenait la mission suivant : "Tu auras à déraciner et à renverser, à détruire et à démolir, mais aussi à reconstruire et à replanter." Il aura en effet aussi la mission d'annoncer la nouvelle alliance : Déclaration du Seigneur "Jusqu’à présent je m’étais tourné contre eux et je m’étais appliqué à déraciner et à renverser, à démolir, à détruire et à faire du mal. Mais désormais, je vais me tourner vers eux et m’appliquer de la même manière à reconstruire et à enraciner. "

Le cri de Jérémie, aussi insoutenable qu'il soit à première vue, s'ouvre ainsi sur un avenir et une espérance. La prière de confiance qui est intercalée au milieu de sa plainte anticipe déjà la vie renouvelée. Mais que faisons-nous aujourd'hui de Jérémie ?

Pour nous, aujourd'hui, ses paroles peuvent accueillir notre propre souffrance et notre désarroi et les ouvrir à l'espérance. Jérémie nous rappelle aussi que Dieu ne se laisse pas manipuler, qu'il n'appartient pas aux rites religieux, qu'il n'est pas un Dieu prévisible, domestiqué, mais un Dieu passionné qui veille sur la justice et la fidélité de son alliance avec l'humanité. Jérémie est aussi devenu, par son intégrité et son martyre à cause de la parole de Dieu, le précurseur de Jésus-Christ.

Et je voudrais, pour la conclusion, revenir à la notion de personnage collectif, celui qui incarne plus que lui. Jésus-Christ est aussi, en quelque sorte, un personnage collectif. Il incarne et l'humanité et Dieu. En sa personne se joue le conflit et la réconciliation entre l'humanité et Dieu, en sa personne ont lieu la mort et la résurrection. En sa personne ont lieu notre salut, notre pardon et l'espérance de notre histoire, et c'est ce qu'exprime ce passage de l'épître aux Romains :
18Ainsi, de même que la faute d’un seul être, Adam, a entraîné la condamnation de tous les hommes, de même l’oeuvre juste d’un seul, Jésus-Christ, libère tous les hommes du jugement et les fait vivre. 19De même que la désobéissance d’un seul a rendu beaucoup d’hommes pécheurs, de même l’obéissance d’un seul rendra beaucoup d’hommes justes devant Dieu.

Bettina Cottin










12 juin 2005, Luc 11, 1-13
Confirmations et baptême


Chères Claire-Marie, Constance, Eva, Margerie, Morgane et Valérie,
aujourd'hui, vous recevez le baptême ou la confirmation dans l'alliance de votre baptême au milieu de l'Église assemblée. Par cet acte que vous avez demandé, vous posez pour ainsi dire votre signature personnelle sous les années d'instruction chrétienne et notamment le catéchisme que vous avez vécu dans le cadre de l'Église Réformée de France.

Certains d'entre vous sont issus de foyers confessionnellement mixtes ou ont même été baptisés dans l'Église catholique. Nous saluons aussi aujourd'hui parmi nous un bon nombre de parents ou amis catholiques. Ce culte est donc aussi l'occasion d'exprimer la même foi chrétienne, qui nous unit, sous sa forme spécifiquement protestante, qui nous distingue.

N'oublions pas non plus que deux de vos camarades n'ont pas voulu demander leur confirmation à la fin du catéchisme. C'est donc une décision qui se prend en toute liberté et responsabilité, une responsabilité à laquelle nous vous appelons et que nous respectons pleinement.

Mais après le baptême et la confirmation, les occasions de prendre des décisions pour une orientation personnelle par rapport à Dieu, par rapport à la foi, ne sont pas finies, elles ne font d'ailleurs que commencer. L'Église est une communauté de personnes qui savent qu'on n'a jamais fini d'évoluer, dans la foi, dans ses orientations, dans ses relations avec les autres. Vous entrez donc pleinement dans cette communauté qui compte sur vous pour l'aider à évoluer, mais qui veut vous y aider aussi.

Suite à tout ce dont nous avons déjà discuté, au catéchisme et à la retraite finale à Luneray, suite aux textes que vous avez choisis pour exprimer votre foi aujourd'hui, j'ai eu envie de partager avec vous une des paraboles de Jésus, ces histoires exemplaires qu'il racontait pour donner à tout un chacun l'occasion de se positionner – de savoir où il en est - par rapport à Dieu, par rapport aux autres, et à soi-même.

En entendant cette histoire des trois amis – le voyageur qui arrive à l'improviste, l'ami qui le reçoit, et l'ami que l'on va réveiller - où vous situez-vous ? Quel rôle, quelle place prendriez-vous dans l'histoire ? Êtes-vous le voyageur, celui qui connaît la précarité de la route, qui dépend de l'accueil des autres, qui est fatigué et affamé, mais qui surmonte ses peurs parce qu'il se sent porté et protégé parce que, quelque part, il connaît un ami chez qui il pourra débarquer même en pleine nuit ? Ou êtes-vous l'ami qui le reçoit, qui s'efforce de pourvoir à ses besoins, même quand il n'en peut plus, même quand il a épuisé ses réserves … mais qui a le courage du désespoir de déranger un ami à lui, en prenant le risque de se fâcher avec lui ? Ou encore êtes-vous le troisième ami, celui qui a enfin fini sa journée de travail, qui a enfin couché les enfants et que l'on vient réveiller dans son premier sommeil, qui s'énerve mais finit par céder et puis, finalement, il sera content d'avoir pu aider ?

Avez-vous remarqué que ce qui fait le lien entre les trois personnes et qui fait démarrer l'histoire, c'est l'expérience du manque ? Il manque du pain. Pour résoudre ce problème, les amis vont se mettre en mouvement et créer une chaîne de solidarité, et leur amitié sortira renforcée de cette expérience. Pour en arriver là, il aura fallu bousculer les règles de politesse, risquer de se mettre mal avec un ami. Mais la confiance dans le lien d'amitié a été plus forte que tous les obstacles (et plus tard, ça donnera de bons souvenirs à partager) !

Jésus nous encourage à discerner où sont, dans notre vie, les vais besoins, les vraies urgences, et à avouer que personne ne se suffit à lui-même, mais que nous avons besoin des autres. Nous sommes des êtres de manque, des personnes qui ont un besoin vital d'un apport extérieur. Mais à qui peut-on vraiment avouer son manque, sa fragilité, sa pauvreté, ses défauts, ses fautes ? Uniquement à des personnes de confiance absolue. A de très bons amis, à ceux qui ne profiteront pas de la confidence, qui nous comprennent et nous protègent. Et à Dieu. L'Église est la communauté de ceux qui se confient totalement à Dieu.

Où est Dieu, dans la parabole de Jésus ? A première vue, il est à la pace du troisième ami, celui qui a quelque chose à donner et qu'il faut aller déranger. On se d'ailleurs demande souvent pourquoi Dieu ne comble pas nos besoins tout de suite ou même pourquoi il ne les devance pas. Il choisit de laisser nos besoins se développer pour que se développe aussi notre parole pour les exprimer et pour définir ce qui est le plus important pour nous. Il laisse se développer notre personnalité.

Mais Dieu pourrait aussi être à la place de l'ami du milieu, qui se met en quatre pour aider, mais dans des circonstances très difficiles. Alors, il appelle de l'aide, il rend les hommes solidaires entre eux. Pourquoi Dieu ne nous demanderait-il pas parfois quelque chose à son tour, surtout quand il s'agit d'aider les autres ? Cet appel de Dieu à la solidarité se fait aussi entendre dans l'Église, qui prend souvent le rôle de l'ami du milieu. Un lien s'établit entre ceux qui ont besoin de quelque chose de vital et ceux qui peuvent le donner, c'est l'action du Saint-Esprit qui met en route la dynamique de l'amour et de la vie.

Mais Dieu pourrait être aussi l'ami voyageur, celui qu'on n'attendait pas, qui vient à l'improviste et presque incognito, dans la pauvreté et l'humanité. Il vient au milieu de la nuit, quand nous sommes confrontés à nous-mêmes, quand nous doutons, quand nous paniquons peut-être. Jésus est ce Dieu-Homme tout proche de nous. Jésus nous apprend l'humanité. Il nous encourage à demander et à recevoir, à remercier et à donner. C'est l'attitude juste devant Dieu et devant notre prochain.

Jésus dit encore dans un détour de phrase "Si donc vous, tout mauvais que vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants …" Cette remarque nous choque peut-être (Quoi, nous serions mauvais ?). Mais le protestantisme prend très au sérieux cette phrase (et d'autres dans le Nouveau Testament), qui n'accepte pas un optimisme béat au sujet de la nature humaine. Pour nous, c'est un choc libérateur quand nous nous rendons compte que tout ce que nous avons de bien dans notre vie, nous l'avons par la grâce de Dieu. Mais nous ne l'avons pas comme un trésor d'or ou d'argent, mais comme on a un amour ou un enfant : dans une relation vivante, dans la respiration d'un lien constamment renouvelé.

L'Église est la communauté de ceux qui font l'expérience de la grâce de Dieu par Jésus-Christ et qui tiennent à construire une vie sur ces bases-là, animée par le Saint-Esprit.

Je vous souhaite, nous vous souhaitons, de connaître un épanouissement de votre vie sous les auspices de la grâce de Dieu. Qu'elle anime toujours votre relation à Dieu, à vous-mêmes et à votre prochain !

Amen

Bettina Cottin








5 juin 2005, Romains 8, 14-29
Confirmations et baptême


Chers Emilie, Marina, Pierre-Cristian,
aujourd'hui, vous recevez le baptême ou la confirmation dans l'alliance de votre baptême. Vous entrez dans la vie chrétienne d'une façon consciente et volontaire, et vous affirmez le lien indestructible qui vous unit à Dieu. Nous sommes autour de vous pour affirmer avec vous le lien qui vous unit aussi à l'Église.

Après toutes ces années d'enseignement, de vie de groupe et de réflexion personnelle à l'école du dimanche et au catéchisme, vous prenez, pour ainsi dire, la vie chrétienne à bras le corps, et vous ne nous épargnez pas vos questions parfois très critiques. Vous savez ce que vous cherchez et trouvez dans la foi, mais vous savez aussi ce qui vous pose problème. J'espère que vous ne vous assagirez pas trop vite, au cours des années qui viennent, et que nous pourrons encore discuter autour des questions que nous posent la vie, la foi et la Bible. C'est en particulier en souvenir de la retraite à Luneray que j'ai choisi ce texte de l'épître aux Romains, un texte qui confronte la vie dans la foi à la réalité du monde qui nous entoure. Il pose les questions : "Qui suis-je ?", "Comment faire face à la souffrance ?", "Où est Dieu quand je doute ?"

"Qui suis-je ?" En tant que jeunes, vous ne connaissez que trop le problème : suivant la personne qui vous regarde, vous avez de multiples visages. Pour vos parents, vous êtes l'enfant dont ils oublient parfois qu'il grandit ; pour vos amis, vous êtes le copain/la copine qui n'a parfois pas le droit à son opinion personnelle ; pour vos professeurs, vous êtes l'élève qui devrait toujours suivre parfaitement les cours; pour votre club de sport, vous êtes un élément performant, ou décevant ; pour la société, vous êtes des consommateurs, mais aussi les électeurs de demain … et pour Dieu ? Pour Dieu, vous êtes avant tout ses fils et ses filles, "adoptifs", c'est-à-dire que tous, vous êtes sur un pied d'égalité, dotés d'un esprit de confiance et de courage, un esprit qui ne connaît plus la peur. Un chrétien vit la tête haute, parce qu'il est enfant de Dieu, et la religion chrétienne ne doit pas être une religion de la peur, mais du courage et de l'espérance. Le visage que vous avez pour Dieu a un air de famille, car c'est le visage des frères et sœurs de Jésus-Christ.

Si nous sommes enfants de Dieu, c'est qu'il nous aime sans conditions, y compris avec nos défauts, vrais ou imaginaires, et même avec nos fautes et nos péchés. Il ne nous condamne pas, il ne nous retire jamais son amour, mais il travaille en nous par son pardon et par son Esprit qui nous renouvelle, qui nous rend capables de reconnaître le mal et de nous en séparer, qui nous rend capables aussi de pardonner à notre tour.

"Comment faire face à la souffrance ?" C'étaitt une des questions les plus discutées, y compris à la retraite du week-end dernier. Si Dieu est bon, pourquoi tous ces malheurs ? Ou, pour le dire d'une façon plus engagée : "Si Dieu nous aime, pourquoi devons-nous quand même souffrir, moi et ceux que j'aime ?" La foi chrétienne n'a pas peur de poser cette question, elle n'a pas peur de s'approcher de la souffrance, parce que nous avons un sauveur crucifié. Jésus-Christ, qui incarne l'amour de Dieu, n'est pas resté à l'écart de la souffrance humaine, mais il s'y est volontairement immergé, en mourant sur la croix. Il a affronté le mal, la violence et le péché. On pouvait penser qu'il avait perdu ce combat ; mais il est ressuscité, ouvrant ainsi le point de départ d'un chemin de vie et d'espérance.

Le principe de l'espérance nous ouvre une perspective de vie nouvelle. J'ai envie de dire, d'une façon peut-être un peu provocatrice : Vous, les jeunes, vous avez le droit à la joie malgré le questionnement de la souffrance, vous avez le droit de vivre votre vie. Vous n'avez pas à vous charger de tous les fardeaux que la génération précédente a laissés dans le monde. Vous n'avez pas à être parfaits, alors que nous, vos aînés, nous sommes loin de l'être. Vous n'avez pas à réparer tout ce qui est cassé dans ce monde au moment où vous y arrivez. Si Dieu vous aime tels que vous êtes, vous avez le droit de vivre d'abord votre vie. Mais cette vie ne sera pas pour autant une résignation ou, pire, une complicité avec tout ce qui va mal. Au contraire, en tant qu'enfants de Dieu, vous avez toute sa confiance pour rendre ce monde meilleur. La Bible place devant nous une perspective très audacieuse : le but de ce monde sera "la glorieuse liberté des enfants de Dieu". Liberté du mal, liberté de la souffrance, liberté du pouvoir du néant, liberté pour vivre le meilleur de notre humanité, liberté d'être ce que l'on est vraiment. La perspective audacieuse de la "glorieuse liberté des enfants de Dieu" ne s'arrête même pas à l'humanité, mais elle englobe toute la création, toute la nature. La Bible n'ignore pas que, à côté du mal causé par l'homme (guerres, violence, catastrophes écologiques), existe le mal difficile à expliquer (maladies, catastrophes naturelles). Mais nous ne sommes pas obligés de nous résigner, grâce à la liberté à laquelle nous sommes promis, mais nous pouvons nous attaquer aux problèmes, par exemple par la recherche scientifique mais aussi par une charte éthique et la solidarité.

Mais la révélation complète de la délivrance sera encore à attendre dans l'espérance en Jésus-Christ.

"Où est Dieu quand je doute ?" Un chrétien n'est pas un super héros. Un chrétien a le moral qui fluctue, le courage qui traverse des hauts et des bas, de la bonne et mauvaise humeur, il connaît la joie, mais aussi la tristesse, la colère et la peur. Où est Dieu pendant ce temps ? Eh bien, il est tout près de nous, plus près que nous ne pouvons l'imaginer ou même espérer, il est dans le fond de notre cœur, c'est-à-dire de notre personne. Il ne faut surtout pas cantonner Dieu uniquement dans les moments lumineux de notre vie et croire qu'il n'est pas capable d'habiter aussi nos zones d'ombre. Par Jésus-Christ, il connaît note vécu de l'intérieur, et par le Saint-Esprit, il reste constamment en liaison avec le centre de notre personnalité, parfois même à notre insu. "Nous ne savons pas prier comme il faut, mais l'Esprit lui-même intercède pour nous en gémissements inexprimables". C'est-à-dire que dans la communication avec Dieu, il y a des choses que les mots ne peuvent pas exprimer, et que nous ne comprenons pas tout de suite. Mais le Saint-Esprit maintient la communication à tout moment et nous offre toujours à nouveau une ouverture à l'amour de Dieu et à l'espérance. Je vous souhaite de trouver un soutien dans cette certitude quand vous avez des moments difficiles à traverser.

Aujourd'hui, vous devenez membres de l'Église de votre plein gré, et vous êtes au milieu de nous avec tout ce que vous êtes, la richesse de votre personnalité mais aussi avec votre questionnement et votre engagement. L'Eglise qui vous accueille avec beaucoup de joie n'est autre que la communauté de tous ceux qui vivent d'une espérance à cause de Jésus-Christ. Malgré toutes nos différences, nous vivons cette aventure de la foi à égalité les uns avec les autres, par le Saint-Esprit, comme nous le manifesterons tout à l'heure dans la Sainte Cène. Que Dieu nous garde ensemble dans cette aventure !

Amen

Bettina Cottin








1° mai 2005, JOB 7,11/15 ; Marc 14, 32/36 ; Colossiens 1, 9/11
Notre Père … que ta volonté soit faite


Nous lisons dans Matthieu 6, 8-13 :
« Si vous priez, ne bredouillez pas comme les païens, à qui il semble que l’exaucement est dans le nombre des paroles. Ne leur ressemblez pas, car votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant même que vous ne formuliez vos demandes. Vous prierez donc ainsi :

Notre Père qui est dans les cieux –
que ton nom soit reconnu comme sacré –
que ton règne vienne –
que ta volonté advienne sur la terre comme au ciel –
donne nous aujourd’hui notre pain pour ce jour –
remets nous nos dettes, comme aussi nous l’avons fait pour nos débiteurs –
ne nous fais pas entrer dans l’épreuve, mais délivre nous du Mauvais … »


    Non ! Votre prédicateur occasionnel ne s’est pas fourvoyé dans la liturgie de ce culte et ne vous propose pas de dire ensemble, à ce moment du culte, la prière que Jésus nous a enseignée. Il se propose simplement de vous inviter à méditer sur une de ses demandes, que nous répétons, chaque dimanche  fidèlement, religieusement c’est le cas de le dire, peut-être sans trop y réfléchir :

 « Que ta volonté advienne sur la terre comme au ciel ».

 Vous savez, sans doute, que la prière que Jésus nous a donnée connaît deux versions : l’une dans l’Evangile de Matthieu, que nous venons de lire, dans une traduction un peu originale qui essaye de se rapprocher du texte grec de l’Evangile ; une autre version dans l’Evangile de Luc ; mais dans cet évangile, la demande à laquelle nous nous intéressons ne figure pas.

 En réfléchissant à ce court passage on aura garde, bien sûr, d’oublier d’une part qu’il s’agit d’une prière et d’autre part qu’elle s’adresse à un Dieu que Jésus nous demande de considérer comme un père.  
Une prière qui se veut simple, accessible à tous, destinée à tous.
 Une prière qui sera faite d’abord de louange et de remerciements et ensuite de demandes qui, chaque fois, impliquent, en réponse, un engagement / une contribution des filles et fils que nous sommes. En quelque sorte, une réponse qui fait que cette prière ne constitue pas un simple asservissement / un simple acquiescement à un Dieu lointain et abstrait, que l’on chargerait de tout faire, mais à un père auquel nous déclarons être prêts à participer à son dessein, à son plan pour nous et pour le monde, à sa volonté, en un mot.

 Appeler Dieu : Père, permet cette confiance et cette proximité.
Une prière qui se veut ainsi ouverture vers Dieu. Un moment de partage avec Lui, partage de joie et de soucis, où nous disons l’essentiel de nos préoccupations, de nos peurs, voire de nos angoisses, mais où nous témoignons de notre adhésion à l’action que nous voulons alors mener avec le discernement que nous Lui demandons.

 Mais alors, que vient signifier cette phrase : « Que ta volonté soit faite (ou advienne) sur la terre comme aux cieux ? »

Car, enfin, toute la Bible atteste et chacun de nous reconnaît et proteste, dans nos confessions de foi en particulier, que Dieu est avant tout créateur tout puissant :
nous l’avons encore redit tout à l’heure, dans notre liturgie. Ce qui veut dire que seul son dessein, son plan pour nous, et pour le monde, peut prévaloir.
Comment peut-on alors lui demander que sa volonté soit faite sur la terre comme aux cieux, que son vouloir de nous voir nous comporter suivant ses commandements, soit fait : elle ne devrait que l’être, // elle l’est, de toute façon !  
Et comment se fait-il que Jésus puisse nous inciter à formuler un tel souhait ? Cette demande n’apparaît-elle pas alors comme intempestive, voire déplacée ou saugrenue ?

 Et vous voyez, d’emblée, les dérives vers lesquelles nous pourrions être conduits ; deux en particulier : 1) Se laisser aller à la résignation. 2) Douter de la portée de nos prières.

1/ Se laisser aller à la résignation, tout d’abord, et pourquoi pas, pour en pousser le sens, accepter un déterminisme, ou un certain fatalisme : « Qu’il en soit ainsi puisqu’il ne peut en être autrement ».  
On voit alors se dessiner l’image d’un Dieu implacable, immuable, qui ne se laisse attendrir en rien, qui ne prend pas en compte ce qui se passe sur la terre ou dans nos têtes. Un Dieu absolu qui gouvernerait toute chose et auquel je ne pourrais dire que «Seigneur je me soumets, vaincu, pour que ta volonté soit faite ; puisque je ne suis rien, je ne peux rien faire d’autre que de l’accepter.  
C’est un peu dans cette logique que se situe A. de Vigny lorsqu’il écrit « La mort du Loup » ; rappelez-vous sa conclusion :

 Gémir pleurer prier est également lâche
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.
  Eh bien, ce fatalisme ne me convient pas, parce que l’idée d’un Dieu implacable n’est pas le Dieu en lequel je crois, le Dieu que nous annoncent l’AT et le NT, et, si l’on peut être tiraillé entre deux extrêmes : un Dieu implacable et un Dieu qui ferait un peu n’importe quoi en fonction de ce que nous lui demandons, c’est, sans doute, quelque part entre les deux qu’il convient de se positionner …

Et puis parlant de résignation, n’oublions pas l’honorabilité (l’honneur attaché) d’un certain stoïcisme chrétien devant un drame affectif, un deuil, devant les catastrophes naturelles ou les drames sociaux, où la résignation peut se montrer empreinte de courage, de dignité, de grandeur, et se transformer en action pour pallier les effets dramatiques de tel ou tel événement, quand cela est à notre portée ! Et quand nous mettons de coté nos complexes de culpabilité, ou nos révoltes (plus faciles à invoquer qu’à gérer l’action … !) : alors la résignation se transforme en acceptation consciente

 Acception = oui
Résignation = non.
D’ailleurs Dieu ne se résigne jamais ! il suffit de se rappeler tous les pardons, toutes les nouvelles alliances, qui forment la trame du premier testament dont les hommes sont redevables à ce Dieu miséricordieux … sans compter cette alliance définitive qu’il nous a donnée par l’envoi de son fils.

 2/ Et soyons aussi conscients que cette éventuelle résignation, cette possible crainte de déterminisme, peuvent subrepticement instiller en nous un doute quant à la portée de notre prière, doute qui pourrait d’ailleurs être renforcé par la déclaration de Jésus disant, juste avant de nous donner cette prière : « Car votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant même que vous ne formuliez vos demandes ».
Si en effet Dieu sait à l’avance ce dont nous avons besoin, alors pourquoi le lui demander ?
A cela, je pense que l’on peut apporter plusieurs réponses :

A/ Tout d’abord il y a toujours, dans sa création, une place laissée par Dieu pour une certaine liberté. Et, en ce sens, rappelons-nous de la parabole du juge qui se fait prier longtemps (Lc 18,1/8) : de cette veuve qui s’adresse à un juge qui paraît intransigeant, et qui finit quand même par rendre la justice sur l’insistance de cette veuve qui se pend à ses basque pour obtenir justice.

 B/ Ensuite notre prière, si elle ne modifie pas Dieu ou plutôt son dessein, est aussi destinée à me remplir de sa volonté, à me la faire comprendre, voire à l’accepter, au delà de mes demandes toujours péremptoires, disons-le, et souvent bien personnelles et égoïstes : non, notre vie n’est pas déterminée. Nous le savons bien, d’ailleurs, quand nous prenons décision ou engagement alors que des choix s’offrent à nous.
La prière est donc bien destinée à dialoguer, dans la confiance, avec Dieu et à tenter de discerner sa volonté avant que nous ne nous engagions dans quelque action que ce soit.

  Alors, et alors seulement, notre prière peut modifier la volonté de Dieu pour qu’il intègre la nôtre mais aussi, et avant tout, pour permettre de nous laisser transformer en fonction de ce que Dieu attend de nous ; et pas seulement au vu de nos désirs personnels mais en fonction des besoins des autres ….
C’est cela la prière : avoir confiance que Dieu a envie de nous entendre, de partager notre vie : nos joies ou nos soucis comme nos récriminations, dans leur brutalité (pensons à JOB !) et peut-être dans leurs arrogances.

Et de remarquer au passage que le Notre Père constitue peut-être le plus beau des exemples dans sa simplicité : Trois phrases de louange, de reconnaissance et de remerciements, d’appel à sa venue, suivies de 3 demandes : quel laconisme ! Et pourtant l’essentiel est dit !

  Mais une fois examinées deux des dérives possibles, revenons à notre thème : pourquoi invoquer Dieu pour lui demander que sa volonté soit faite, ou mieux : advienne ?

 Je vous propose trois réponses... mais il y en a sûrement bien d’autres.

1/ Tout d’abord celle, essentielle, destinée à affirmer devant Dieu que nous reconnaissons sa toute puissance et que nous acceptons que sa volonté soit faite et non les nôtres, celles qui nous arrangeraient, celles qui se feraient selon nos convictions et dans le sens de nos intérêts.
 Accepter que sa volonté soit faite et pas nécessairement la nôtre.

 2/ Ensuite de se rappeler que Dieu est tout puissant, certes, mais qu’il est Dieu d’amour et de tendresse : II est prêt dans son dessein pour un monde non achevé où sa création se continue, à nous y associer, à nous considérer comme des acteurs et non de simples spectateurs.
 Des acteurs puisque nous pouvons, en toute liberté, nous mettre au service d’un Dieu qui a besoin de nous pour poursuivre sa tâche, son dessein.
 Alors oui, nous avons besoin à la fois d’exprimer que nous sommes à son service, et besoin aussi de discerner son avis pour y adhérer et travailler en son sens. Besoin aussi de donner notre avis, tout en sachant que celui de Dieu prévaudra mais qu’Il en tiendra compte.

 Cet aspect actif de la prière, on le retrouve dans la fameuse prière de Jésus à Gethsémani (Mat 26, 39/ : Mon père dit-il, s’il est possible que cette coupe s’éloigne de moi. Toutefois non pas ce que je veux, mais ce que tu veux : supplication qui ne tend pas à demander à Dieu de changer quoique ce soit à son plan, ni à accepter passivement son sort en simple spectateur, mais c’est toute une acceptation, un travail du Christ qui adhère volontairement au plan, au projet de Dieu, quand même il reconnaît que ce projet l’accable, lui Jésus.
Consentir activement au projet créateur de Dieu

 3/ Enfin nous devons toujours nous rappeler que Dieu nous a appris que son dessein, dans l’histoire du monde, fait tourner le mal en bien.

J’en prends deux exemples avant d’en terminer :

D’abord dans le premier testament. C’est l’histoire de Joseph, en fin du livre de la Genèse. Vous vous souvenez : Joseph, exclu par ses frères, qui fait heureusement carrière en Egypte et qui peut ainsi accueillir tout le clan des israélites en Egypte quand la disette les aurait fait mourir de faim s’ils n’avaient trouvé, grâce à Joseph, cette terre d’asile.
 Mais surtout l’exemple du Christ ressuscité après sa crucifixion, peu après sa prière à Gethsémani : sa prière est finalement exaucée après bien des souffrances : nous sommes sauvés par sa mort, un mal transformé en bien d’une manière absolue.

 Dieu fait tourner le mal en bien.
C’est cela la prière, et plus particulièrement la portée de la demande qu‘il nous est demandée de faire dans le Notre Père « que ta volonté soit faite ».
Elle ne doit pas être dite « en passant » … comme pour se débarrasser d’une responsabilité, ou trop heureux peut-être de s’en sentir exclu, mais on devrait la tourner, la retourner dans nos têtes pendant longtemps en se demandant : c’est quoi la volonté de Dieu justement, pour moi et dans ce que je peux faire pour les autres ? Suis-je bien acteur ou suis-je spectateur ? C’est toute une démarche de chrétien qui est derrière cette demande.

  Amen

  François Weben

(1) (Tob = ne rabâchez pas… NSB = ne multipliez pas… Carres = ne rabâchez pas)






6 mars 2005, Deutéronome 6, 20-24, Marc 10, 13-16
Laissez les enfants venir à moi


(Culte avec présentation d'enfant)
Vous demandez aujourd'hui la bénédiction de Dieu pour votre fille Blessing. Vous la confiez à Dieu, c'est-à-dire vous souhaitez qu'elle puisse grandir et vivre en ayant pour horizon le projet de salut de Dieu pour tous, tel que nous le raconte la Bible. Vous êtes convaincus que la meilleure chose qui puisse arriver à Blessing, c'est de passer sa vie entourée de l'amour de Dieu qui la protègera, l'encouragera, fera grandir ses dons et ses capacités et épanouir sa vraie personnalité, lui donnera son pardon et sa guérison et la guidera dans la foi et dans l'amour du prochain.
La parole de Jésus "Laissez les enfants venir à moi" vous guide dans votre démarche. C'est un récit bien connu où nous voyons Jésus, l'ami des enfants, qui sait à la fois les comprendre, les respecter et les aimer. L'attitude de Jésus vis-à-vis des enfants se distingue clairement de celle des disciples, d'une part, qui repoussent les enfants, probablement parce qu'ils ne veulent pas que Jésus soit dérangé par quelque chose d'aussi insignifiant ; mais Jésus se distingue aussi, d'autre part, de l'attitude des parents qui espèrent vaguement un bienfait quelconque d'un contact de leurs enfants avec Jésus.

Jésus n'est d'accord ni avec les uns ni avec les autres. Contrairement à ses disciples, il croit que les enfants ne sont pas trop petits pour avoir accès à Dieu, qu'ils ne sont pas trop bêtes pour comprendre quelque chose à l'amour exigeant de Dieu. Ils ne sont pas non plus, à ses yeux, trop faibles pour être pris au sérieux. (A l'époque, la mortalité infantile était élevée, et on évitait de s'attacher trop tôt à un enfant.) Contrairement aux parents, encore, Jésus prend ses distances avec la démarche "Le grand homme touchera mon enfant et il en restera forcément quelque chose." Il invite, au contraire, à laisser les enfants décider eux-mêmes où ils veulent aller. Il invite les parents à lâcher prise et à laisser aller les enfants vers leurs propres projets. "Laissez les enfants venir à moi", sur leurs propres jambes. Et il les accueille avec ce double geste parfaitement adapté à la fois à leurs besoins d'enfants et à l'amour de Dieu : il les prend dans les bras et puis, il les bénit en posant les mains sur eux, ce qui est un envoi sur le chemin de la vie avec Dieu.

Nous aimons bien cette scène et nous nous sentons en accord avec Jésus. Mais est-ce que Jésus serait d'accord avec nous ? Je n'en suis pas si sure. Je pense qu'il aurait plutôt des critiques à nous adresser. D'abord, quand il dit "Laissez les enfants venir à moi", nous devons avouer que chez nous, il n'y a pas vraiment la grande bousculade. Est-ce parce que les enfants ne rencontrent plus Jésus sur la place du village ? Mais on peut le rencontrer autrement …
J'ai l'impression que Jésus pourrait nous adresser la double critique, celle qu'il adresse aux disciples, et celle qu'il manifeste vis-à-vis des parents.

Les disciples veulent refouler les enfants parce qu'ils manquent de sérieux, parce qu'ils ils ne comprennent pas encore. Oui, mais si on dit à un enfant "Reviens quand tu seras plus grand", il gardera au fond de lui le message que l'amour de Dieu est soumis à conditions, et qu'on a intérêt à n'être ni trop spontané, ni trop curieux, ni trop remuant, ni trop rêveur ou joueur … Il aura perdu sa confiance originelle.
Les parents, d'autre part, veulent juste faire bénéficier leurs enfants d'un geste à teneur bénéfique, certes, mais vague, et qui n'aura pas de suite. Ça ne pourra que faire du bien à l'enfant. Oui, mais si on en reste là, l'enfant apprendra que Dieu, c'est quelque chose qui appartient à la petite enfance, tant qu'on est porté sur les bras des parents. Mais dès que l'on grandit, dès que l'on prend son autonomie, dès que l'on formule des questions et des critiques, il n'y a plus de place ou de rôle pour Dieu. L'enfant, en grandissant, n'aura pas Dieu pour partenaire de vie.

Face à ces deux démarches qui tronquent la relation des enfants à Dieu, Jésus place une grande promesse. "Le royaume de Dieu est pour ceux qui sont comme eux. Amen, je vous le dis, quiconque n'accueillera pas le royaume de Dieu comme un enfant, n'y entrera jamais." C'est le monde à l'envers ! Ce seraient les enfants qui enseigneraient les grandes personnes ? Peut-être bien. Accueillir le royaume de Dieu comme un enfant : avec toute la confiance spontanée, la soif de vie et de bonheur, l'envie de rire et de chanter, la curiosité sans bornes, les questions irrespectueuses et pourtant infiniment tendres, le désir de vérité et d'authenticité que les enfants portent en eux. Oui, les enfants peuvent enseigner les grandes personnes à propos du royaume de Dieu, au sujet de l'accueil de la grâce Dieu.
Mais, pour bénéficier d'un tel enseignement et nous mettre en situation de bien l'accueillir, nous, les grandes personnes, nous devons à notre tour être prêts à enseigner les enfants, à répondre devant eux de notre foi.
Dans ce domaine, le savoir ne vient même pas en première place. Ce qui vient en première place, c'est la disponibilité pour leurs questions et la cohérence de notre vie et de nos convictions. Le texte de l'Ancien Testament met le doigt sur le point saillant : "Lorsque, demain, ton fils te demandera …"Y a-t-il dans notre vie, dans nos paroles et nos pensées, suffisamment de matière pour que nos enfants posent des questions, pour qu'ils aient envie d'en savoir plus, d'aller à la découverte de tout un monde ? La réponse que l'Ancien Testament suggère aux parents de faire,"Nous étions esclaves … mais le Seigneur nous a libérés …" insiste sur la responsabilité personnelle, actuelle, de la foi. Non pas "Nos lointains ancêtres étaient esclaves…ils ont été libérés", mais "nous-mêmes" ! Non pas "Nos arrière-grands-parents étaient huguenots", mais "nous sommes chrétiens". Nous n'avons pas besoin de taire nos questionnements et nos doutes. Ils viennent au partage à la seconde étape, celle de l'enseignement du savoir et de notre position devant cet enseignement. Mais la première étape est toujours la prise der responsabilité personnelle.

Des parents qui enseignent leurs enfants, des enfants qui enseignent tous les adultes à recevoir la grâce de Dieu : voici, je crois, une recommandation biblique fort actuelle, pour être heureux, ensemble, dans l'amour de Dieu.

Amen

Bettina Cottin








13 février 2005, Genèse 2, 15-17 ; 3, 1-7, Matthieu 4, 1-11

Pourquoi ne pas manger ?


Nous entrons dans le temps du Carême, les sept semaines avant Pâques, pendant lequel nous approfondissons notre compréhension de la Passion de Jésus. Un des signes traditionnels les plus visibles du Carême a été très longtemps la pratique du jeûne. Se priver (partiellement) de nourriture pendant un certain temps, dans le but d'arriver à une plus grande ouverture et disponibilité intérieure, à une sorte de purification mentale (on fait en quelque sorte le ménage l'intérieur de soi), à une plus grande lucidité de l'esprit, mais aussi à une attitude plus solidaire envers les plus pauvres, tout cela est le sens de la pratique traditionnelle du jeûne.

Un des malentendus à propos du jeûne a été celui d'une privation héroïque ou méritoire, une sorte de concours de mortification et de tristesse. Ce n'est pas là son sens. Le jeûne n'est pas non plus une méthode d'amaigrissement, ni non plus un conditionnement mental à l'anorexie. Non, le vrai jeûne n'a pas pour but de ne pas manger. Il a pour but d'éclairer ce qui se passe quand nous mangeons, de révéler dans quel cadre de relations personnelles et sous quel sens s'inscrit l'acte de manger.
Les deux récits bibliques d'aujourd'hui ont quelque chose à nous dire sur ce que manger veut dire et ce que ne pas manger veut dire.

Quand Dieu place l'homme dans le jardin d'Eden, il lui donne deux commandements, un positif et l'autre négatif. Le commandement positif dit : Mange de tous les arbres du jardin. Le commandement négatif dit : Ne mange pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Et, comme il convient pour une interdiction, il en donne la raison : car le jour où tu en mangeras, tu en mourras.
Le premier commandement est une invitation à vire. A vivre en plénitude, en toute liberté de décider, dans une relation de confiance avec Dieu. Le deuxième commandement est une limitation structurante, un appel à prendre la relation de confiance au sérieux, et un rappel que l'homme n'est pas à lui tout seul la mesure de toutes choses.

La suite du récit décrit la réaction typique de l'homme naturel : Si mille choses sont offertes et une seule interdite, nous ne voyons plus que l'interdit. Entre attraction et répulsion, la relation de confiance à Dieu va se fausser.
Le serpent proposera alors une autre relation :"vous serez comme des dieux", c'est-à-dire : Soyez vous-même votre dieu ! Cette option implique le refus de la relation de confiance en Dieu et donc un repli total sur soi. Le résultat n'est pas la mort foudroyante, mais comme une ombre de la mort : la nudité vécue comme expression de notre fragilité, de notre finitude, de notre profonde remise en question.

Au paradis, manger signifie deux choses : selon le premier commandement, c'est dire oui à la vie, et recevoir, avec joie et gratitude, les bienfaits que Dieu met à notre disposition. Mais selon de deuxième commandement, l'interdiction, il y avait aussi une situation une seule, où il fallait refuser de manger, là où il y a la tentation et la déformation de la relation à Dieu. Face à la tentation, il fallait refuser de manger. Manger le fruit défendu, c'est ouvrir sa vie à la mort dans le sens d'une contamination de toutes les relations aux autres par l'ambition de toute-puissance et par le pouvoir de la mort.

Notre acte de manger oscille entre ces deux sens : le oui à la vie et au bonheur, mais aussi la compromission avec un monde où nous avons part au mal, aux enjeux de pouvoir, à la logique de la mort.

Sur cet arrière-fond, on comprend que certains ascètes chrétiens ou certains ermites se soient fixé pour règle de manger aussi peu que possible, afin de se compromettre le moins possible avec le monde contaminé par le mal. Quand on regarde l'histoire de la tentation de Jésus dans le désert, on pourrait d'abord croire qu'il s'agit de cela. Jésus jeûne pendant quarante jours et nuits, il fait une expérience limite. Il veut certainement arriver à être au clair sur ce qu'il a exactement à faire, en tant que Fils de Dieu, sur qui il est et où il va.
Le jeûne peut mener à un état non seulement de lucidité, mais aussi d'euphorie, ce qui explique que la sensation de faim vient relativement tard. Mais quand elle est là, elle fait mal. La faim est un signe d'alerte qui dit : il faut manger ! Mais pour Jésus, le moment n'est pas encore venu. Il doit d'abord affronter le tentateur, qui choisit ce moment de creux, où Jésus ne va pas bien, pour intervenir.

"Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains." Il répondit : "L'homme ne vit pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu." C'est comme si, pour Jésus, se rejouait la tentation du paradis. Le diable propose d'entrer dans la toute-puissance, il lui propose aussi de se prendre lui seul pour la mesure de tout. Mais cette fois, il ne réussit pas à dévier un homme de la relation de confiance avec Dieu. Jésus s'en tient, comme tout fils d'Israël, à la parole de Dieu dans l'Écriture, et par là, il démontre sa varie qualité de fils de Dieu.

Jésus refuse de manger en refusant de faire un miracle. Il refuse de se prouver aux yeux de la mauvaise foi. Il est un homme, et il a faim. Il se solidarise avec toute la faiblesse de l'humanité. En agissant ainsi, Jésus assume tout l'héritage lourd de l'humanité qui va mal et qui agit mal, ses souffrances et ses fautes, ses manques et ses désespoirs. Mais, cette fois, la relation avec Dieu sera rétablie à sa juste place. En Jésus, l'humanité est réajustée à Dieu, la relation de confiance à nouveau possible, les limites acceptées, la toute-puissance qui se sert de la menace de mort, refusée. Jésus rejoue l'histoire humaine, mais en remontant vers sa source et en la conduisant à sa réconciliation avec Dieu. Pour cela, il a regardé la mort en face, dès son refus de manger par un miracle arraché à la mauvaise foi. Un jour, Jésus assumera entièrement la mort, sur la croix, pour qu'elle ne soit plus pour nous une fatalité liée au mal, au péché et à la violence, mais une simple limite, parmi d'autres de l'ordre de la création, mais une limite ouverte à la nouvelle création.

Mais Jésus ne va-t-il pas manger du tout ? Ce serait alors une autre ambition de toute-puissance (et les jeûneurs la connaissent aussi) Rassurez-vous, il mangera bien, et comme au paradis, puisque ce sont les anges qui le serviront à table ! Jésus mangera, pour signifier qu'il a accepté la pleine condition humaine tout en étant Fils de Dieu.

Les récits bibliques nous aident à comprendre ce que manger veut dire pour nous. Ils nous encouragent à inscrire notre manger dans une relation de confiance en Dieu, dans la reconnaissance et la joie de vivre. Le jeûne prendra sa place comme un temps de pause, de réflexion, mais aussi comme un certain refus de l'injustice et comme une manifestation de solidarité.
Mais avant tout, la Bible nous offre la possibilité d'un discernement dans la sérénité, car comme le dit l'apôtre Paul, en Romains, 14, 17: "Le Royaume de Dieu, ce n'est pas le manger et le boire, mais la justice, la paix et la joie, par l'Esprit Saint."

Amen

Bettina Cottin








27 mars 2005, Luc 23, 56b – 24, 12

Pâques 2005


Le dimanche de Pâques est le moment où nous célébrons dans la joie et l'espérance, le fondement de la foi chrétienne : la résurrection de Jésus. Pâques est la plus haute fête de tous les chrétiens, et sa joie peut s'exprimer sans retenue, sans réserve. La mort n'a pas pu garder Jésus en son pouvoir, et à cause de Jésus, elle ne pourra pas non plus nous garder. Notre vision de la mort s'en trouve bouleversée, mais aussi la vision de la vie avec tout ce qu'elle comporte de souffrance, de déception, de maladie, d'exclusion et d'injustice. Ces réalités-là, malgré leur impact, n'auront pas le dernier mot ; elles ne peuvent pas dire la vérité ultime sur nous et sur le monde. La vérité ultime vient de Jésus-Christ, le Seigneur ressuscité.

Mais en ce dimanche de Pâques, nous ne pouvons pas oublier tous ceux qui n'ont pas accès à ce message ou qui, même s'ils reçoivent ce message, ne savent pas quoi en faire parce que cela ne les atteint pas. Parce qu'ils vivent des malheurs trop lourds pour être réceptifs, parce qu'une maladie trop avancée leur fait paraître toute espérance comme impossible, parce qu'un deuil trop violent les tient, parce qu'ils se sont habitués à la résignation, ou encore parce qu'ils ont été blessés par la religion dans sa forme intolérante ou fanatique … Alors, c'est difficile de voir ce que le message "Christ est ressuscité" peut bien faire dans le concret de la vie.

Si nous nous penchons sur le texte biblique avec toutes ces questions en tête, nous découvrons, à notre surprise, qu'il est, lui aussi, plein de questions et d'hésitations. Chose étonnante, le mot "joie" y manque. Par contre, ne manquent pas la consternation, l'évitement, la dérision, l'incrédulité et l'étonnement. Est-ce que cela veut dire que, au premier matin de Pâques, les premiers témoins et les amis fidèles de Jésus n'ont pas été mieux lotis que beaucoup de nos contemporains et peut-être aussi un certain nombre d'entre nous ? Est-ce que cela veut dire que la résurrection de Jésus n'est pas tout de suite une explosion de joie, mais qu'elle s'apprend par étapes ? Mais pourquoi donc est-ce si difficile ?

L'évangéliste Luc est très lucide sur les difficultés que rencontre le message de la résurrection de Jésus. A la différence de notre culture, ce n'est pas le fait surnaturel qui pose problème, il ne joue pas un rôle décisif mais agit plutôt comme un surligneur pour relever un texte important. Non, ce qui pose problème, c'est tout le reste.
Tout le reste, à savoir :

- La mort de Jésus, exécuté pour le motif d'insurrection contre les Romains et frappé du verdict de blasphème contre la foi juive, cette mort faisait de lui et de ses amis des exclus et rendait presque impossible une manifestation de deuil normale et décente. Alors, vous imaginez les difficultés d'une annonce de sa résurrection !
- La place des femmes dans la société, assignées comme elles étaient aux tâches familiales et domestiques, ne leur permettait pas d'avoir une parole valable comme témoignage, ni non plus d'explorer de nouvelles perspectives de vie. Elles devaient suivre les hommes, non les devancer. Certes, avec Jésus, ces traditions avaient été égratignées. Avec lui, les femmes s'étaient trouvées à égalité avec les hommes et le suivaient au même titre que les disciples hommes, depuis la Galilée. Mais depuis la mort de Jésus, tout cela semble oublié. Elles se retrouvent dans leur statut d'avant, séparées du monde des hommes, comme si Jésus n'était pas passé par là.
- Les autres disciples, quant à eux, sont traumatisés par la mort de Jésus. Leur groupe n'a plus de raison d'être. Peut-être songent-ils à se faire discrets et à retourner à la vie normale. L'arrivée des femmes, leur message incongru, ne peut que les agacer, les blesser encore davantage.

C'est une situation dominée par l'aporie (on ne sait pas quoi faire), par la consternation, la peur et l'immobilisme, que nous dépeint Luc. Et pourtant, au milieu même de cette situation, quelque chose commence à bouger.

- Malgré la peur et l'opprobre, les femmes viennent au tombeau pour achever, au moins, la toilette mortuaire par les aromates.
- Malgré la lourdeur de la pierre de fermeture, celle-ci a été roulée et le tombeau ouvert.
- Malgré leur effarement de ne pas trouver le corps de Jésus et malgré leur crainte de l'apparition des anges, les femmes peuvent entendre l'annonce de la résurrection.
- Malgré leur difficulté à saisir, elles se souviennent que ce furent là les paroles de Jésus en Galilée, et malgré la nouveauté de la situation, elles peuvent la relier à ce quelles connaissent, à leur chemin parcouru avec Jésus.
- Malgré les préjugés des disciples hommes, elles osent délivrer leur message, et Pierre s'en laisse toucher au point de se déplacer à la tombe. Il voit l'empreinte négative du corps manquant dans les bandelettes funéraires, et il s'en revient, certes, pas convaincu, mais du moins étonné.

Tous ces petits déplacements, toutes ces choses qui commencent à bouger, sont très discrets. Mais ils préparent les disciples à la rencontre personnelle avec Jésus. Avant de rencontrer le ressuscité, il fallait que la résurrection ait lieu dans leurs têtes. Avant de se mettre en chemin avec Lui, il fallait qu'ils se déplacent dans leur cœur, leur être intérieur.

Qu'est-ce qui a opéré ces déplacements intérieurs, cette résurrection dans leurs têtes ?
Ce ne sont ni les circonstances extérieures, qui font peur, ni la cohésion du groupe, qui était sur le point de s'effriter, ni même l'amour porté à Jésus, qui avait juste suffi à avoir le courage d'aller l'embaumer. Quant aux anges, leur présence indique que quelque chose de décisif vient de se passer. Mais quoi ?
Ce sera la parole que délivrent les anges, et qui n'est autre que la parole de Jésus en personne, qui opère le déplacement vers la résurrection dans les têtes et les cœurs de Marie de Magdala, de Jeanne, de Marie de Jacques, et des autres. Ce sont les paroles que Jésus leur a dites avant, en Galilée. Ces paroles qu'à l'époque elles n'avaient pas comprises deviennent maintenant limpides. C'est pour ainsi dire Jésus lui-même qui leur parle et qui les prépare pour le moment de la rencontre face à face où il leur parlera à nouveau, dans le présent de sa vie ressuscitée. Grâce à la présence de Jésus dans sa parole du passé, elles peuvent admettre et comprendre que Jésus n'est pas resté dans le passé, mais qu'il est vivant au présent et qu'il ouvre la voie vers l'avenir d'un monde nouveau. Jésus est vivant, il est "le vivant", avec un terme de l'Ancien Testament qui désigne Dieu, et il donnera la vie là où règne encore la mort

L'évangile de ce matin ne nous confronte pas à une vision triomphale de Jésus Christ, mais il nous prépare plutôt à le rencontrer. Avec beaucoup de réalisme, de compréhension et de respect pour notre condition humaine, l'évangéliste Luc nous invite tous, quelle que soit notre situation, à oser d'abord un déplacement dans nos têtes et nos cœurs, afin de savoir, ensuite, reconnaître Jésus le ressuscité quand il viendra à notre rencontre et afin d'avoir part à sa vie.
Certains d'entre nous savent qu'ils ont déjà fait cette rencontre. D'autres l'attendent encore, peut-être beaucoup de personnes. Que ceux qui, comme les femmes au tombeau, ont déjà reçu la Bonne Nouvelle n'hésitent pas à la porter à ceux qui ne l'ont pas encore reçue, en signe de solidarité humaine et croyante à la fois, qu'ils n'hésitent pas à être présents là où règnent encore la souffrance, la tristesse, l'injustice, la menace de la mort, pour que toute vie puisse s'ouvrir à celui qui a partagé notre mort et qui nous fait participer à sa vie.

Amen

Bettina Cottin








4 mars 2005, Matthieu 5, 13-16 ; 6, 22-23, II Rois 5, 1-17

Journée Mondiale de prière 2005


Les femmes chrétiennes de Pologne prennent à cœur l'appel de Jésus "Que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu'en voyant vos bonnes actions, ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux." Il ne s'agit pas de vouloir briller pour sa propre gloire, mais de rendre un service essentiel et d'être témoins pour Dieu. Mais même dans cette perspective de service, beaucoup de personnes sont mal à l'aise à l'idée de s'exposer, comme une lampe sur un support. C'est aussi un problème auquel doivent se confronter les femmes dans une société qui se modernise, comme c'est le cas en Pologne. Pour rester dans l'image de Jésus, les femmes, dans une société traditionnelle, sont plutôt comme le sel. Leur travail est aussi indispensable que discret, voire invisible, mais on remarque tout de suite quand il n'est pas fait. Elles-mêmes sont censées rester discrètes, au deuxième plan. Avec l'évolution moderne, les femmes doivent s'assumer aux yeux de tous, mettre en valeur leur travail et leurs dons ; elles deviennent comme la lumière.

"Que votre lumière brille" – l'injonction de Jésus rencontre aussi de la résistance et des difficultés. La lumière est confrontée à l'obscurité. Les femmes polonaises n'ont pas voulu écarter la part d'obscurité qui fait obstacle à la lumière, les problèmes et la violence qui sont aussi une partie importante de notre monde et de l'histoire. Elles ont choisi comme guide ce récit de l'Ancien Testament qui parle de la guérison et de la conversion du général Naaman, qui parle d'Israël vaincu par ses ennemis et pourtant porteur de vie, même à l'égard des ennemis, qui parle de la force des faibles et de la compassion souveraine du Seigneur Dieu.

La question de départ pour cette histoire pourrait être "Comment apporter la lumière quand on n'est rien ? Quand on est en bas de l'échelle sociale, quand on n'a pas d'influence sur les événements, quand on est une femme … une jeune fille … une esclave ? Comment être lumière quand on est un peuple vaincu, un roi humilié, un prophète en rase campagne ? Quand on ne dispose ni d'armes, ni de richesse, ni de puissance ?" Et le récit de répondre : Regarde bien, la lumière est exactement là où tu ne le pensais pas, auprès de ceux qui sont en bas de l'échelle, auprès des vaincus, des humiliés, des serviteurs. Et en même temps, elle vient d'en haut, de la part de Dieu. Mais elle ne se confond pas avec les structures du pouvoir humain, et encore moins avec la violence que les hommes peuvent s'infliger les uns aux autres et que les puissants peuvent exercer sur les faibles. La lumière vient d'en bas et de tout en haut à la fois. Il faut savoir l'accueillir et puis la faire passer, et, si on veut être fidèle à Dieu, même à ses ennemis.

La figure d'identification est cette jeune fille israélite, captive de guerre, coupée de sa famille, de son peuple et de sa communauté religieuse. Extérieurement, elle est captive, sans ressources, elle ne peut prendre aucune initiative. Mais elle n'a pas oublié son Dieu. Intérieurement, elle a gardé cette étincelle de foi et d'amour qui lui permettent de découvrir que ses ennemis sont aussi des êtres humains, de reprendre confiance et d'être capable de délivrer cette parole de témoignage : "Ah, si mon maître pouvait se trouver auprès du prophète qui est à Samarie ! Il le délivrerait de sa lèpre." La parole de l'esclave, relayée par sa maîtresse, va mettre en mouvement les rois et les guerriers sur un chemin d'humilité, jusqu'à la guérison, jusqu'à la foi.

Au vu de l'histoire de la Pologne, cette attitude de foi envers et malgré tout, la fidélité et l'espérance obstinée, cachée dans l'intimité des familles ou manifestée au grand jour comme dans le pèlerinage de Cz?stochova, a fini par avoir raison de l'oppression et des épreuves. La lumière a fini par avoir raison de l'obscurité, à l'image des petites bougies du 13 décembre …
Du côté des femmes, la vénération de la Vierge Marie, la mère du Seigneur Jésus-Christ, est un élément d'identification très forte. (Et pas seulement pour les femmes, comme le montre la devise personnelle de Jean-Paul II, "Totus tuus".) Difficile à admettre du côté protestant (nous adressons en effet nos prières à Dieu seul, Père, Fils et Saint-Esprit), la piété mariale rejoint les femmes catholiques dans leur vie la plus intime, leurs épreuves spécifiques mais aussi leur fierté d'être femme, leur conscience d'avoir des forces insoupçonnées. Comment aller avec Marie vers une société moderne ? Pourquoi ne pas s'inspirer encore une fois de la petite esclave qui a eu le courage de faire passer la parole de la vie ? Les femmes doivent avoir confiance en elles pour faire entendre leur parole dans la société. Marie, dans le Nouveau Testament, a bien fait entendre le Magnificat, ce chant véritablement révolutionnaire pour Dieu qui résiste à la violence des puissants et rend justice aux pauvres.

Maintenant que la lumière a eu raison des ténèbres, c'est en plein jour qu'il faut affronter la réalité d'aujourd'hui et les défis de demain. Avant même la communauté européenne, les chrétiens ont cherché des chemins les uns vers les autres. La Journée Mondiale de prière est une des réussites de cet œcuménisme, car elle a été élaborée par des femmes appartenant aux Églises des trois grandes familles confessionnelles, catholique, protestante et orthodoxe, malgré les différences qui recouvrent en partie des divisions ethniques. Quand on est dans la lumière, on peut aussi regarder en arrière sur l'obscurité. Le travail sur les grandes blessures de la Deuxième Guerre Mondiale et ses suites n'est de loin pas fini, les réconciliations nécessaires accomplies en partie seulement. Les demandes de pardon ont commencé à être prononcées et reçues ; elles peuvent ouvrir la mémoire vers une perspective d'avenir.
Dans notre prière d'aujourd'hui, je reçois comme un signe particulier le choix d'un récit de l'Ancien Testament comme moment central. C'est l'affirmation que notre foi a son origine dans la foi juive, et que nous n'aurions jamais dû oublier cette parenté profonde, notre ascendance spirituelle. Le choix de ce récit est pour moi le signe de la présence de la foi juive vivante au cœur d'une célébration chrétienne, et son contenu, le don de la vie de la part du Dieu d'un peuple que l'on croyait subjugué à tout jamais, est signe d'espérance et de renouveau. Ce Dieu-là, c'est aussi le nôtre, tel qu'il s'est révélé en Jésus le Messie crucifié. Les chrétiennes et chrétiens peuvent regarder en face les obscurités du passé et du présent, car ils ont quelque chose à leur opposer. Dans nos cœurs et dans nos mains, la lumière de la vie vient du Christ, offre de la vie de Dieu pour tous.

Amen

Bettina Cottin








6 février 2005, Ésaïe 58, 1-10, Matthieu 5, 13-16

A la recherche de la lumière


La lumière, c'est la vie. Quand les jours rallongent, nous nous sentons revivre. Les catholiques l'expriment bien, avec la fête de la Chandeleur et ses crêpes rondes et dorées, qui symbolisent, bien sûr, le soleil qui revient en force. La lumière symbolise, dans un sens général, la vie et le bonheur, mais aussi l'intelligence. Les philosophes des Lumières mettaient justement l'accent sur la force immatérielle de la raison, qui est capable de résister à la force matérielle voire de la démonter en analysant ce qui se passe. Dans le domaine religieux, la lumière symbolise aussi tout cela, étant entendu que la vie à laquelle on aspire est celle de Dieu, donc la lumière est signe de la présence et de la force divine, et l'intelligence est celle des la révélation spirituelle, donc au-dessus de l'intelligence du monde. En plus, elle véhicule le sens de la libération du péché.
Actuellement, dans les courants ésotériques, la lumière dans le sens d'une intelligence supérieure joue aussi un grand rôle. Mais paradoxalement, cette lumière est cachée au gens normaux et son accès nécessite une initiation spéciale. Il en va différemment dans le judaïsme et le christianisme. Ici, la lumière est accessible à tout un chacun qui veut bien fournir un minimum d'attention à l'enseignement et de disponibilité pour Dieu et son prochain.

Les deux textes bibliques que nous avons entendus, le message prophétique et celui de Jésus dans le Sermon sur la Montagne, connaissent les différents symbolismes de la lumière, et ils travaillent à partir de ces idées. Ou plutôt, ils travaillent de près les personnes qui ont ces idées, afin de leur faire comprendre les pensées de Dieu. Le travail des auteurs bibliques consiste à nous amener d'une attitude typiquement humaine et religieuse à une attitude qui se base sur le point de vue de Dieu. L'attitude typiquement humaine et religieuse, la prière humaine de base, consiste à dire : Mon Dieu, donne-moi part à ta lumière, en récompense à la peine que je me donne et que tu vois. Mais le point de vue de Dieu s'exprime dans le message : Mon enfant, je te le déclare, par ma grâce, tu es dorénavant toi-même lumière et porteur de lumière.
Ce chemin sera parcouru entre le texte d'Ésaïe et celui de l'évangile de Matthieu.

Le prophète Ésaïe travaille sur l'attitude religieuse humaine. L'homme religieux veut attirer sur lui l'attention et les bienfaits de Dieu. Il espère y arriver par des rites religieux. A la différence des religions païennes environnantes, qui offraient des rites mystérieux, extatiques ou enivrants, la religiosité biblique est plus sobre, plus sérieuse voire grave. En vue d'accueillir la lumière de Dieu et les effets de sa présence bienfaisante, l'homme se fait tout petit. Il se place pour ainsi dire à l'ombre, pour donner place à la lumière. Pour ce faire, les rites de lamentation remettent l'homme à sa juste place devant Dieu, son seul Sauveur, et le jeûne opère une purification et ouverture intérieure. Ce sont des rites anciens et dont l'efficacité est, en principe, éprouvée.
Mais voilà, tout d'un coup, cela ne marche plus. Dieu reste lointain, l'homme reste dans l'obscurité. C'est désespérant, à un point que l'homme religieux finit par s'énerver. "Que nous sert de jeûner, si tu ne le vois pas ? De mortifier notre âme, si tu n'y as point égard ?" (v3) Qu'est-ce qui ne va pas dans les rites religieux, qu'est-ce qui les rend soudain si tristes et sans espoir ? Le prophète a la réponse. Mais il lui faut pour cela déplacer la lumière – le projecteur, pour ainsi dire – du domaine religieux vers le domaine civil, le monde du travail et les relations d'affaires. Ce qui ne va pas, ce sont les relations humaines, l'oppression des faibles par les forts, l'injustice sociale, la violence comme réponse à tout, le mépris des malheureux. On ne peut pas séparer ce domaine de celui de la prière au temple. Ce qui se passe en ville a une influence sur ce qui se passe – ou ne passe pas – au temple. Voici la clé de l'échec de la prière, voici la lumière par laquelle le prophète démasque l'hypocrisie. L'homme religieux prétend s'ouvrir à Dieu, mais s'il se ferme à son prochain, il se ferme du même coup à la lumière de Dieu. L'ouverture à son prochain aura des effets surprenants. D'une part, l'accueil de la détresse des autres, par contraste aux rites religieux tristes, créera la joie et la guérison intérieure, et d'autre part, l'engagement au niveau humain révèlera soudain la présence de Dieu, la plénitude de lumière à laquelle aspirait la prière. Car s'ouvrir à la détresse de son prochain, s'engager en justice et bonté, c'est être proche de ce que fait Dieu et de ce qu'il veut. Le vrai jeûne, c'est comprendre ce qui manque à mon prochain et découvrir en moi des ressources de générosité et de vie. C'est pour quoi l'expérience soudaine de proximité de Dieu est qualifiée par le prophète de ma propre lumière, ma justice : c'est là ma vérité, que mon hypocrisie avait occultée.

Qui prie Dieu et maltraite son prochain, n'a jamais cherché Dieu. Mais qui s'ouvre à son prochain, trouve Dieu. Cette conviction fait son chemin, et Jésus la partage pleinement. Mais Jésus va bien plus loin, il renverse les catégories dans lesquelles la relation de l'homme à Dieu est pensée. Avec Jésus, ce n'est plus l'homme qui cherche Dieu, mais Dieu qui est à la recherche de l'homme et qui fait irruption dans notre vie. Cette irruption de la présence de Dieu dans notre vie est, en Jésus et par lui, l'expression de son amour pour nous. L'amour de Dieu change nos relations, il change aussi ce que nous sommes. C'est pourquoi le Sermon sur la Montagne est d'une aussi grande exigence. Il ne s'agit pas de nos efforts personnels pour aller vers Dieu et la lumière, mais il s'agit de donner de la place à l'action de l'amour de Dieu pour nous et en nous. Ainsi, Jésus ne dit pas "Soyez lumière", mais "Vous êtes lumière".

Qu'est-ce qu'il attend de nous ? Comment être lumière pour tous les habitants de la maison, pour ceux qui, autour de nous, vivent dans le même espace de vie que nous ? Jésus insiste sur notre responsabilité d'être efficace. Par des œuvres bonnes … ou belles, pas forcément extraordinaires, mais par quelque chose qui renvoie à l'amour de Dieu, qui rende notre vie transparente vers Dieu comme un vitrail. Non pas que nous soyons sans faute, non pas qu'il s'agisse de notre propre valeur ou intelligence. Nous ne sommes pas non plus des lumières autonomes, détachées ou dépositaires de l'héritage de Jésus. Pour parler avec une image biblique, nous ne serions pas des lampes individuelles, mais comme les flammes du chandelier à sept branches, la Menora, dont chaque mèche est en permanence alimentée de l'huile arrivant par le canal qui la relie au réservoir commun.

En tant qu'Église, je crois que nous ne devons pas avoir comme but premier de ramener du monde à notre Église particulière. Nous avons avant tout à jeter une lumière sur le chemin de l'amour de Dieu, nous avons avant tout à être au service de la Bonne Nouvelle. Si, par la suite, des personnes se joignent à notre Église particulière, tant mieux. La joie est toujours grande de pouvoir faire quelque chose ensemble, et nous faisons confiance à Dieu pour agrandir notre fraternité. Mais en premier lieu, soucions-nous d'être fidèles à l'affirmation de Jésus "Vous êtes lumière" et à son attente vis-à-vis de nous d'être ses témoins. Il nous veut proches de lui et nous voir évoluer à sa suite, lui qui a dit (dans l'Évangile de Jean) "Je suis la lumière du monde; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie."

Amen

Bettina Cottin








23 janvier 2005, I Corinthiens 1, 10-25

Unité et croix


"Soyez bien unis dans un même esprit, dans une même pensée." Ce texte vient à point nommé pour cette semaine de prière pour l'unité des chrétiens. Le Nouveau Testament nous montre que le problème des divisions entre chrétiens existait déjà dans la première Église. C'est une bonne occasion pour nous de prendre le problème à la racine.

Tout d'abord, nous tirons notre chapeau à l'apôtre Paul de ne pas avoir cédé à la tentation de profiter de la situation pour tirer son épingle du jeu et poursuivre ses intérêts personnels. Il aurait pu se dire : "Bon, il y a là des factions qui se réclament des différents apôtres. Je vois que, fort heureusement, il y a aussi un groupe à mon nom. Il faudra que je le soutienne pour en faire ma base et sortir renforcé de ce conflit." Je lui suis d'autant plus reconnaissante de ne pas l'avoir fait que, aujourd'hui, c'est une réelle tentation pour nos Églises que de se profiler aux dépens des autres. Dans notre région, en particulier, il faut se prouver et prouver aux autres que l'on tient le coup face à la concurrence, que l'on rassemble un nombre respectable de fidèles, que l'on mène des actions humanitaires (très important !) et ainsi de suite. Si on ne fait pas attention, on se retrouve vite mis sous pression. Heureusement que Paul n'a pas joué à ce jeu-là et nous a ainsi donné les outils pour reconnaître la tentation et les arguments pour lui résister. Car pour l'unité des chrétiens, rien n'est à attendre de ce côté-là.

Toutefois, nous nous demandons si Paul, au lieu de développer une argumentation aussi compliquée, n'aurait pas pu s'exprimer plus simplement, en disant : "Voyons, ne vous disputez donc pas comme ça, c'est ridicule. Soyez raisonnables, entendez-vous !" C'est là le genre d'appel que nous, les chrétiens, entendons tout le temps, que ce soit de la part de la société laïque (qui va parfois jusqu'à dire "Mettez-vous donc enfin d'accord entre toutes les religions") ou encore de la part de chrétiens qui ont pris leurs distances, par déception, peut-être, de ne pas voir leur rêve s'accomplir plus vite. D'autres, sceptiques, voyant les Églises historiques en perte de vitesse, leur conseillent de se dépêcher de fusionner, tant qu'il leur reste encore des croyants. Mais force est de constater que les appels à la bonne volonté ou à la raison ne mènent jamais bien loin. L'unité de l'Église ne peut pas se faire sur la base d'une stratégie minimaliste ou pessimiste. Ce serait une voie sans issue.

L'unité des chrétiens n'est donc ni une question de convenances, ni une stratégie de repli, ni une tactique opportuniste dans une société laïque, mais une question de conviction profonde. C'est une question d'état d'esprit. Un état d'esprit réaliste, qui reconnaît les difficultés réelles mais sans pour autant tomber dans leur piège. Par exemple, les groupes de chrétiens à Corinthe ne pouvaient jamais se rassembler tous en même temps, parce que les cultes se faisaient dans les maisons et donc toujours en petites assemblées. Mais ils n'auraient pas dû pour autant tomber dans le piège de se croire supérieurs les uns aux autres. Aujourd'hui, l'unité entre Églises rencontre d'autres contraintes matérielles et humaines, mais ne doit pas non plus tomber dans les pièges spécifiques à notre époque. L'unité des chrétiens a besoin d'être pensée, elle a besoin d'une base solide et qui résiste à toute fausse influence extérieure. C'est une telle base que Paul s'est efforcé de construire en son temps, par son argumentation.
Mais justement, parlons-en, de son argumentation ! Avait-il vraiment besoin de prendre pour point de départ quelque chose d'aussi compliqué que la parole de la croix ? D'après son argumentation, cette parole qui proclame la croix de Jésus-Christ est tout à fait paradoxale, elle se met en travers de la logique courante et de notre façon normale de penser. Mais, pourquoi ainsi déranger les membres de l'Eglise ? Paul n'aurait-il pas dû plutôt développer un discours idéaliste, une bonne parole qui fasse appel à la bonne volonté et à l'enthousiasme ?
Il aurait pu faire comme ça. Mais il se rendait peut-être déjà compte que ce genre de bonne parole a le plus souvent un effet lénifiant sur ses auditeurs. On les aime bien, ces beaux discours. Mais ils sont éloignés de la réalité. On s'en laisse bercer, puis on sort du culte ou de la messe et on les oublie. Je crois que Paul a eu raison de choisir un discours qui heurte, mais qui réveille aussi.

Je reprends quelques phrases de son texte. "La parole de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui sont en train d'être sauvés, pour nous, elle est puissance de Dieu." Ou encore : "Ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes." Pourquoi ces paradoxes ? Pourquoi cette idée de la part de Dieu de faire figure de fou plutôt que de sage, de se présenter en homme faible et méprisé, plutôt qu'en héros divin à admirer et à vénérer ? Pourquoi contrarie-t-il à ce point les recherches humaines d'un idéal de vie et d'un Sauveur fort ? Où Dieu veut-il en venir en se montrant sous un jour aussi déroutant ? Où il veut en venir, le texte nous le dit aussi : "Je détruirai la sagesse des sages et j'anéantirai l'intelligence des intelligents", mais pourquoi il se met ainsi en travers de toute logique humaine, cela reste à trouver.

Résumons : Dieu se comporte d'une façon apparemment insensée. Le comble de l'absurde, c'est la mort de Jésus sur la croix. Et pourtant, cette apparente folie de Dieu serait ce qui puisse nous arriver de meilleur, ce qui sauve l'humanité de la perte, du péché et de la mort. Cela me fait penser à un clown qui, derrière ses paroles idiotes et ses gestes malhabiles et apparemment incohérents nous fait comprendre des vérités sur nous que nous n'aurions peut-être pas acceptés si on nous les avait dites en face. Derrière l'absurde, la vérité de ce que nous sommes, mais aussi : derrière le ridicule, l'émerveillement, la tendresse et l'espérance. Les peintres modernes procèdent souvent de la même façon. Derrière les distorsions expressionnistes des corps, derrière la caricature tragique ou ridicule, dans les couleurs criantes ou sombres s'exprime l'appel à reconnaître la tragédie humaine mais aussi l'appel à l'espoir.
Car la seule intelligence et science humaine, la seule confiance de l'humanité en ses propres capacités la mène à sa perte et à une sorte de fatalisme, car, une fois qu'on est dans un cercle logique, comment en sortir ? Il faut se laisser déranger par une protestation ou par un élément humain. Dieu a essayé la protestation pure et simple, nous dit la Bible, il a essayé de raisonner les humains ou de les punir. Mais ça ne marche pas. Alors, il fait le fou pour rendre absurdes les raisonnements humains, pour déranger ces logiques bien huilées qui mènent à la perte, la logique de la rentabilité ou de l'exclusion, ou de la violence et du bouc émissaire, ou encore une logique de pureté rituelle ou de fanatisme, ou encore d'une morale essentiellement culpabilisante. Jésus, le prophète lucide, le guérisseur et consolateur des malheureux, le seul homme vraiment bon et innocent, meurt sur la croix, et cette croix met à mal tous les raisonnements. Alors, la logique humaine cohérente et fière de l'être est choquée et déroutée. Et c'est là la chance de reconnaître le salut dans la seule grâce de Dieu. Jésus ressuscite. Il est la promesse vivante que la vie de Dieu est plus forte que la mort, même à travers la mort. C'est pourquoi Paul peut dire, dans un raccourci audacieux, que la parole de la croix est une puissance de vie de Dieu.

L'appel à l'unité dépasse en fait largement les Églises. C'est un appel à oser sortir du fatalisme fait maison de la logique humaine enfermée dans ses raisonnements qui ne se tiennent que trop bien. Si nous, Églises, entendons bien cet appel, il ne s'agit plus seulement de l'unité des chrétiens, mais de l'unité du monde, de l'unité de l'humanité. L'assemblée générale de l'Alliance Réformée mondiale réunie en été dernier à Accra, au Ghana, a appelé à sortir du raisonnement centré exclusivement sur la croissance économique et la rentabilité, et qui exclut une grande partie de la population de notre terre de la promesse du Christ d'une vie qui mérite ce nom, mais qui détruit aussi inexorablement la création au sein de laquelle Dieu nous a placés. L'appel d'Accra le souligne : l'unité des croyants doit être pensé par rapport à l'unité du monde. La récente catastrophe en Asie nous le redit : notre monde est un et interdépendant. Faut-il encore beaucoup de victimes humaines ? Secouons les anciennes façons de penser, refusons de croire à la fatalité, laissons-nous appeler à la vie et au raisonnement qui ouvre à la vie pour tous. La semaine de l'Unité a commencé par nous rappeler à notre devoir de croyants en Christ. Elle finit par nous rappeler à notre devoir d'être frères et sœurs en humanité.

Amen

Bettina Cottin








25 décembre 2004, Luc 2, 1-20

Un bébé enveloppé de langes …


Les langes de Jésus sont le détail de l'histoire de Noël qui souligne l'humanité pleine et entière de Jésus, mais qui annonce en même temps qu'il est le Christ, le Sauveur envoyé par Dieu.
Ce détail des langes peut nous gêner un peu. Pourquoi souligner justement son humanité par ce côté-là ? (Cela me rappelle l'opinion d'un des Pères de l'Église qui affirmait que, s'il fallait admettre que Jésus mangeait et buvait comme tout un chacun de nous – après tout, les Évangiles l'attestent – il n'avait, en revanche, pas à satisfaire aux besoins qui en découlaient !)
Il faut voir que ces langes ne sont pas exactement l'équivalent de nos couches-culottes. La façon traditionnelle de langer les bébés et qui s'est maintenue pendant des siècles – comme l'illustrent des tableaux de maîtres – consistait à les envelopper de la tête aux pieds dans une pièce de tissu maintenu par des bandelettes. Ainsi, ils ressemblaient un peu à une larve, ou à une chrysalide qui attend la sortie de son papillon métamorphosé … Cette enveloppe rigide constituait une sorte de carapace protectrice. Elle était censée redresser les membres courbés par la vie intra-utérine. Et puis, elle véhiculait aussi un message : cet enfant n'est pas abandonné, mais il est intégré dans une famille (il est "lié" à une famille) qui prend soin de lui.
Malgré ces bonnes intentions, les langes devaient quand même être assez malcommodes pour les nouveaux-nés, et même les faire souffrir, si elles n'étaient pas changées assez souvent ! Le début de la vie était loin d'être idyllique, dans ces temps-là, et laissait présager des désagréments et souffrances futures …

Jésus le Christ, le Sauveur, partage donc cette condition de tout nouveau-né. C'est même là le signe donné aux bergers, leur montrant que c'est bien lui dont ils attendaient et espéraient la venue. Un petit bébé enveloppé de langes et couché dans une mangeoire – pour le moment, Jésus est tout entier signe. Signe du salut par sa simple existence, non par des actes de puissance. Il ne peut encore rien faire. Sa passiveté, sa dépendance des autres, est soulignée par les langes et la crèche.

Dieu rejoint notre humanité non pas d'abord là où nous sommes forts, indépendants, brillants d'esprit et influents, mais là où nous sommes faibles et dépendants, là où cette faiblesse et cette dépendance constituent véritablement notre humanité, mais aussi notre beauté et notre force d'attraction, comme vous pouvez le constater à la réaction des gens partout là où apparaît un bébé.

Mais l'incarnation du Christ dans un faible enfant va plus loin que le charme d'un sourire de bébé. Cette incarnation signifie que Dieu s'approprie aussi notre faiblesse, notre dépendance, notre immaturité et notre fragilité. Il se reconnaît dans ces caractéristiques dévalorisées ou même méprisées. Rien de tout cela ne reste désormais étranger à Dieu. Il applique un puissant correctif à notre échelle de valeurs, à nos mécanismes d'exclusion et à nos jeux de pouvoir et d'influence.

Un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une mangeoire comme limite à notre désir de toute-puissance, comme renouvellement de notre image idéale de l'humain, c'est déjà audacieux. Mais Dieu va plus loin. En Jésus, il ira à l'encontre du désir humain de toute-puissance, jusqu'à en devenir la victime. Derrière le nouveau-né enserré de bandelettes se dessine comme une ombre l'homme qui, trente ans plus tard, sera détaché de la croix sur laquelle il sera mort, enveloppé d'un linceul et couché dans une tombée creusée dans le roc. (La mangeoire de Bethléem était peut-être aussi creusée tout simplement dans une pierre.) A la passiveté du nouveau-né emmailloté correspondra celle de Jésus mort, dépouillé de tout signe de présence divine, enveloppé et déposé. Là aussi, il sera "lié" à la solidarité humaine, à une famille spirituelle, qui prendra pieusement soin de lui, mais en se cachant, cette fois, pas au grand jour.

L'identification de Dieu avec notre humanité ira donc jusque là, à et endroit où la mort déclare que tout lui appartient, là où, selon la croyance traditionnelle, Dieu ne pouvait pas être, d'autant plus que la mort sur la croix signifiait la séparation de Dieu, la malédiction. L'identification de Dieu avec notre humanité va jusque dans la souffrance et l'agonie, jusqu'au point où une personne devient méconnaissable pour nous - mais pas pour Dieu. Il s'approprie cette humanité, et il conteste à la mort le droit de prétendre que tout lui appartient.

Cette contestation du règne de la mort est proclamée valide par Pâques, par la résurrection de Jésus. A Pâques, il ne reste dans le tombeau que les bandelettes. Ils ont rempli leur rôle de signe. Désormais, c'est le Christ vivant qui vient à notre rencontre. Mais ce qu'il a vécu dans la chair humaine reste valable, pour lui et pour nous. "Vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une mangeoire." Nous n'oublierons pas ce signe. Signe de Noël, de Pâques, signe de l'amour de Dieu.

Amen

Bettina Cottin








24 décembre 2004, Luc 2, 1-20

"Je vous annonce la bonne nouvelle d'une grande joie qui sera pour tout le peuple."


Oui, Noël est la fête de la joie. Une joie désirée depuis de longues semaines, une joie timide, peut-être, enfouie sous nos soucis, les tensions que nous vivons ou sous le clinquant de la fête commerciale de fin d'année, mais une joie toujours et encore indispensable ! (essentielle ?)
Seulement, nous la sentons souvent bien fragile, cette joie de Noël. Certains pourraient même dire : "Elle n'est pas pour moi". Nous nous disons qu'elle va passer trop vite, qu'après la fête, nous allons retomber dans la grisaille quotidienne, et que nous retrouverons nos problèmes tels que nous les avons laissés avant d'ouvrir la parenthèse de notre Noël. Nous ne pouvons pas vraiment demander à notre joie de Noël de résoudre tous les problèmes. Et, d'autre part, nous avons conscience que, autour de nous comme ailleurs dans le monde, des personnes vont mal, que des peuples entiers souffrent de la guerre et de la faim. Comment pouvons-nous nous réjouir alors que d'autres souffrent ?

Ce soir, je voudrais vous proposer de nous mettre, ensemble, à la recherche de la vraie joie de Noël, celle qui ne retombe pas après la fête, celle qui ne sépare pas le monde en deux entre ceux qui font la fête et ceux qui en sont exclus, la joie qui peut se partager avec les autres et qui ouvre un avenir.
Avant même la découverte biblique à laquelle je vous inviterai bien sûr, rappelons-nous simplement que la joie proprement dite n'est pas un petit sentiment superficiel – ce n'est pas d'abord une sensation de plaisir ou de satisfaction – mais une grande force psychique que nous avons au fond de nous. Elle est, avec la tristesse, la colère et la peur, une des quatre grandes émotions fondamentales qui soulèvent toute notre personne et influencent profondément notre comportement. Pour se déclencher, la joie n'a pas besoin des accessoires de la fête, mais de vraies bonnes raisons enracinées dans les relations humaines. Elle est donc aussi critique que courageuse et, s'il le faut, irrespectueuse des conventions.

Si nous regardons maintenant l'histoire de Noël, nous y trouvons la même chose. Les bergers, à qui l'ange annonce "la grande joie qui sera pour tout le peuple", s'abandonnent entièrement à leur joie, au point d'interrompre la dure monotonie de leur travail, laissant là les troupeaux, et ils courent à Bethléem pour voir de leurs propres yeux et rencontrer celui que la parole de l'ange leur avait annoncé. Les bergers, eux qui vivaient en marge de la société et aussi de la communauté religieuse, qui étaient méprisés et soupçonnés, et dont le témoignage était irrecevable devant les tribunaux, eux dont la foi et la parole, en bref, ne valaient rien, ils deviennent maintenant pour Marie et Joseph des anges qui relaient la parole de la bonne nouvelle. Après cette joie, et après cette rencontre, après cette prise de parole, leur vie ne sera plus comme avant.

En lisant l'évangile de Luc en entier et en y cherchant les événements de la joie, nous trouvons à chaque fois un moment fort d'émotion et de liberté. Car la joie arrive de préférence là où on ne l'attendait pas et à ceux qui semblaient ne pas y avoir droit.
Que ce soit la joie des voisines à la naissance de Jean-Baptiste par une mère déjà âgée et qui avait perdu depuis longtemps l'espoir d'avoir un enfant, que ce soit la joie de la foule qui a vu la guérison, un jour de sabbat, d'une femme au dos déformé depuis 18 ans, alors que Jésus est accusé d'avoir enfreint la loi du Sabbat (= interdiction de travailler), ou encore la joie des disciples qui ont fait l'expérience de pouvoir guérir et chasser les démons au nom de Jésus, ou ailleurs l'appel à la joie à la fin des Béatitudes, alors que Jésus annonce la persécution des chrétiens, et jusqu'à la joie des disciples quand ils rencontrent Jésus ressuscité trois jours après sa mort – toutes ces manifestations de joie ont un goût de résurrection, de nouvelle vie, mais aussi de résistance, de courage et de protestation contre tout ce qui est porteur de mort, d'oppression et d'injustice. La joie est le signe qu'une fatalité a été cassée, que quelque chose de nouveau a commencé avec Jésus, et que l'on reçoit cette nouveauté dans sa vie.
Mais la joie dont Jésus parle le plus est bien plus étonnante encore. C'est la joie de retrouver ce qui était perdu, dans les paraboles de la brebis perdue, de la pièce d'argent perdue et du fils perdu et retrouvé (= le fils prodigue). C'est la seule fois où Jésus parle de la joie de Dieu. "Il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent, que pour 99 justes qui n'ont pas besoin de repentance." Là, c'est presque le monde à l'envers ! Avec Jésus, la religion ne peut plus jouer dans le sens de l'exclusion, mais elle est tout entière appel à répondre à l'amour de Dieu et à son pardon. En parlant ainsi de la joie de Dieu à cause de celui qui était perdu et qui est retrouvé, Jésus révolutionne l'idée que l'on se fait de Dieu.
Cette même révolution a lieu à Bethléem, quand le Sauveur vient au monde dans un petit enfant fragile. Cette naissance est à la fois un fait objectif, puisque l'enfant est indéniablement là. Mais pour révéler qui il est, il a besoin de grandir et de déployer le sens de son existence dans les relations avec les autres. De même, la joie du premier Noël à Bethléem est à la fois un don absolu de la part de Dieu, puisque c'est lui qui a décidé de rejoindre l'humanité de cette façon, et en même temps, elle demande à se déployer dans la vie de ceux qui la reçoivent. La joie est destinée à tout le peuple, à nous aussi, et aussi à ceux qui sont autour de nous. Ne nous épuisons pas à lui courir après, elle vient à nous, puisque Jésus naît sur la terre. Il suffit que nous nous laissions trouver.

C'est ce que je vous souhaite pour ce Noël. Je l'exprimerai, pour conclure, dans un triple vœu.
D'abord, que vous puissiez découvrir la force de votre joie personnelle et authentique, celle qui retient l'essentiel et laisse de côté ce qui est superficiel ou accessoire. Cette joie-là va durer bien au-delà des jours de fête.
Ensuite, je vous souhaite de pouvoir la partager autour de vous, c'est-à-dire d'en donner et recevoir. L'engagement aux côtés des plus démunis a une solide tradition chez nous. Mais il y a aussi des détresses – solitude, conflits, maladie – dans nos cercles de vie proches. Je pense, ce soir, en particulier à ceux qui sont hospitalisés. La joie peut naître et se partager dans les relations vraies de tendresse et d'amour. Elle sera peut-être plus discrète mais d'autant plus profonde.

Et puis, je vous souhaite sincèrement de faire cette expérience du Dieu qui vient à nous. Nous n'avons même plus à le chercher, nous n'avons qu'à l'accueillir. Il ne peut pas être plus proche qu'il n'est devenu dans la naissance d'un enfant. La joie qui ne passera pas, même dans les difficultés de la vie, c'est celle qui naît de la rencontre avec Dieu, trace d'un amour éternel.

Amen

Bettina Cottin








14 novembre 2004, Luc 21

Images de la fin des temps


Malgré les exhortations répétées de Jésus de ne pas avoir peur, les paroles de ce discours peuvent nous paraître effrayantes. Cela aussi se trouve donc dans le Nouveau Testament – et même dans la bouche de Jésus !

Pour mieux comprendre l'essentiel du message de ce texte, il faut d'abord en analyser les éléments. Les événements de la fin des temps dont parle Jésus sont de deux sortes :
    - d'une part, il s'agit de la reprise de guerres et de catastrophes qui se sont vraiment produites dans l'histoire, notamment la Guerre Juive avec la destruction de Jérusalem (en l'an 70) et la persécution des chrétiens dans l'Empire romain.
    - d'autre part, il s'agit d'éléments de la tradition appelée apocalyptique : des stéréotypes décrivant, à travers une abondante littérature écrite pour l'essentiel entre l'Ancien et le Nouveau Testament, la fin des temps et l'avènement d'une ère nouvelle où Dieu seul règnera et où le mal sera détruit. Ces motifs apocalyptiques puisent leur inspiration, d'une part, dans des guerres et catastrophes qui s'étaient vraiment produites dans l'histoire, notamment la persécution des Juifs et les guerres maccabéennes. D'autre part, les images apocalyptiques décrivent une sorte de grande déconstruction de la création (effondrement du ciel, des astres …), jusqu'à arriver à un point zéro à partir duquel un tout nouveau commencement sera possible. Des traditions d'autres cultures et religions ont aussi trouvé entrée dans ces motifs.

Jésus se situe donc dans cette tradition apocalyptique, il est en cela un homme de son temps. Mais que peut dire son discours pour ses disciples, d'abord, et pour nous, aujourd'hui ? Et quel est le rôle de la tradition apocalyptique depuis que Jésus nous a été révélé en tant que Christ, Sauveur ?

La première clé du discours de Jésus est l'appel à ne pas avoir peur, mais confiance en Dieu. Cette parole est très précieuse face à la terreur que peuvent inspirer les descriptions des horreurs de la guerre et des persécutions que Jésus annonce. Elles ne se distinguent guère d'une page de JT de nos jours, et certaines communautés – pour ne pas dire sectes – font de cette peur leur fond de commerce. Pour ma part, je suis toujours particulièrement frappée par la description de la prise de Jérusalem et de la dispersion des juifs. Cette catastrophe porte ses fruits amers dans la région jusqu'à aujourd'hui.

Ne pas avoir peur face à ces horreurs, mais chercher son chemin en ayant confiance en Dieu, est un appel à l'avenir. Il servira en particulier dans deux situations : la persécution, et la séduction des faux Messies.

La persécution des chrétiens est malheureusement une réalité qui ne s'est pas bornée à l'Empire romain. Elle a existé dans les pays sous régime communiste soviétique, elle existe aujourd'hui dans certains pays du Tiers Monde, sous influence communiste ou islamiste, en Corée du Nord, au Vietnam, mais aussi en Chine. Notre solidarité avec ces chrétiens est demandée. Mais personne d'autre ne pourra se mettre à leur place, celle du témoignage douloureux et sincère pour Jésus-Christ. C'est eux qui font grandir l'Église. La mémoire du protestantisme français garde un souvenir apparenté, celui de la persécution, 'l'Église du désert" ; mais les leçons de cette mémoire sont en train de s'évanouir.

L'autre danger qui guette les croyants est la séduction trompeuse des faux Messies. Ils disent "C'est moi", imitant en cela la présentation de Dieu à Moïse au Sinaï ("Je suis celui qui je suis."). Cela nous semble aberrant, puisque nous n'avons qu'un Messie, qu'un Sauveur, Jésus-Christ, nous n'avons pas à en attendre un autre. Mais l'histoire, tout comme l'actualité, montre qu'il existe toujours des personnalités qui se présentent comme représentant du Christ sur la terre, ou comme sauveurs des nations, envoyés par Dieu pour répandre telle ou telle doctrine ou civilisation dans tous les pays du monde … Le christianisme, au moins, devrait immunisé contre de telles tentations, car notre Sauveur est présent au ciel comme sur la terre, et lui seul a le droit de dire "Je suis", "C'est moi".

Les chrétiens, d'après le discours de Jésus, ne se confient en aucun autre Sauveur. Ils ne se voient pas non plus eux-mêmes comme Sauveurs du monde, du moins pas en employant la force. Les chrétiens dans la vision de Jésus ne prennent pas les armes pour leur foi, ils ne font pas la guerre aux autres peuples au nom de la gloire de Dieu. Ils seraient bien mal placés pour le faire, car, pendant que les autres font la guerre, les chrétiens sont, soit, en prison ou devant des tribunaux, soit, dans les arènes romaines, ou encore en fuite ou cachés dans les montagnes. Mais ils ne seront pas anéantis.

En écartant la possibilité de prendre les armes, Jésus déconstruit à sa façon le vieux monde auquel nous sommes habitués, et arrive à un point zéro d'où un nouveau commencement pacifique est possible.

Cette vision de Jésus nous cause peut-être un choc encore plus grand, car, somme toute, il nous demanderait de souffrir, tout simplement, sans même nous défendre ? Entendons-nous bien : la souffrance existera toujours. Ce n'est pas parce qu'on prend les armes qu'elle diminuera ! Concrètement, la plus grande partie d'entre nous restera en arrière des exigences de Jésus – moi aussi -, en regrettant peut-être de ne pas pouvoir être aussi enthousiastes que lui. Il pensait aussi que la fin de ce vieux monde arriverait encore du vivant de la génération qui l'entourait … tout en sachant que Dieu seul connaît le jour l'heure.

Mais son appel reste. "Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas". (C'est aussi le verset biblique de l'année 2004.) Jamais sa parole ne nous laissera tranquilles ou indifférents. Elle nous poussera à trouver notre accomplissement et celui du monde dans la fidélité et la sagesse, en cherchant à ne pas craindre la souffrance, à ne pas nous compromettre avec la violence. C'est à cette condition que l'attente de la fin, qui effrayait les peuples pendant des siècles, pourra se muer en attente confiante et joyeuse, comme l'atteste le changement de registre d'images que Jésus emploie vers la fin de son discours. Avez-vous remarqué qu'il délaisse les images apocalyptiques pour passer à des images d'espérance ? L'attente sera joyeuse comme l'approche de l'été ou l'annonce de la libération des prisonniers !
C'est que Jésus a déjà assumé la plus grande catastrophe en sa personne : la mort de celui qui représente vraiment Dieu sur terre. (La Passion de Jésus commence au chapitre suivant.) Et le meilleur nous est donné : sa résurrection, notre espérance.

Que cette espérance nous anime, à travers les temps, jusqu'à la fin des temps, au nom du seul Sauveur que nous (re)connaissons !

Amen

Bettina Cottin








7 novembre 2004, Marc 9, 14-29, 13-39

Seigneur, je crois !
Viens au secours de mon incrédulité.


La foi, c'est une confiance absolue en Dieu. Dans le cas dramatique de la maladie de cet enfant, la foi demandée serait une confiance absolue en le pouvoir de guérison de Jésus. Mais cette vue de la foi est tellement absolue, tellement élevée, qu'elle signifie en même temps l'aboutissement du désir le plus cher de ce père et l'endroit le plus inaccessible de toute sa vie. Si proche et si loin à la fois ! Il ne reste qu'à éclater en cet appel paradoxal et pourtant si vrai : "Seigneur, je crois. Viens au secours de mon incrédulité."

Au moment où ce père et son enfant rencontrent Jésus, la notion de la foi a déjà une longue évolution derrière elle. L'Ancien Testament l'a développée, enracinée et affinée.

Nous avons étudié, dans le cadre du groupe "Rencontre et Partage", l'histoire de la foi d'Abraham. "Abraham eut foi dans le Seigneur, c'est pourquoi le Seigneur le considéra comme juste." (Genèse 15, 6) La foi, la confiance absolue en Dieu, place chacun des deux partenaires dans la vérité de ce qu'il est et de ce qu'il fait. Croire en Dieu, c'est le reconnaître comme Dieu souverain et véridique, et fonder sa vie sur ce que Dieu donne, demande et promet. Croire en Dieu, cela donne à une existence un enracinement, une solidité difficilement ébranlables. Mais croire en Dieu peut aussi dépasser ce que nous sommes, ce que nous savons et ce que nous espérons. Ainsi, Abraham se trouve entraîné dans la promesse d'une descendance nombreuse que Dieu lui fait, alors que, à un âge avancé, il n'a pas encore d'enfant du tout. Malgré la grande difficulté de cette promesse, Abraham mise toute sa vie sur elle, et il fait bien. Il est dans la vérité, il est "juste". La foi comprend donc cette dimension de projection dans la confiance en Dieu, au nom d'une promesse qui contient la vérité de mon existence, même quand elle n'est pas encore visiblement accomplie. La foi nous rend donc parfois capables d'aller à l'encontre du sens commun, au nom d'une confiance en Dieu.

Toujours avec le groupe, nous avons vu un exemple étonnant de cette résistance que la foi oppose à l'opinion courante, dans une prophétie d'Ésaïe. Celui-ci conseille à son roi, qui s'inquiète devant la menace dune guerre de la part de ses voisins, de ne rien entreprendre, car, oracle du Seigneur, ce projet de guerre n'aboutira tout simplement pas. Le prophète demande au roi de croire en cette parole et de s'abstenir de toute activité militaire, en un mot : de ne rien faire. (Ésaïe 7, 1-9) C'est un énorme défi à tout chef politique et militaire qui se soucie de son prestige, que de reconnaître que la meilleure stratégie du moment peut être de ne rien faire. Pour Ésaïe, cela aurait été le témoignage de la confiance totale en Dieu, "si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas", au lieu de faire confiance à ses propres moyens militaires. Le roi, d'ailleurs, ne pourra pas s'y résoudre. Il prendra des initiatives qui s'avèreront politiquement désastreuses. Ironie de l'histoire : la suite des événements prouvera que le prophète avait vu juste.
La foi, c'est faire confiance en Dieu et non pas en ses propres moyens.

Retournons maintenant au dialogue de Jésus avec le père de l'enfant malade. Quel est ici le rôle de la foi ? La foi, ici, n'est pas une foi d'en haut, une certitude miraculeuse, une solution rapide apportée à un problème complexe, long et douloureux. Le dialogue de la foi se développe au moment où Jésus s'approche vraiment de l'enfant malade, et où il questionne le père sur l'évolution de la maladie. Le récit du père dévoile l'enfer du quotidien dans lequel ils vivent. Jésus, en écoutant patiemment tous les détails, prend part à cette vie et à cette histoire. Il ne se tient pas à distance. C'est en se tenant aux côtés de cette famille, et non pas au-dessus d'elle, en frère en humanité et non en faiseur de miracles, qu'il peut amener le père à la question cruciale de la foi. Et alors, le père arrive à ce qui fait le propre de la foi : à sa vérité personnelle. "Je crois, mais je ne peux pas croire. Aide-moi." Et ce sera le point de départ de la guérison de l'enfant.

Nous sommes un peu étonnés, car au début du récit, jésus avait justement fustigé l'incrédulité de la foule et des disciples, qui n'avaient pas réussi à guérir le jeune malade. Maintenant, il accepte l'incrédulité (même mot dans le texte) du père. Pourquoi ?
L'incrédulité du père n'est pas niée, ou cachée, ou encore déguisée en assurance. Elle est avouée au plus profond de la vérité de la relation avec Jésus, et avec Dieu. Du fait de cet aveu, cet homme s'ouvre totalement à Dieu et, paradoxalement mais en vérité, se situe au cœur de la foi : là où Dieu croit pour nous, avec nous. En même temps, ce père qui avoue sa faille, son imperfection, dit haut et fort devant son enfant qu'il ne maîtrise pas tout, qu'il n'a pas tout, et qu'il y a même dans sa vie un espace vide au cœur de la foi. Cet aveu peut constituer un appel en direction de l'enfant. Ce garçon n'a jamais pu confesser sa foi comme les autres petits juifs (le démon le rend muet). Vu sa maladie, lui en a-t-on laissé une place en attente ? On peut se le demander. Mais maintenant, tout expressément, son père lui signifie qu'il y a encore une place vide. Là où le père ne peut pas croire, son garçon pourra peut-être s'y mettre. Une place l'attend, qui désigne un avenir possible.
Et c'est là que le miracle peut avoir lieu.

La foi n'était pas une foi d'en haut, mais d'en bas, née au creux de la souffrance et de la confiance, au moment de l'abandon de tout moyen propre. Le miracle qu'opère Jésus n'est pas non plus un miracle d'en haut, mais bien plutôt d'en bas. Jésus est descendu avec ce père et cet enfant dans ce qu'ils vivent chaque jour. C'est du fond de son humanité qu'il puise maintenant l'autorité pour chasser le démon et, prenant l'enfant par la main, le ramener à la vie. Si le père s'est ouvert à Dieu d'une façon absolue, Jésus s'est ouvert à l'humanité d'une façon tout aussi absolue. Il le confirmera bientôt par sa mort sur la croix, annoncée peu de temps avant et après cette histoire.

Dans cette ouverture mutuelle se joue l'essentiel de la foi. La foi n'est pas une expression de puissance ni d'autosuffisance. Elle est l'abandon de la confiance en ses propres moyens, l'aveu de mon manque et l'ouverture totale à l'autre. C'est à ce moment-là qu'il y a de la place 1) pour Dieu, 2) pour l'enfant. D'un objet de souci, il devient un sujet à part entière (à la fin, il se dresse, en personne autonome).

La foi, c'est essentiellement ce mouvement où l'on n'avance pas forcément, où l'on recule parfois, pour donner une place essentielle à l'autre, où l'on met à jour son manque pour que l'autre se sente appelé à le remplir. Et c'est ce moment-là qui permet, en dernier lieu, d'avancer pour de vrai.
C'est là le sens de la phrase de la fin que Jésus dira à ses disciples, en leur recommandant la prière. La vraie prière est cette ouverture à Dieu dans la foi, qui nous fait dire : "Je crois – viens en aide à ma difficulté de croire."

Amen

Bettina Cottin








17 octobre 2004, Exode 17, 8-13, Luc 18, 1-8

Le thème commun qui relie ces deux lectures bibliques, c'est l'encouragement à la prière. C'est un encouragement fort, illustré par deux scènes hautes en couleurs :

Dans l'Ancien Testament, Moïse et le peuple hébreu, à peine sortis de l'esclavage d'Égypte, fugitifs, harassés et épuisés, cherchent un peu de repos dans une oasis. Soudain, une troupe armée supérieure en nombre les attaque. En principe, ils n'ont aucune chance d'en réchapper. Mais ils tiennent le coup, contre toute attente. Moïse prie, et au fur et à mesure de sa prière, soutenue par la solidarité de ses compagnons, la résistance des hébreux se transforme en victoire.

Dans le Nouveau Testament, une pauvre veuve a absolument besoin d'accéder à son bon droit. Elle a besoin de ce juge, qui malheureusement ne s'intéresse pas à son cas. Elle n'a aucun moyen de pression ; elle peut seulement faire le siège de sa maison et lui demander encore et toujours de lui rendre justice. Contre toute attente, son insistance paiera, et le juge s'occupera de sa cause, uniquement pour avoir la paix.
Si donc ce juge tout à fait égoïste se laisse fléchir par l'insistance de la petite veuve qui ne l'intéresse pas, à combien plus forte raison Dieu écoutera-t-il ses enfants qu'il aime, et se hâtera-t-il de venir à leur secours !

Oui, nous comprenons bien les encouragements exprimés par ces deux récits. Mais nous sommes quand même gênés par le contenu de ces récits.
Déjà, les plaintes et récriminations de la veuve font beaucoup de bruit. Est-ce qu'il faut vraiment comparer la prière à ça ? Et puis, est-ce que vraiment nous avons à prier Dieu pour nous-mêmes ? Demander quelque chose pour les autres, d'accord. Mais pour moi ?

Le récit de l'Ancien testament est encore pire. La prière pour gagner une bataille ! Et puis, les bras levés de Moïse, c'est presque un geste magique, non ? Vraiment, tout cela nous gêne beaucoup.

Nos réticences, notre critique d'une certaine conception de la prière, sont importantes et utiles. Utiles pour rappeler que la prière n'est pas un acte égoïste. Il n'est pas question que, sous prétexte de prier, je veuille en réalité tout avoir pour moi, sans considération pour les autres. La prière ne peut pas non plus être une technique pour faire pression sur Dieu. Ni un moyen surnaturel pour obtenir ce qu'on ne peut pas obtenir par des moyens humains, naturels. Tout cela serait indigne de Dieu, et indigne de nous.

Si la prière n'est ni un moyen d'obtenir ce que je veux, ni une façon d'influencer Dieu, ou de l'informer, ou de le persuader, si elle n'est pas une technique pour devenir supérieur à ses ennemis, qu'est-ce qu'elle est ?
La prière est avant tout une ouverture vers Dieu et un dialogue confiant avec lui. Un moyen de communication, et le plus beau, puisque dieu nous encourage à répondre à sa parole par notre parole. C'est cela, la prière : avoir confiance que Dieu a envie de nous entendre, de vivre avec nous le partage de nos joies et de nos soucis, de nos rires et de nos larmes, de nos chants et aussi de nos cris. La prière est aussi le lieu où nous entendons les confidences de Dieu. La prière est avant tout un lieu où Dieu est très sincèrement le bienvenu dans nos cœurs, dans nos vies et dans nos communautés. C'est ce que j'entends dans la question de Jésus : "Quand le fils de l'homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?"

Là où Dieu trouve sa place chez nous, place marquée et gardée ouverte par la prière, il déploie la force de sa présence. C'est une force qui peut être très douce, ou très discrète, mais toujours efficace. La présence de Dieu est une force de changement. Nous avons des illustrations dans les deux textes bibliques d'aujourd'hui.

A première vue, le juge injuste et indifférent, imbu de lui-même, n'avait aucune raison de changer de point de vue. Et pourtant, à la fin, il fait ce qui est inattendu, il s'occupe de la cause de la veuve. Il a fini par changer !
A première vue, la situation du peuple hébreu avec Moïse est désespérée, ils sont pris au piège par un adversaire surarmé. Et pourtant, à la fin, la situation a changé, et ils sortent vainqueurs et libérés de cet affrontement.

La présence de Dieu est une force de changement. Mais il ne faut pas la confondre avec une force magique. Où est la différence entre une compréhension magique de la prière, et une compréhension vraiment spirituelle ?
La prière mal comprise, c'est-à-dire comprise de façon magique, vise à changer une situation (sachant que Dieu peut le faire), mais refuse que, en même temps, Dieu me change aussi. La prière comprise de façon magique est cette prière égoïste où je veux quelque chose pour moi, peu m'importent les autres, et peu m'importe, dans le fond, la volonté de Dieu. Ça peut marcher ou ne pas marcher, mais en fin de compte, je me retrouve dans une situation pire qu'avant, parce que refermée sur moi.
La prière comprise de façon spirituelle veut dire que je laisse à Dieu le choix de ce qu'il veut changer. Je suis prête à ce qu'il me change aussi, et que je ressorte transformée de cette aventure.
Appliqué aux deux exemples bibliques d'aujourd'hui, cela voudrait dire que, si un jour la veuve ou ses descendants parvenaient à l'aisance matérielle, voire la richesse, ils n'oublieront pas ce que c'est que d'être pauvre, et se comporteront en conséquence, ne cherchant pas leur seul intérêt mais considérant aussi les besoins des autres. Appliqué à l'histoire de Moïse, cela voudrait dire que, dans l'avenir, on creusera un peu plus les relations entre peuples. On s'apercevra alors qu'ils sont apparentés ! Amaleq est en effet un descendant d'Isaac, donc un descendant d'Abraham par la promesse. C'est donc entre cousins qu'ils s'entre-déchirent. Il y en a des changements à demander à Dieu ; mais, au p^roche Orient, cela est encore à venir.
Oui, nous pouvons prier Dieu pour nous-mêmes, mais en acceptant qu'il nous transforme aussi. C'est le deuxième sens que je vois dans la question de Jésus : "Quand le Fils de l'homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?"

Enfin, il arrive qu'une prière ne soit pas exaucée, ou pas maintenant. Nos deux histoires bibliques ne traitent pas ce problème. Mais nous avons un témoin, ou un garant, de ce problème, c'est Jésus lui-même. Jésus devait mourir sur la croix, parce qu'il ne voulait pas se soustraire à ce que souffrent les humains, la violence et la mort, mais l'affronter en face. Jésus devait mourir parce qu'il ne voulait pas nous laisser en proie au mal et au péché mais nous en délivrer. Pourtant, à la veuille de sa mort, il avait peur de mourir, et il s'en est ouvert à son Père, dans la prière. Jésus sur la croix, ce fut, pour les contemporains, l'exemple d'une prière non exaucée, la preuve de son impuissance. Quand une prière n'est pas exaucée, nous sommes avec Jésus, nous sommes au pied de la croix.

Mais la mort n'a pas le dernier mot, puisque Jésus est ressuscité. Malgré les épreuves, la vie de la résurrection nous est ouverte et nous transforme d'une façon que nous ne pouvions pas imaginer avant. Cette expérience de la vie de la résurrection qui fait irruption au cœur même de nos épreuves, peut être attestée par ceux qui l'ont faite ; mais elle ne peut pas être imaginée en théorie. C'est le troisième sens que je vois dans la question "Quand le Fils de l'homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?"

Notre prière participe de la croix et de la résurrection. Elle témoigne du Dieu qui est amour, sous les deux formes, et elle lui donne, dans notre vie et dans notre communauté, cette place où nous disons : "Seigneur, nous te prions, transforme notre monde, en commençant par nous."

Amen

Bettina Cottin








10 octobre 2004, Luc 17, 11-19

La guérison de dix lépreux dont un étranger



Jésus est déçu. Pourquoi ? Parce que neuf hommes sur dix ont été ingrats ? Pourquoi cette déception si profonde pour quelques "merci" non prononcés ? Et puis, pourquoi dit-il solennellement à un seul, à celui qui le remercie, que sa foi l'a sauvé ? Qu'est-ce qui a donc guéri les neuf autres ?
Si nous voulons comprendre les paroles de Jésus, et comprendre aussi ce qu'elles peuvent nous dire aujourd'hui, nous devons nous replonger dans l'époque du Nouveau Testament et nous représenter clairement la scène.

Jésus est en route vers Jérusalem. Partant de la Galilée, au nord du pays, il se dirige vers la Judée, dont Jérusalem est la capitale, au Sud. Entre les deux régions, il y a le territoire de la Samarie à traverser. Plus qu'un simple territoire géographique, la Samarie est une région à part en Israël. Ses habitants, les Samaritains, pratiquent une religion un peu différente de celle du judaïsme majoritaire, et puis il y a des contentieux historiques entre eux. De ce fait, les juifs majoritaires les ont rejeté. Le conflit dure depuis des siècles, et la polémique est toujours vive, car chacun des deux parties se veut le seul héritier légitime de Moïse. Ils ne vivent pas ensemble, ne prient pas ensemble, ne sacrifient pas ensemble, et ils ont chacun leur sanctuaire : les Samaritains sur le mont Garizim, et les autres le Temple de Jérusalem.
Or, il arrive que Jésus, sur son chemin vers Jérusalem, est en train de passer de la Galilée à la Samarie, de chez lui vers une région où il sera traité comme un étranger et peut-être rejeté. Là, il rencontre ce groupe de dix lépreux. Ces hommes sont exclus de la communauté du village, par peur de la contagion, et en même temps à cause de leur impureté rituelle. DE ce fait, ils n'ont pas de vraie place pour vivre et se nourrissent des aumônes déposées à leur intention en bordure du village.
Dès qu'ils voient Jésus, ils lui demandent son aide, de loin, en criant. Ils avaient entendu la réputation de Jésus en tant que guérisseur. Nous ne savons pas s'ils croyaient en lui en tant que Sauveur, Messie.

Jésus répond à distance, lui aussi. Il n'accomplit aucun geste, mais il les envoie directement se montrer aux prêtres, c'est-à-dire faire constater leur guérison ! Les prêtres avaient en effet la charge de vérifier les guérisons de la lèpre et de confirmer que la personne était redevenue pure et pouvait être réintégrée dans la communauté des humains et en communion avec Dieu. Ensuite, il y avait des cérémonies à accomplir, une série de sacrifices et de rituels de purification. Il ne faut pas sous-estimer l'importance de ce rituel pour l'ancien malade, car c'est par là qu'il reprend solennellement sa place dans la société, puisque sa guérison est désormais publiquement attestée. Quand on étudie le détail des prescriptions rituelles, on remarque cependant que tous les sacrifices prescrits servent seulement à la purification et à l'expiation du péché. Il y manque totalement le sacrifice dit d'action de grâces, pour lequel on se rassemblait en famille et avec des amis, sans oublier les pauvres, pour manger dans la joie la viande du sacrifice. Cette action de grâces manque dans le rituel après la guérison de la lèpre.

Jésus envoie donc les dix hommes vers les prêtres, comme s'ils étaient déjà guéris. Et ils y vont ! Parce qu'ils y croient. Et c'est en y allant qu'ils découvrent leur guérison effective. L'histoire pourrait s'arrêter ici, et ce serait déjà une belle histoire de foi. Mais elle continue. Elle ne se contente pas de montrer les malades qui se mettent en chemin ; elle dessine la perspective des chemins que prendront les hommes guéris.
Car leurs chemins vont se séparer. Nous apprenons en effet que l'un d'eux est Samaritains. La maladie les avait réunis dans une communauté solidaire ; la guérison les sépare et les renvoie chacun chez soi, dans sa catégorie politico-religieuse. Neuf hommes guéris se dirigent vers le Temple de Jérusalem, mais le dixième se dirige vers le sanctuaire de Mont Garizim. Il n'a rien à faire à Jérusalem.

Mais voilà, le dixième homme exprime à lui seul tout ce qui manque dans les rituels du Temple : il loue Dieu à haute voix partout où il passe. Il explose littéralement de joie. Et quand il retrouve Jésus, il lui exprime son action de grâces et son adoration. C'est à lui seul que Jésus dit : "Va, ta foi t'a sauvé."
Cette parole de Jésus, nous la rencontrons à plusieurs reprises dans les évangiles. Elle signifie que Jésus envoie la personne guérie dans une vie nouvelle, où elle sera porteuse d'Évangile. Le Samaritain, lui aussi, retournera dans son village, tout simplement. Mais pour lui, tout aura changé. Il a trouvé en Jésus plus qu'un simple guérisseur, il a trouvé le Sauveur qui vient de la part de Dieu.

Les neuf autres, quant à eux, ne sont pas retournés vers une action de grâces et de reconnaissance de Jésus en tant que Sauveur. Après le rituel, ils se sont probablement hâtés de se réinstaller dans leur vie ancienne, de fermer la parenthèse de la maladie, et de considérer de nouveau les Samaritains comme leurs ennemis. Rien n'est remis en question, rien n'a changé. Les règles d'exclusion dont ils ont été eux-mêmes victimes, persistent. Ils sont passés à côté d'une vie nouvelle, ils sont passés à côté du Messie qui leur était envoyé, ils sont passés à côté d'une chance de penser autrement la lèpre, les relations entre Juifs et Samaritains, ainsi que les questions de l'exclusion et de l'intégration. Voilà pourquoi Jésus est déçu. L'impulsion qu'il a donnée par la guérison, le chemin sur lequel il a envoyé ces dix hommes, s'est arrêtée net pour neuf sur dix. En ne rendant pas grâces, en ne louant pas Dieu, ils n'ont rien fait de leur guérison et encore moins du temps passé avec leur maladie … et avec le Samaritain, dans leur petit groupe de solidarité dans le malheur.

Jésus aurait espéré autre chose pour son peuple vers lequel Dieu l'a envoyé. Mais la perspective d'espérance et d'avenir s'ouvre dans la petite phrase "Il ne s'est trouvé que cet étranger …" Les Samaritains ne sont pas vraiment étrangers par rapport aux Juifs, tout en n'étant pas vraiment pareils. C'est la catégorie la moins confortable. De plus, Jésus est lui aussi un "étranger" en Samarie ! Dans le récit de l'évangéliste Luc, nous avons là un clin d'œil vers l'avenir, vers l'histoire de la première Église chrétienne qui, elle aussi, commencera par franchir les frontières et faire des adeptes en Samarie. Luc sait que l'Église chrétienne changera le regard porté sur la maladie et l'exclusion, la lèpre et le concept d'impureté, sur la concurrence religieuse et les frères ennemis.

L'évangéliste Luc écrit pour tous les croyants. Je crois qu'il attend de nous aussi de rencontrer Jésus en vérité. Jésus est en chemin vers sa Passion, vers l'œuvre du salut, et il veut aussi mettre en route ceux qu'il rencontre et qu'il guérit.

La reconnaissance envers Dieu, la louange, l'action de grâces, sont alors fondamentales, parce qu'elles nous ouvrent à la rencontre avec le Christ, notre Sauveur, et à l'écoute de sa volonté. L'action de grâces nous ouvre l'oreille pour entendre le "Va, ta foi t'a sauvé" … elle te sauve encore.

Et comme le Samaritain est retourné dans son village, avec une perspective de vie renouvelée, chacun de nous a aussi son village, là où je suis reconnu(e), là où j'exerce mes compétences, là où j'ai quelque chose à dire et que l'on m'écoute. C'est là que chacun peut témoigner à sa façon de Jésus-Christ et des actes de libération et de guérison qu'il pose dans notre vie.

Jésus est en chemin, il franchit les frontières, il guérit et il envoie vers une vie nouvelle. Laissons-nous envoyer par lui.

Amen

Bettina Cottin








5 septembre 2004, Luc 14, 25-35

Haïr au nom de Jésus ?



Quand je travaille sur un texte biblique, je cherche à chaque fois quelle est la Bonne Nouvelle que ce texte nous dit. Aujourd'hui, j'ai eu du mal. Et je pense que vous ressentez la même chose. Comment découvrir une Bonne Nouvelle là où Jésus proclame la haine ? Comment peut-il parler ainsi, alors qu'il dit ailleurs : "Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent." ? Que les disciples de Jésus soient victimes de la haine de leur entourage, nous el concevons mieux, même si cela fait déjà peur. Mais, haïr au nom de Jésus ?

Et pourquoi faut-il haïr ce qui, à nos yeux, incarne le mieux l'amour et la vie, à savoir sa famille ? Cela nous rappelle, à la limite, la méthode des sectes, qui cherchent à isoler leurs adeptes de leurs familles et de leur entourage, pour mieux arriver à leurs fions. "Haïr sa propre vie", enfin, cette expression nous fait penser, aujourd'hui, aux attentats suicides, et à toute l'idéologie qui les soutient.
Nous sommes choqués d'entendre de telles phrases de la part de Jésus. Nous sommes aussi moralement épuisés par la violence qui domine l'actualité. C'est dur d'avoir à écouter Jésus.
C'est aussi énigmatique. Dans les discours et les paraboles qui précèdent et qui suivent notre passage, Jésus dit apparemment tout le contraire. C'est l'histoire de l'invitation au grand festin, "Force les gens à entrer, afin que ma maison soit remplie", ce sont les paraboles de la brebis perdue et du fils prodigue, "Il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour 99 justes qui n'ont pas besoin de conversion."
Et maintenant, haïr ? Pourquoi ?

Certains lecteurs de consolent en se disant qu'en araméen (la langue parlée par Jésus), "haïr" veut dire "aimer moins", tout simplement. Et l'évangéliste Matthieu traduit dans ce sens-là, "celui qui aime père ou mère plus que moi n'est pas digne de moi". Mais, voilà, l'évangéliste Luc, qui était un très bon écrivain, d'un style grec très sûr, choisit le verbe grec "haïr", délibérément.
Il n'y a pas de solution de ce côté-là. Cherchons du côté du contexte de notre scène.

Le début de notre texte présente de grandes foules qui font route avec Jésus, jusqu'à ce qu'il se retourne et leur dise ce que nous avons entendu. Jésus voudrait-il réduire drastiquement le nombre de ses adeptes ? Est-ce pour cette raison qu'il prononce des paroles aussi dures ? Réfléchissons :
Dans quelle circonstance a-t-on besoin de réduire le nombre de ses adeptes et de n'en garder que les plus accrochés, les plus sûrs ? En situation de persécution, ou en situation de résistance ! Les exigences de Jésus, abandon de sa famille et de ses biens, acceptation de sa croix, mépris de sa propre vie, se retrouvent à plusieurs endroits dans les évangiles, là où il est question de la persécution des chrétiens, de la capacité de résister sous la torture, de ne pas trahir ses frères, d'accepter de mourir pour sa foi. Dans plusieurs de ces textes-là, Jésus met aussi en garde ses disciples contre la trahison qui viendra de la part de leurs propres familles. "Vous serez livrés même par vos pères et mères, par vos frères, vos parents et vos amis, et ils feront condamner à mort plusieurs d'entre vous. Vous serez haïs de tous à cause de mon nom."

Quand on en arrive là, il faut en effet couper avec une telle famille, qui présente un danger mortel. Il y a d'autres situations, pas si rares que cela, où la famille ne représente plus la vie et l'amour, mais la haine et la mort. Je pense, d'une part, aux engrenages de vengeance ("vendetta") où les meurtres succèdent aux meurtres, par vengeance et par solidarité familiale. Celui qui veut sortir de cet engrenage est bien obligé de renier, de haïr sa famille, pour se sauver. Je pense à un autre exemple, celui des meurtres de jeunes femmes au nom de l'honneur. La jeune femme, ou jeune fille, qui, soupçonnée d'adultère ou de dévergondage, a terni l'honneur de la famille, soit être tuée, exécutée, par un homme de sa famille proche, père ou frère. Celui qui se révolte contre cette contrainte est obligé de désavouer tout son clan familial avec son système de valeurs.

Je crois que c'est cela que veut dire haïr. La haine, dans l'Antiquité, n'a pas encore cette connotation de tourment psychique, de rancune personnelle, de poison de l'âme, qu'elle a aujourd'hui. Haïr, au temps des premiers chrétiens, c'était couper radicalement, sans appel et sans compromis, au nom d'une conviction tellement forte qu'elle ne pouvait être adoucie par des arguments raisonnables. Haïr, c'est rejeter, renier en bloc, repousser avec force, être imperméable aux accents conciliateurs, et mobiliser tout au fond de soi l'énergie psychique qui permet de tenir bon. Parce qu'il le faut, au nom d'un idéal supérieur.
Nous trouvons aussi ces accents-là dans les témoignages des grands résistants, qui savaient qu'ils étaient, en fin de compte, très seuls, qu'ils se coupaient de toute une vie d'humanité normale, faite de petites joies et de petits soucis, de chaleur familiale et de convivialité sociale, au nom d'un idéal supérieur … et pour pouvoir, justement, sauver cette vie normale de la mort qui la menaçait.

Jésus envisage que quelques-uns se sacrifient, mais sans eux-mêmes avoir recours à la violence, comme lui et avec lui, pour que les foules de personnes désorientées trouvent la paix, la dignité, le bonheur. C'est cela qui le différencie d'une démarche sectaire. Ce qu'il demande à quelques-uns, volontaires, appelés par son discours, c'est en vue du salut du monde qu'il le leur demande. La petite parole à propos du sel qui clôt son discours va dans le même sens : "Le sel est une bonne chose. Mais si le sel lui-même perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Il n'est bon ni pour la terre, ni pour le fumier, on le jette dehors." Jésus insiste, pour que l'on soit bon à quelque chose, ou mieux : pour quelqu'un.
Cet appel-là, tout le monde peut l'entendre. Chacun de nous est en face de Jésus qui nous appelle : A quoi es-tu bon ? Est-ce que ta vie, ta présence parmi les autres, ont la saveur de l'Évangile ? Est-ce que tu fais des choix clairs, est-ce que tu es conscient à quoi tu dis oui à quoi tu dis non, dans tes projets, tes paroles et tes actes ?
Les parole radicales de Jésus servent à cela : rendre possibles des choix clairs, conscients et engagés, demander que nous chercherions tout au fond de nous les énergies qu'il faut pour soutenir nos choix même là où ils choquent les autres.

Je disais au début que je cherchais la Bonne Nouvelles contenue dans notre texte. Maintenant, je crois l'avoir trouvée, pour ce qui me concerne, pour aujourd'hui, et j'essaie de la dire en ces termes :
Avec Jésus, on devient capable de dire radicalement NON à ce qui empêche ou détruit la vie que Dieu veut pour nous. On devient capable d'affronter même l'incompréhension totale de son entourage, de passer par des moments où l'on se sent inhumainement seul. Mais si on dit NON, c'est pour mieux pouvoir dire OUI et s'engager pour tout ce qui ouvre et partage la vie de Dieu pour tous.
Le martyre, le sacrifice de sa propre vie, n'est pas automatiquement programmé, mais une certaine résistance, oui.
Le chrétien n'est pas d'abord un notable ou une personne bien en vue. Le chrétien n'est pas quelqu'un que tout le monde envie ou un modèle de réussite. Le chrétien n'est pas une personne tranquille qui ne dérange personne, amis qui n'aide personne non plus. Le chrétien est d'abord le témoin e Jésus-Christ, crucifié et ressuscité, un témoin qui affirme que la fatalité n'existe pas et qu'un changement est possible.

Et si la fatalité, aujourd'hui, s'appelait la violence (oh, le consensus meurtrier de la lutte contre le terrorisme !) et la surenchère de la cruauté et de la torture ?
Qu ce soit au niveau religieux ou civil, soyons témoins de Celui qui a vaincu la violence et la mort !

Amen

Bettina Cottin








4 juillet 2004, Ésaïe 66

Dieu maternel, ou Dieu juge ?



Aujourd'hui, j'ai choisi d'élargir la lecture biblique à un chapitre entier d'un livre biblique. Le calendrier des lectures bibliques propose juste un extrait, celui où il est question de l'amour maternel de Dieu. Et c'est en effet le passage le plus beau, le plus poétique, le plus réconfortant de ce chapitre. Mais il est immédiatement entouré par des paroles sévères du jugement de Dieu. Ces paroles ne nous permettent pas de nous laisser bercer simplement de l'évocation de la tendresse maternelle de Dieu. Je pense qu'il ne faut pas éviter cette difficulté de lecture biblique, que nous rencontrons d'ailleurs souvent. Essayons de la résoudre ensemble !

Tout ce chapitre prophétique est excessif, démesuré, aussi bien en positif qu'en négatif. C'est, en quelque sorte, un Dieu trop grand pour nous qui s'exprime ici, un Dieu que nous avons les plus grand mal à cadrer. Nous avons encore à l'oreille les paroles de sa tendresse maternelle – immédiatement après, voilà le Dieu justicier ! Nous élevons nos âmes vers le Dieu très haut, créateur du ciel et de la terre – et voici qu'il se tient auprès des malheureux, de ceux qui sont au plus bas. Nous découvrons avec enthousiasme la vocation universelle de tous les peuples de la terre et l'abolition des barrières religieuses – mais le prophète nous rappelle aussitôt que Dieu punira quand même les méchants, qu'il n'accepte pas n'importe quoi.

Nous sommes exposés au chaud et froid, nous sommes attirés par des paroles réconfortantes comme les versets 13-14 ("Oui, comme une mère qui console son enfant, moi aussi, je vous consolerai, et ce sera à Jérusalem ! Oui, vous connaîtrez ce moment-là, votre cœur sera dans la joie, et vos vieux os reprendront vie comme l'herbe au printemps."), ou choqués par des paroles très dures comme le verset 24 ("Alors, on viendra voir les cadavres des gens qui ont été rebelles. La vermine qui les ronge n'est pas près de mourir, et le feu qui les dévore ne s'éteindra pas de sitôt. Ils feront ainsi horreur à tous les humains."). Ces contrastes éveillent peut-être en nous une certaine méfiance que nous avons vis-à-vis des textes de l'Ancien Testament, ou notre désarroi vis-à-vis d'un Dieu aux multiples visages. Ce Dieu-là dépasse le cadre de nos vies individuelles, privées, de nos soucis personnels et de nos petits espoirs, pour nous entraîner dans une espérance mais aussi une exigence plus grande. Cela peut nous effrayer, nous faire hésiter.

Le prophète utilise ces images très contrastées parce que les défis que lui pose la société de son temps nécessitent les deux sortes de réponse, les paroles de consolation pour les laissés pour compte et les plus faibles, et les paroles de menace de jugement en face des arrogants, de ceux qui se croient tout permis.

Vers l'an 500 avant Jésus-Christ, le peuple d'Israël sortait d'une grande crise. Le pays portait encore les blessures de la guerre perdue contre l'empire babylonien, deux générations plus tôt. Les populations déportées en exil venaient de rentrer. Tout était à reconstruire, y compris le temple de Jérusalem. Mais les moyens manquaient. Une rivalité amère opposait la population restée au pays à ceux qui rentraient de l'exil. La religion elle-même était contaminée par des pratiques païennes ou superstitieuses (verset 3 :"Or, pour offrir un sacrifice, on abat un bœuf, mais on tue aussi bien un homme ; on égorge un mouton, mais on assomme aussi bien un chien ; on présente une offrande de farine, mais aussi bien du sang de porc ; on la brûle avec de l'encens, mais on honore aussi les faux dieux."). Des comportements sectaires et des exclusions empoisonnaient la vie spirituelle et sociale.

Nous comprenons un peu mieux le ton engagé et le langage parfois démesuré de notre texte. Il veut réveiller, secouer un peuple qui part sur une mauvaise pente. C'est le rappel que la bonté de Dieu ne se met pas au service des nos péchés, mais veut, au contraire, nous en délivrer, pour un avenir nouveau.
L'avenir nouveau que le prophète Ésaïe dessine, a une double face. D'un côté, chacun est personnellement responsable de sa conduite devant Dieu. On ne se cachera plus derrière l'identité collective du peuple de Dieu, mais tout un chacun prendra sa propre responsabilité, quelle que soit son appartenance.
Quelle que soit son appartenance ! C'est ici que le message prophétique atteint un sommet. Car, de l'autre côté, le prophète entrevoit un avenir inédit pour le peuple de Dieu, dans son ensemble. Car il s'élargira à tous les peuples qui viendront au Dieu d'Israël, au Dieu de la Bible. La religion juive s'ouvrira donc au monde entier. Et certains étrangers deviendront même prêtres au Temple.

Ces quelques versets sont d'une audace inouïe pour l'époque. Ils dépassent toute idée de Dieu conçue jusque là. Ils dépassent et brisent même les lois de la pureté rituelle. Dieu veut aller plus loin que sa propre loi consignée dans la Bible ! Cette vision universaliste n'a pas eu de suite pendant longtemps. C'est seulement après Jésus-Christ que les croyants ont fait revivre les promesses prophétiques. A travers Jésus-Christ, en effet, tous les peuples ont accès au Dieu de la Bible, et tous sont à égalité dans la foi.

Cette orientation du christianisme d'aller vers tous les peuples l'a du même coup séparé du judaïsme. Le projet du prophète Ésaïe n'est toujours pas réalisé. Les paroles du prophète Ésaïe ne résonnent pas de la même façon aujourd'hui, suivant qu'elles sont lues par des juifs ou des chrétiens. Et cette séparation est aussi source de douleur et d'inquiétude. Mais nous ne devons pas en rester là.
D'une part, prenons conscience de notre responsabilité personnelle pour nos actes, nos paroles, nos convictions. La responsabilité de ne pas prendre l'amour de Dieu comme prétexte pour faire juste ce qui nous plaît, mais de le prendre comme un appel à nous engager pour la paix et la justice autour de nous. Cela est possible parce que, d'autre part, la tendresse de Dieu nous entoure, nous guérit et nous reconstruit. Tous les soucis de notre vie personnelle, mais aussi familiale et communautaire, toutes les blessures et les peurs, trouvent accueil dans le cœur de Dieu. Mais au-delà de cela, il veut nous éveiller et entraîner avec lui vers une espérance plus grande, une espérance pour le monde entier. Et cette espérance est symbolisée, sous le signe de l'amour maternel, en Jérusalem, terre de conflits à l'époque et aujourd'hui. N'oublions pas que l'espérance d'Ésaïe n'est toujours pas accomplie !

Remettons avec confiance notre vie entre les mains de ce Dieu de justice exigeante et de tendresse infinie, pour obéir à sa volonté et marcher dans son espérance.

Amen

Bettina Cottin








27 juin 2004, Luc 9, 51-62

Jésus refuse la violence vis-à-vis d'un un village samaritain inhospitalier


Sensibilisés comme nous le sommes par l'actualité politique, nous saisissons presque instantanément ce qui se joue dans cette petite scène en Samarie :

     - la violence au nom de Dieu,
     - les tensions et rivalités religieuses jamais résolues,
     - l'incapacité de vivre ensemble entre gens d'ethnies voisines,
     - une vision fanatique de Dieu et la conviction qu'il est permis et possible de se venger au nom de Dieu,
     - une propension désespérante aux actes qui frappent brutalement l'imagination,
     - et la fatalité de la violence : à peine les victimes de tout à l'heure sont-elles parvenues en position de force, qu'elles jouent à leur tout l'exclusion.

Oui, l'actualité politique nous met en situation de discerner tout cela d'un coup d'œil.
Mais, si les villageois samaritains et les disciples de Jésus (Galiléens) se comportent ainsi, comme –malheureusement – tout le monde, que leur oppose Jésus ?

Tout d'abord, il leur fait des reproches.
Il est profondément déçu. Après tant de temps passé avec lui – et il ne leur reste plus beaucoup à vivre ensemble, vu qu'il se dirige vers sa Passion - , ils n'ont toujours pas compris ce qui importe à Jésus, et le moindre incident contrariant révèle leur caractère non encore vraiment évangélisé.

Ce moment-là nous rappelle aussi quelque chose. Notre religion chrétienne, nos églises même, ne sont pas forcément prêtes à suivre vraiment le message de Jésus. Nous aussi, il nous arrive à oublier que Jésus nous a évangélisés ; nous aussi, nous réagissons souvent selon notre ancienne nature, selon une logique humaine de la vengeance, de la prise de pouvoir et de la violence.

Maintenant que nous sommes, nous aussi, dans nos petits souliers, avec les disciples, nous pouvons être attentifs à l'attitude de Jésus, une attitude pacifique mais très déterminée.

Jésus s'oppose à l'idée d'une manifestation de puissance. Il renonce à toute démonstration d'évidence. Car il marche maintenant vers sa Passion. C'est avec une grande détermination qu'il a tourné son visage vers Jérusalem. Et justement, il commence déjà son chemin de souffrance, puisque, en disant tout haut dans un village de Samaritains qu'il va vers Jérusalem, il attire nécessairement le sentiment de rivalité religieuse… il donne des bâtons pour se faire battre !

Mais quel sens peut avoir cet épisode ?
Si on le regarde superficiellement, il ne s'est rien passé de spécial, ou du moins, rien de spectaculaire. En profondeur, pourtant, ce qui se passe est bouleversant.

Un village refuse l'hospitalité à un groupe de voyageurs, pour des motifs politico-religieux. Un village enfreint la règle millénaire et religieuse de l'hospitalité et pose ainsi une pierre au fondement du fanatisme et de l'intolérance. Le groupe de voyageurs s'estime offensé à juste titre et s'apprête à "riposter". (Remarquez que Jésus tient aussi pour parfaitement possible l'appel du feu du ciel.) Tous les ingrédients sont là pour une petite catastrophe. Et pourtant, en fin de compte, rien ne se passe. Les voyageurs poursuivent leur chemin. Le village s'endort en paix.

C'est que le maître s'est interposé. Il a bien autre chose en vue que la défense de son honneur, de sa religion ou de son groupe ethnique. Jésus marche vers sa Passion, cela seul compte, et cela compte pour tout ce qui lui arrive. Il donne un signe négatif, sous forme de renoncement, de ce que la Passion signifie. Tout comme il a renoncé à fonder une famille (cf v.58), à se définir par rapport à ses ancêtres (cf. v.60) ou à s'abriter dans une grande famille ou dans un grand passé (cf. v.62). Le renoncement à la violence possible passe peut-être inaperçu du côté des Samaritains, mais pas du côté des disciples. Il sera d'une importance capitale pour eux, plus tard.

Parlons-en, de ce qui viendra plus tard. L'évangéliste Luc mentionne ce qui viendra plus tard au début de l'épisode, en parlant de la Passion de Jésus par le terme énigmatique "d'enlèvement" de Jésus. Quel enlèvement ? Il s'agit bel et bien de son Ascension. L'évangéliste vise le point ultime de la marche de Jésus sur la terre, après la croix, après la résurrection. L'Ascension : ce moment-là constitue, dans la vision de Luc, le pivot entre les deux temps de l'histoire du salut : entre le temps où Jésus vit sur la terre, et celui où l'Église proclame l'Évangile dans le monde entier.

Donc, en racontant le voyage des disciples à travers la Samarie, Luc a tout de suite un autre épisode en t^te. Peu de temps après, en effet, les disciples y reviendront. Ils y viendront, chassés de Jérusalem, sous la pression de la persécution, en véritables disciples d'un maître crucifié. Mais, cette fois, le message touchera les villageois. La Samarie sera la première terre missionnaire, porte ouverte sur tous les autres peuples de la terre. Dans les Actes des Apôtres, l'épisode de Samarie comportera son lot de superstition, de magie, de besoin de signes forts. Et pourtant, ils comprendront parfaitement le message non-violent de l'Évangile. Le renoncement de Jésus portera ses fruits à ce moment-là. Il sera aussi beaucoup question du Saint-Esprit … comme un écho à la remarque de Jésus "Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes" !

Le renoncement de Jésus à court terme de se servir de la force portera ses fruits de succès de la mission à long terme. N'oublions pas que la mission de premiers chrétiens évoluait dans le cadre de l'Empire Romain, où la force des légions faisait la loi. Et pourtant, la mission chrétienne a avancé pacifiquement, bien plus sûrement que si elle s'était appuyée sur la force.
Au moment où l'évangéliste Luc décrit un Jésus refusant l'épreuve de force et le fanatisme religieux, il voit lui-même bien plus loin : il regarde jusqu'au point où Jésus dira à ses disciples, lors de son Ascension : "Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, en Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre."

En même temps, l'Ascension renvoie aussi à une idée universelle : le ciel, le lieu où habite Dieu, ne doit plus être le lieu d'où tombe un feu destructeur. Car, désormais, ce ciel est habité par Jésus-Christ, le crucifié et ressuscité, celui qui, en refusant la violence, a pris sur lui d'être mortellement blessé par elle.
A cause du crucifié qui habite le ciel de toute l'humanité, nous, chrétiens, sommes interdits de violence au nom de Dieu. A cause du crucifié qui remet en question nos enracinements et nos systèmes de valeurs identitaires, nous ne pouvons plus concevoir de partir en croisade. Ou l'Évangile passe de façon pacifique, ou il ne passera pas. A cause du crucifié, les auto-justifications ne sont plus possibles, et nous sommes appelés à discerner un horizon historique plus large.

Mais nous sommes aussi appelés à poser des actes qui interpellent et interrogent les puissances, jusqu'aux tenants du fanatisme dans d'autres religions. La réaction de Jésus nous donne la lucidité ainsi que les forces critiques et constructives pour dénoncer et démasquer la violence, au sein de notre religion comme chez les autres, et à chercher des chemins pacifiques et qui atteindront leur but à long terme. Marchons en tant que disciples d'un maître crucifié et ressuscité.
Amen

Bettina Cottin








13 juin 2004, Luc 24, 13-39

Il ne vous viendrait jamais à l'esprit de prendre pour un toit le plafond d'un rez-de-chaussée d'une maison à un étage. Cependant nous commettons une erreur de cette sorte quand nous lisons l'évangile selon Luc comme s'il n'était pas suivi de sa seconde partie, les Actes des Apôtres. Séparer ceux-ci de celui-là infléchit quelque peu l'intention de leur unique auteur. Pour reprendre l'image, le vingt-quatrième et dernier chapitre de cet évangile selon Luc, s'il est bien le plafond d'un rez-de-chaussée, est également le plancher du premier étage où nous sommes tout autant attendus ; l'aventure avec le Christ Jésus y continue.

Suivre Luc dans son récit est en effet le seul moyen possible de découvrir les effets de l'explosion d'une bombe que ce dernier chapitre de l'évangile fait éclater : Jésus est vivant, bombe porteuse de vie, non de mort. Trois récits situés le même jour disent ce vivant rencontrant les siens fixés sur sa mort, les redressant, les mettant en route, habités et animés de sa présence et de sa puissance. il est d'ailleurs si vivant qu'aujourd'hui encore, ici et partout, comme hier déjà en Palestine, il continue de vivre et d'agir en et par la personne des siens. Que sommes-nous d'autre que des éclats de cette bombe porteuse de vie ?

Mais pour entrer dans le deuxième des trois récits, il faut abandonner l'image d'une hauteur à gravir pour celle d'une distance à parcourir. Tout se joue sur onze kilomètres de route entre Jérusalem et Emmaüs où l'on fait halte. Tout s'y noue qui va entraîner loin, très loin, jusqu'à Rome où se terminent les Actes. Il est capital pour Luc de montrer que, dans cette capitale de l'empire à l'empereur divinisé, en ce centre du monde païen et de ses ténèbres, on trouve au moment où il écrit son œuvre, des éclats lumineux de la bombe qui avait sauté à Jérusalem quelque cinquante ans auparavant.

Le texte évangélique relatif à cette marche vers Emmaüs comporte des surprises. Par exemple, si nous ignorons la localisation exacte de ce village, il n'y a aucun doute à avoir sur le fait que chacun et chacune de nous connaît très précisément où il habite. Rien ne peut m'empêcher de presser le vivant qui me rejoint au cœur même de mon désarroi de rester avec moi, d'entrer chez moi. Autre surprise : le nom du compagnon de Cléopas n'est pas mentionné. Ne serait-ce pas, précédant de vingt siècles la mode du "tout interactif", pour que j'inscrive mon propre nom dans le silence du texte ? Rien ne peut m'empêcher de devenir porteur et poseur de la bombe qui apporte non la mort mais la vie.

Mais reprenons. Je retourne chez moi, tournant le dos à Jérusalem, lieu d'un crime horrible. Je m'éloigne de cette croix qui a mis fin à mon espérance. J'ai très mal à ma religion que j'avais voulue victorieuse du mal et des ennemis. Je suis déçu par celui qui aurait dû assurer le triomphe de Dieu et établir son Royaume. Il est mort comme un esclave criminel. Je suis triste, désemparé, je ressasse cet échec. C'est alors que quelqu'un me rattrape, s'enquière de ma peine et, n'hésitant pas à m'agresser un peu, me dit sa peine à lui de mon incompréhension. Cet inconnu fait alors quelques chose de tout à fait inattendu, il interprète fait alors quelque chose de tout à fait inattendu, il interprète des passages des Écritures, le mot est dans le texte, pour me faire saisir qu'elles parlent de la souffrance et de la mort du Messie, du Christ.

Pour nous protestants à qui il est si souvent arrivé de nous croire "papes, Bible en main", quel choc ! Nous avions pensé échapper au pouvoir d'une Eglise interprète autorisée de l'Écriture et voici que le vivant y affirme que nous ne pouvons rien y comprendre sans un guide. Serions-nous pris dans un cercle vicieux : pas de Bible sans interprète et pas d'interprète sans Bible ? Ce serait le cas si la mort de Jésus n'avait pas fait sauter le pouvoir d'enfermement de la mort, si le vivant ne nous rattrapait, ne nous éclairait et, à notre invitation, n'entrait chez nous. Pas de cercle vicieux, mais bel et bien une route, celle où le vivant nous rejoint pour y cheminer avec nous, pour faire halte chez nous et nous envoyer rejoindre les autres. Somme toute, la route de la vie humaine, celle des rencontres…
Ce qui se passe alors n'est rien d'autre qu'une opération, une double opération. D'abord celle des organes, cerveau et cœur avec lesquels je me suis construit mon idée, mon idéologie, ma religion de Dieu, le puissant, le juste, le récompensant, bref un Dieu à mon service. Idée, idéologie, religion, tout ce qui me reliait à lui m'a en fait coupé de lui et empêché de découvrir dans les Écritures ce qui est sa raison de vivre, sa passion. Cette passion de Dieu, c'est nous, nous les prisonniers du mal et de la mort. Calvin a appelé cette opération d'illumination de notre esprit : le témoignage intérieur du Saint-Esprit. Ce Souffle libérateur de Dieu éclaire le vieux texte de la Bible d'une lumière nouvelle, m'y fait discerner et écouter la Parole du vivant prête à descendre en moi, me pardonner, m'habiter, me redresser, me nourrir, me projeter sur la route vers les autres.

L'autre opération du Souffle de Dieu est tout aussi déterminante. Enfermé dans ma tristesse, je n'ai pas reconnu l'inconnu mais, alors qu'il rompt le pain, je le reconnais. A l'instant, il disparaît, mais me donne force et joie pour repartir. Autant ce pain rompu et partagé que nous mâchons est en nous, autant lui, le vivant, est présent en nous tous, son corps. Il nous anime, nous inspire, nous rend capables de faire les œuvres que Jésus a faites, et même, comme dit l'évangile selon jean, de "plus grandes encore". Plus grandes, parce que, lui visiblement absent, ce sont encore les siennes qu'il accomplit à travers nous.

Toute opération exige de laver et désinfecter la place opérée et les mains qui opèrent. Nous ne faisons rien d'autre quand, avant toute lecture, avant toute écoute de la Bible, avant chaque fraction du pain, nous adressons à Dieu un cri, une prière dite d'illumination, ou épiclèse. Nous l'appelons à venir en nous nous débarrasser de tout ce qui nous aveugle et nous empêche de discerner la venue du vivant en nous lançant à l'aventure sur la route. Immanquablement, cette aventure va nous entraîner à nous heurter au pouvoir des hommes, à ce pouvoir qui, religieux, politique, financier, économique, asservit, écrase, opprime, torture, tue des créatures de Dieu, que ce soit au nom même de Dieu, ou d'une religion, d'une race, du profit à tout prix devenus des idoles. Ce n'est pas un hasard si le livre des Actes des Apôtres ne comporte pas une vraie fin puisque c'est à nous d'en écrire par nos vies la suite chaque jour. Ne sommes-nous pas signes et témoins du vivant en ce monde de mal et de mort, porteurs et poseurs de la bombe de la vie ?

Un dernier mot, à propos du mot route. Je l'ai volontairement beaucoup utilisé. Avec ses synonymes, chemin, sentier, voie, déjà fréquents dans les Psaumes, il est en terme cher au langage de la Bible. Il exprime tout à fait bien que notre relation à Dieu est d'abord vie, mouvement, toujours en mouvement. Elle est une dynamique, plus encore, c'est de la dynamite, pétant de justice, de paix, de pardon, de joie. La chose est si évidente que le livre des Actes n'a pas hésité à désigner les premiers porteurs de la bombe du vivant par les termes de "ceux de la route". Pas plus qu'eux, nous ne pouvons appartenir à une religion immobile, fixée une fois pour toutes. Nous appartenons au vivant : "je suis la route, la vérité, la vie". Alors, pour le chemin à faire cette semaine, entre la fête d'aujourd'hui et celle de dimanche prochain, je vous dis simplement : bonne route avec lui, à vous, routards du vivant.

Jean-Marc Droin








6 juin 2004, I Corinthiens 12, 1-27
Confirmations des catéchumènes

Marion et Victor,
Aujourd'hui, vous avez confessé personnellement votre foi dans cette assemblée de l'Église, et vous avez pris, aux yeux de tous, votre place dans la communauté chrétienne, sous sa forme concrète de l'Église Réformée de France. Votre parole, votre engagement, et l'engagement de Dieu exprimés par votre confirmation dans l'alliance du baptême, sont un pas important que vous franchissez, et nous le franchissons en quelque sorte avec vous. Pour franchir un pas, vous avez besoin d'une certaine énergie. Cette énergie vient de Dieu même ; nous l'appelons Esprit Saint.
L'Esprit Saint nous rend capables de croire en Dieu et de dire notre foi ; il veut nous donner l'impulsion pour une vie chrétienne jour après jour ; il nous intègre aussi dans la communauté.
Le texte biblique que nous avons lu donne une très belle image de la communauté chrétienne : il la compare à un corps vivant dont chacun est un membre ou un organe. Chacun est lié aux autres, solidaire des autres et complémentaire des autres. Et comme chaque corps est habité par la personnalité qui l'anime, le corps de l'Église chrétienne est habité par celui qui est sa personnalité même, Jésus-Christ, et animé par le souffle vivant de l'Esprit Saint.

Mais cette image, aussi belle soit-elle, n'est pas sans poser des problèmes. Vous, les jeunes, vous êtes probablement plus rapides à détecter les points critiques de ces affirmations chrétiennes que nous les adultes, qui nous sommes déjà un peu plus habitués aux difficultés de la vie, peut-être même parfois résignés.

Prenons donc un moment pour voir ces difficultés par rapport à la communauté, par rapport à la notion du corps, et par rapport à la confession de la foi.

La communauté n'est pas une réalité évidente à vivre. Vous, les catéchumènes, vous avez fait une expérience communautaire un peu plus intense, grâce à la contrainte du catéchisme. Vous avez bien vu que, le groupe, parfois, vous aide et, parfois, vous pèse. Je n'ai pas encore connu de catéchumène qui n'ait eu envie, à un moment ou un autre, d'arrêter le catéchisme et quitter le groupe. Et d'ailleurs, chaque année, il y en a qui le font, et c'est là aussi une expression de la liberté protestante. De la même façon, la vie en paroisse peut être ressentie, tantôt comme exaltante, tantôt comme pesante. Comme toutes les communautés humaines, l'Église a aussi ses défauts, et la vie n'y est pas forcément idéale.

Quant au corps, il peut, lui aussi, être source de malaise. C'est vrai pour nous tous, mais peut-être particulièrement pendant l'adolescence, où l'on est souvent en conflit par rapport à son corps. Trop petit, trop grand, trop maigrichon, trop gras, trop gauche, trop remuant … Qui n'a jamais été furieux contre la couleur de ses cheveux, ou la forme de son nez, ou la pointure de ses pieds ? Qui n'a jamais "somatisé", projeté dans son corps des problèmes et tensions que l'on a dans l'âme ? Et que dire quand la maladie s'en mêle, ou le handicap, ou un accident ? Dans notre corps, nous sommes vulnérables face à la violence et la mort. Notre corps, cette merveilleuse affirmation de notre existence, ce porteur de tendresse, cet instrument accompli de la communication, est aussi source de tension, de problèmes et de paradoxes.

La confession de la foi, enfin, n'est pas non plus facile. Vous exprimez aujourd'hui votre foi, et c'est l'aboutissement de tout un chemin sur lequel nous avons essayé de vous accompagner lors du catéchisme. Mais quelle forme vont prendre votre vie avec Dieu et votre foi à partir d'aujourd'hui ? Qu'en ferez-vous concrètement ? Lirez-vous la Bible régulièrement, prierez-vous, aurez-vous un contact suivi avec la paroisse, ou un engagement pour les autres, dans le cadre de l'Église ou au-dehors ? Vous aurez à affronter la question : Quelle différence cela fait, au juste, d'être chrétien ? Elle attend votre réponse personnelle, authentique.

En prenant conscience de tous ces problèmes, on peut trouver curieux que la Bible choisisse de tels exemples pour nous parler de la foi et de la vie avec Dieu. Pourquoi avoir pris des exemples pleins de problèmes et de sujets à contestation, pourquoi ne pas avoir choisi simplement de grandes paroles généreuses : amour, tolérance, espérance … ? Ce serait plus facile.

Ce serait trop facile, surtout. La Bible choisit de s'adresser à des personnes réelles, comme nous, des personnes qui ont des qualités mais aussi des défauts, des compétences mais aussi des limites, des côtés très sympathiques mais aussi des côtés problématiques. C'est à nous, tel que nous sommes, et non pas tels que nous rêvons d'être, que le message s'adresse, à des personnes réellement existantes. La volonté de Dieu d'avoir à faire à l'humanité réelle et non à une humanité rêvée, est telle qu'il a choisi de se faire homme afin de vivre à hauteur d'homme. Cet homme, c'est Jésus Christ, et c'est en lui et par lui que nous vivons avec Dieu et Dieu avec nous. C'est pourquoi, dans notre confession de foi, la place de Jésus Christ est décisive.

Mais si Dieu vient à nous tels que nous sommes, ce n'est pas pour nous conforter simplement dans ce que nous sommes, mais pour changer les choses, nous amener à une vie nouvelle. C'est avec nous et pour nous qu'il veut créer un monde nouveau. Dieu est fondamentalement créateur et créatif. Tel un artiste devant une matière difficile mais d'autant plus passionnante parce qu'elle peut devenir une œuvre d'art unique, Dieu est passionné par son projet de salut pour nous, nous qui représentons en effet une matière difficile, disparate, friable et cassante. Le modèle d'humanité qui guide la nouvelle création de Dieu en nous, est Jésus Christ. En Jésus-Christ, nous devenons ce que nous sommes en vérité. Cette vérité, c'est le regard d'amour de Dieu. La force de renouvellement en nous, c'est l'Esprit Saint.

L'Esprit Saint crée quelque chose de nouveau avec nous. Il nous met en relation les uns avec les autres et, ce faisant, il crée des surprises. Chacun a sa place et son importance, chacun a un rôle à jouer, chacun a un don à mettre au service des autres, chacun peut, à un moment ou un autre, faire ou dire quelque chose de décisif pour un autre. Et ce ne sont pas forcément les gens que l'on remarque le plus qui seront les plus importants ! L'Esprit Saint aime à choisir des personnes considérées comme insignifiantes, ou encore dérangeantes ou marginales, pour réaliser quelque chose de très important. Notre échelle de valeurs est souvent bousculée par le projet de Dieu, comme elle l'a été avec Jésus. Sur la croix, il était méconnaissable comme Fils de Dieu, comme Sauveur. Et pourtant, c'est là qu'il a réalisé la grâce de Dieu pour nous, confirmée par sa résurrection.

Voilà pourquoi Dieu s'investit avec nous tels que nous sommes, voilà pourquoi il n'hésite pas à aller au cœur des problèmes, voilà pourquoi la Bible utilise des images qui ne sont pas toutes idéalisées mais qui suggèrent aussi des problèmes : c'est pour ne pas laisser les choses telles qu'elles sont, pour ne pas laisser l'humanité à son malheur, pour ne pas laisser les personnes déconsidérées dans l'ombre mais les mettre en pleine lumière, pour faire bouger notre conception des relations humaines, pour nous apporter le salut, pour faire avec nous un monde nouveau.

Victor et Marion, vous êtes partie intégrante de ce projet. Dieu compte sur vous, et il veut que vous puissiez compter sur les autres chrétiens, membres du même corps. Votre engagement aujourd'hui est aussi notre engagement. Que l'Esprit Saint fasse du nouveau dans notre monde, avec vous, avec nous tous, au nom de l'amour de Dieu et en Jésus-Christ !
Amen
Bettina Cottin








30 mai 2004, Pentecôte, Philippiens 3, 12-16
Baptêmes et confirmations des catéchumènes

Clément, Morgane et Nkoussou, vous avez été baptisés. Prince-Anthony, Jérôme, Anne, Blanche Flore, Émilie et Camille, vous allez demander la confirmation dans l'alliance de votre baptême.
Vous exprimez ainsi que vous accueillez Jésus-Christ dans votre vie, et vous devenez de votre pleine volonté membres de l'Église, la communauté de tous eux qui ont accueilli Jésus-Christ dans leur vie.

Les années du catéchisme sous forme de cours réguliers et obligatoires sont derrière vous. A partir de maintenant, ce sera à vous de décider ce que vous voulez faire dans l'Église, et comment vous voulez évoluer personnellement dans la foi.

Une chose m'a frappée dans ce que vous avez dit ces derniers temps, et en particulier à la retraite de Luneray : Votre foi ne vous semble pas définie une fois pour toutes. Vous êtes conscients de ne pas tout savoir. Vous pensez que votre foi doit encore évoluer, tout comme une personnalité n'est pas figée, mais en constante évolution.
Alors, j'ai cherché un texte biblique qui parle de cette évolution et qui nous montre vers quel but elle tend. J'ai choisi pour aujourd'hui ce petit extrait d'une lettre de l'apôtre Paul.

Il dit très ouvertement : "Je ne suis pas parfait." Je sais que je dois encore évoluer. J'ai encore tant de choses à découvrir. Et je suis critique par rapport à ce que j'ai déjà fait dans ma vie. Sur certaines choses (on verra lesquelles), j'ai dû radicalement changer d'opinion.
Je trouve que ça fait du bien d'entendre un des hommes de la Bible qui a eu le plus d'impact sur la pensée chrétienne depuis 2000 ans, parler d'une façon aussi ouverte de ses convictions qui doivent évoluer, de sa détermination d'aller de l'avant, et des découvertes qui l'attendent et que Dieu va encore lui révéler. Pour l'apôtre Paul, être parfait, c'est justement savoir qu'on ne l'est pas !

Vous avez connu la foi chrétienne comme quelque chose qui vous vient de vos parents, ou encore de vos grands-parents. Vous avez pu avoir l'impression, quelque fois, que la foi appartenait à la tradition familiale et que vous alliez l'accepter comme on accepte un héritage. S'il y a quelque chose de vrai là-dedans – la longue chaîne des témoins qui va depuis la résurrection de Jésus jusqu'à nous, grâce à la fidélité et aussi souvent à la résistance courageuse des générations de croyants – la foi est aussi quelque chose de très personnel. Chacun vit la rencontre avec Dieu d'une façon différente. Chaque génération de jeunes doit exprimer sa foi à nouveau. L'Église se renouvelle aussi avec vous, elle changera avec vous … ou sinon, ce serait vraiment inquiétant.

Mais si on évolue, on évolue vers quoi ? Si l'apôtre Paul écrit qu'il s'élance en avant, vers où court-il ainsi ? Quel est le but ?

Le but n'est pas n'importe lequel perfectionnement personnel. Le but n'est pas de devenir meilleur que les autres, ni plus sage, ou plus pieux, ou avoir plus d'influence ou d'autorité. Le but n'est pas de dire "moi, je".
Le but, c'est de devenir la personne que Dieu voit déjà en moi. Plus j'avance, et plus mon chemin gagne en perspective et en profondeur, et plus je me rends compte aussi de ce qui me manque. Ce que je connais de moi n'est pas tout de ce que je suis. Dieu seul me connaît entièrement.
Cela devient important tout autant dans les moments où je vais mal que dans les moments où je vais bien. Quand je vais bien, quand je suis en forme, je pourrais me croire invulnérable ou au-dessus des autres ; mais le fait que Dieu connaît tout de moi me procure une saine critique. Quand je vais mal, je pourrais croire que je n'arriverai jamais à quoi que ce soit de bien ; mais Dieu connaît aussi mes bons côtés, qui me sont encore cachés, et me pousse dans cette direction. Que je sois bien ou mal dans ma peau, je peux être assurée de l'amour absolu de Dieu pour moi. Cet amour est là, devant moi. Je n'ai qu'à le prendre, l'accepter. A partir du moment où je l'accepte, je m'engage sur le chemin où Dieu va me faire évoluer.

C'est cela, le but. C'est à cause de cela que l'apôtre Paul a tourné le dos à son passé. Car dans le passé, il s'efforçait d'être le meilleur, le plus méritant, le plus engagé pour Dieu (parfois même fanatique) et de forcer ainsi la reconnaissance de Dieu. Mais il a découvert en Jésus-Christ, en sa mort et sa résurrection, le don total de l'amour de Dieu, face auquel aucun mérite humain n'est possible. C'est à cette découverte que se réfère l'expression "j'ai été saisi par le Christ Jésus".

Si donc l'apôtre Paul a découvert cela, et nous avec lui, pourquoi parle-t-il quand même d'un prix à obtenir ? Il se compare quasiment aux sportifs, concurrents des Jeux olympiques, qui courent pour obtenir une médaille. Mais quelle médaille un chrétien peut-il bien obtenir ? Est-ce qu'on n'est pas en train de réintroduire là, subrepticement, une notion de mérite ?

En fait, les sportifs d'entre vous le savent bien : on ne pratique pas d'abord un sport pour la médaille, on le pratique d'abord pour soi-même. Ensuite, pour le plaisir d'être en compagnie des autres, et puis pour la satisfaction de se sentir progresser. Et enfin, on voudrait savoir, de temps en temps, où on en est, si on est sur la bonne voie, à quel niveau de qualification on se trouve. Là, on a besoin d'une reconnaissance formelle. Le prix, la médaille, la coupe … ça ne dit évidemment pas tout de vous. Mais c'est un repère. Et ce repère fait que d'autres entreront en contact avec vous, et que vous élargirez votre champ d'expérience et d'entraînement.

Le prix qui intéresse un chrétien, c'est un signe de reconnaissance qui nous dit qu'on est sur la bonne voie, que l'on se qualifie. Le prix, c'est de voir que l'on réussit quelque chose – de temps en temps … - avec et au milieu des autres. Ce prix peut être une parole qui nous vient de la part de Dieu. Ce peut être un "merci" de quelqu'un. Ou un moment de reconnaissance officielle dans l'Église, comme aujourd'hui. Le prix nous dit : tu es sur la bonne voie, n'arrête pas maintenant ! Et au fur et à mesure que tu évolues et que tu te découvres, pense aussi à te qualifier, à préciser l'engament concret de ta foi au milieu des autres. Comme le disait la liturgie du baptême : "Vous êtes encouragés à mettre au service des autres les dons que vous avez reçus."

C'est ce que je vous souhaite, que nous vous souhaitons, aujourd'hui, lors de votre baptême et votre confirmation. De vous découvrir selon le point de vue de l'amour de Dieu. D'avancer sur ce chemin, d'avoir envie de vous qualifier, en tant que chrétiens, d'avoir la joie de recevoir … et de donner des "prix" : reconnaissance, encouragement, critique, progrès, soutien… toute une vie dans la force de l'Esprit.

Amen
Bettina Cottin








9 mai 2004, Jean 3, 1-21

Nous avons vécu le baptême de notre ami John Dupont et reçu son témoignage d'engagement avec Dieu, à cause de Jésus-Christ.
L'engagement est pratiquement la seule possibilité d'en savoir plus sur Dieu, de relever les traces de ce qu'il fait dans notre vie. Ce que fait Dieu dans notre vie et dans le monde, c'est ce que le texte biblique appelle le Royaume de Dieu.
Donc, c'est avec un certain engagement personnel seulement que l'on peut comprendre quelque chose du Royaume de Dieu, et non pas en restant en dehors, en observateur impartial et curieux, comme le voudrait peut-être Nicodème.

Dans le fond, Dieu n'a rien à prouver. Il n'a pas besoin de conquérir des parts de marché du religieux, pas plus qu'il n'a à prouver sa supériorité ou à essayer de prendre le contrôle sur nos âmes. Dieu, d'après notre foi, nous a créées et veut notre bonheur, et c'est à nous de découvrir où se trouve ce bonheur. La lumière de Dieu, la lumière de la création, est à la disposition de tous, gratuitement.
C'est l'humanité qui a découvert les moyens de se rendre malheureuse et qui en même temps, dans ses meilleurs moments, entame une recherche pour sortir de l'engrenage de la violence et de la barbarie, de l'égoïsme et de l'exploitation. Cette recherche réunit quelque part tous les hommes et femmes de bonne volonté, religieux ou non, mais en quelque sorte tous croyants, puisque tendus vers une espérance. L'athée qui dit "je crois en l'homme", est croyant aussi d'une certaine façon, puisque tendu en avant vers une réalité pas encore vraiment visible.) Ils savent tous que l'on ne peut avancer dans cette recherche qu'en s'engageant.

Maintenant, le message de Jésus-Christ a une réponse tout à fait spécifique à cette recherche. Jésus dit "Il faut naître de nouveau", ou "naître d'en haut", de la part de Dieu. Autrement dit, on n'arrive pas au but de l'espérance par ses propres efforts, aussi sincères soient-ils, mais en acceptant un don, un cadeau, la grâce de Dieu par la nouvelle naissance.

Il faut être né pour pouvoir vivre, s'engager, espérer, grandir, aimer. Pour notre naissance naturelle, on ne nous a pas demandé notre avis, mais c'est pour nous le seul moyen d'être en vie, aujourd'hui. Par contre, pour notre naissance spirituelle, de la part de Dieu, notre avis est demandé, et nous répondons en toute liberté.

Que fait cette nouvelle naissance, exprimée par le baptême ?
Jésus nous met en garde : nous ne pouvons pas percer le cœur du mystère, mais nous pouvons tout à fait voir les effets de la vie en tant que fils et filles de Dieu. "Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit ; mais tu ne sais pas d'où il vient ni où il va. Il en est ainsi de quiconque est né de l'Esprit." (v8)
Pour ma part, je résumerai ces paroles de Jésus en disant que la nouvelle naissance approfondit le sens de la vie et lui donne sa vraie dimension, sa plénitude.

Ce qui est intéressant, c'est que cette vie plénière, cette vie éternelle, pour utiliser le mot biblique, n'est pas du tout détachée de la vie matérielle, des besoins de notre corps ou des joies que nous vivons aussi sur cette terre.
Il faut naître d'eau et d'esprit, dit Jésus. L'Esprit, c'est Dieu qui vient. L'eau est celle du baptême – aujourd'hui, on y pense automatiquement. Mais, en tant que femme, je dois aussi penser à l'eau en tant que liquide amniotique, qui entoure le fœtus pendant la grossesse. De façon naturelle, nous sommes tous nés d'eau. L'Esprit ne le renie pas. Dans la nouvelle naissance, notre corps n'est pas rejeté, mais intégré dans le projet de vie éternelle.

Non seulement cela, mais Dieu a fait ce même chemin. En Jésus, né d'une femme, la présence de Dieu est venue à nous, partageant avec nous tout ce qui est terrestre et corporel, nous amenant à partager tout ce qui est divin et éternel. L'Esprit qui nous est donné réalise et perpétue ce partage à tout instant de notre vie.

Jésus regarde aussi en avant vers sa mort. Par une phrase un peu curieuse, il la met en relation avec le serpent qui fut élevé dans le désert. Cet épisode pendant l'Exode du peuple hébreu et sa marche dans le désert, plus de 1000 ans avant Jésus, raconte que les Hébreux furent mordus par des serpents venimeux, mais que Dieu ordonna à Moïse de placer un serpent en bronze sur un grand piquet et de l'élever au-dessus de toutes les têtes. Ceux qui étaient mordus mais regardaient le serpent de bronze, ne mouraient pas mais furent guéris. Il s'agit donc de regarder le mal en face, tout en ayant pleinement confiance en Dieu. Nous ne pouvons pas éviter de souffrir, mais nous pouvons être guéris des conséquences définitives et graves : haine, violence, trahison, désespoir, mort intérieure, mort éternelle.
La mort de Jésus sur la croix pardonne le péché et surmonte le mal et le pouvoir de la mort sur nos vies. Parce que Jésus a partagé notre mort, nous partageons sa vie. L'Esprit réalise et accomplit en nous l'épanouissement de cette vie toujours plus grande, toujours plus vraie.

Nous avons dit que, dans la recherche de Dieu, il n'y a pas d'autre voie que l'engagement. La même chose est vraie pour la nouvelle vie en Jésus-Christ. Il n'y a pas d'autre voie que l'engagement. Dans le texte de Jésus, "pratiquer la vérité". Vivre et s'engager selon les critères de la vie nouvelle. Non pas pour nous faire bien voir par Dieu ou les autres, non pas pour mériter le ciel – tout cela est bien loin derrière nous. Mais pour partager autour de nous la qualité de vie nouvelle. Engagement aux côtés des plus démunis, comme nous l'expliquera tout à l'heure le C.A.S.P. Engagement pour la paix, pour la justice. Engagement en tant que fils et filles de Dieu qui prennent leur responsabilité.

Et dans cet engagement, nous nous trouvons forcément côte à côte avec des hommes et femmes de bonne volonté non religieux. La vie dans laquelle l'Esprit de Dieu nous envoie sera toujours plus ouverte que ce que nous aurions cru. Et c'est cela qui est vraiment merveilleux !
Amen
Bettina Cottin








11 avril 2004, Pâques, Marc 16, 1-8

Elles ont peur.
Comme nous les comprenons !
Chez nous, actuellement, la peur est partout, y compris le matin de Pâques. Les attentats et menaces d'attentats, les répercussions des guerres et de la faim ici chez nous, la violence dont nous sommes témoins, le mépris massif de la vie humaine, le réveil des fanatismes religieux, tout cela nous déstabilise. Nous avons l'impression que les fondements de notre civilisation craquent et cèdent sous nos pieds, et il nous arrive de ne plus très bien voir ce que notre foi peut faire dans cette situation.

Mais les femmes ont peur devant le tombeau vide, le matin de Pâques !
Comme nous avons du mal à les comprendre.
Elles vivent un moment exceptionnel, un moment que nous leur envions, l'annonce de la résurrection. Elles sont à la source de la révélation – et elles ont peur !

On pourrait dire que c'en est trop à la fois pour ces femmes. D'abord l'exécution de Jésus, la violence, les cris, la terreur des disciples, ensuite l'hébétude du premier deuil, et maintenant, cette nouvelle inexplicable. Elles sont déboussolées.

On peut aussi expliquer leur peur par ce que l'on appelle la terreur sacrée, C'est une expérience bien connue par toutes les religions de tous les temps. La terreur sacrée est la réaction humaine naturelle devant le mystère divin, qui n'est pas cadrable avec notre nature, ce mystère qui est tellement plus grand que nous qu'il nous bouleverse.

La peur des femmes devant le tombeau, le matin de Pâques, relève probablement des deux raisons. Il y a bien la terreur sacrée, devant la rencontre avec l'ange, le messager de Dieu dans son habit blanc. Mais il se dépêche de dissiper leur frayeur, car elles doivent pouvoir entendre ce qu'il a à leur annoncer : Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié ; il est ressuscité, il n'est pas ici.
Et puis, il y a aussi le double choc. D'abord le choc de la mort de Jésus, qui semblait annuler tout ce que les disciples avaient vécu avec lui, tous leurs espoirs et la conviction de vivre le début du Royaume de Dieu sur terre. Sous le choc, les femmes se réfugient dans les gestes les plus élémentaires et les plus traditionnels : l'embaumement du corps. Et alors qu'elles sont tout à leur humble fidélité, voilà qu'elles subissent le deuxième choc, l'annonce de la résurrection. La peur les laisse sans voix.

Mais elles devraient se rappeler que ce n'est pas la première fois qu'elles éprouvent cette peur. Marie de Magdala, Marie mère de Jacques et Salomé sont disciples de Jésus de longue date. Elles ont suivi Jésus depuis la Galilée et, avec les autres disciples, elles ont vécu plusieurs événements où cette même peur était au rendez-vous. Les moments les plus remarquables sont, deux tempêtes sur le lac de Génésareth, et deux annonces de la Passion, et puis, enfin, Jésus à Gethsémané.

Dans la première des tempêtes (ch. 4), les disciples sont dans un me^me bateau avec Jésus, mais Jésus dort. Quand il le réveillent à grands cris, il leur demande : "Pourquoi avez-vous si peur ? Vous n'avez pas encore de foi ?", puis il calme la tempête. Cet épisode vient après un discours de Jésus en paraboles sur le Royaume de Dieu. Il sera suivi par la guérison d'un homme possédé et violent, en territoire païen.

La deuxième tempête (ch. 6) trouve les disciples seuls sur le lac, car Jésus est resté sur la montagne pour prier. Lorsqu'il les rejoint, en marchant sur l'eau, ils croient voir un fantôme, mais il leur dit : "Confiance, c'est moi, n'ayez pas peur." Cet épisode vient après la multiplication des pains, et il sera suivi par des guérisons dans la plaine de Génésareth.

Ce que Jésus dit et ce qu'il fait inaugure le Royaume de Dieu. Ses paroles et ses actions sont sans équivoque. En guérissant, en exorcisant, en donnant à manger aux affamés, en ramenant les exclus, en pardonnant les péchés, Jésus fait l'œuvre de Dieu, créateur de la vie. Il fait œuvre de résurrection dans un monde marqué par la mort.
Mais ce que Jésus dit et fait, étonne aussi et se heurte aux règles de ce monde. Il y a de quoi être insécurisé devant tant de liberté et de vie. Jésus va entrer en conflit avec les autorités de son temps, et la Passion se dessine à l'horizon.

Pour Jésus, cette Passion fait partie du plan de salut de Dieu. La résurrection dont il a accompli les signes le rejoindra dans sa propre chair. La dernière Cène avec ses disciples le montrera et le confirmera.

Mais lorsque Jésus annonce sa Passion aux disciples, ceux-ci ne comprennent pas (se refusent-ils à comprendre ?) et ont peur. Ils n'osent pas lui poser de question. Ils ont même des réactions incongrues, comme par exemple de se quereller pour savoir qui est le plus grand parmi eux. Alors, Jésus, qui vient de guérir un enfant, en prend un autre au hasard dans la rue du village et le place au milieu d'eux, comme exemple et signe. Mais leur peur, non, il ne peut plus la leur enlever.
Lui-même sera gagné par la frayeur et l'angoisse dans la nuit précédant son arrestation, dans la prière à Gethsémané. Le plan de Dieu se brouille à es yeux et devient mystère opaque. La conviction laisse la place à la simple obéissance. La croix, il la subira en victime, non en vainqueur.

Tous ces souvenirs, tout ce vécu rejoignent les femmes au matin de Pâques. Tout ce que Jésus a dit et tout ce qu'il a fait. Elles découvrent que la peur et la frayeur, les disciples l'ont souvent vécues en compagnie de Jésus, mais qu'il était toujours là, et qu'en lui, Dieu était toujours à l'œuvre. S'il est vrai que Jésus est ressuscité, alors, il est encore là, et leur peur rencontre encore sa parole qui appelle à la confiance. Si elles se sont tues d'abord parce que la peur les paralysait, maintenant, elles débouchent sur la confiance comme dans le passé. Elles s'ouvrent au message de l'ange, le même qu'elles ont tant de fois entendu déjà dans la bouche de Jésus : "N'ayez pas peur."

Si Jésus est ressuscité, alors, rien de ce qu'il a fait n'est perdu, rien n'est oblitéré. S'il est ressuscité maintenant, alors les résurrections qu'il a déjà accomplies sont vraies, et il va en accomplir d'autres. Les raisons d'avoir peur ne sont plus une fatalité. Les disciples de Jésus peuvent vivre de nouveau des moments de libération et se mettre au service de leur maître, maintenant et pour toute la durée de l'histoire qui va encore venir.

Le Royaume de Dieu est ouvert par la résurrection. Maintenant, c'est à la communauté chrétienne de le vivre !
Amen
Bettina Cottin








5 mars 2004, Jean 20,1-18
"Animées par la foi, les femmes façonnent l'avenir."

Journée Mondiale de Prière à Soisy s/s Montmorency

Les femmes chrétiennes de Panama qui nous parlent à travers cette liturgie se veulent résolument optimistes. C'est là une conséquence de leur foi.

Leur société est en train de changer, de se transformer.
Le passé s'éloigne; les structures familiales et sociales traditionnelles se désagrègent. Pour les populations issues de l'immigration, dont les blancs hispaniques, la société traditionnelle symbolise la stabilité, la religion chrétienne, mais aussi toute une histoire d'injustice, de violence et d'oppression. Pour les peuples indigènes, la société traditionnelle représente plutôt la recherche de l'harmonie entre l'homme et la nature, un équilibre durable en toutes choses.
Le passé s'éloigne, l'avenir n'est pas encore reconnaissable. Sur quelle base avancer pour façonner l'avenir ?

Nos sœurs chrétiennes ont choisi de se ressourcer dans la Bible et la prière. Nous pouvons être surpris par cette démarche résolument pieuse, bibliste. En France, nous ferions plutôt une analyse sociologique, historique, philosophique. Mais je pense que les femmes panaméennes prennent tout simplement leurs distances par rapport à la société traditionnelle et aussi actuelle, sa pensée et ses valeurs qui, trop souvent dans le passé, ont opprimé la femme. Si on veut vraiment l'avenir, il faut lui ouvrir la voie, et le système de pensée en place semble inapte à cela. Il faut une nouvelle inspiration, un courant d'air frais, mais aussi une pensée qui respecte la vie, la nature. Elles l'ont trouvée dans la Bible et nous invitent à partager leur découverte.

Marie-Madeleine, devant le tombeau de Jésus, n'a pas de perspective d'avenir.
Nous savons peu de choses sur son passé. D'après l'évangile de Jean, elle est présente sous la croix, au moment de la mort de Jésus. D'après l'évangile de Luc, elle faisait partie des quelques femmes de la bonne société qui suivaient Jésus, au milieu des disciples, après avoir été guéries par lui. Marie avait été libérée de sept démons. Elle avait vécu une véritable nouvelle naissance, et cette expérience de cheminement des disciples, hommes et femmes ensemble avec Jésus, était comme une vie nouvelle, inaugurant le Règne de Dieu.
Il n'en reste rien, à présent. Le passé n'est plus là - Jésus est mort. Le présent est indéchiffrable - le tombeau est ouvert.
Alors, Marie s'appuie sur la communauté des disciples. C'est eux qu'elle court avertir. C'est eux qui courent ensuite au tombeau où ils vivent, chacun, leur expérience de stupéfaction et de foi. Mais ce qui suit est hautement décevant. Car les disciples s'en retournent chez eux, sans même dire un mot à Marie. Et elle reste plantée là, sans rien comprendre. La communauté des hommes et des femmes inaugurée par Jésus appartient déjà au passé. Il n'en reste rien, pas même un geste de partage.

Dans cette situation, seule l'intervention de Dieu peut aider Marie Madeleine, seule la parole de Dieu peut ouvrir l'avenir. Pour elle, les anges sont là et lui parlent. Pour elle, Jésus se rend présent. Et c'est par cette rencontre que Marie va comprendre le sens de la résurrection. Elle ne peut pas retenir le passé qu'elle a vécu. Mais elle peut l'accueillir transformé en une Bonne Nouvelle à annoncer aux disciples. Le partage de la parole avec les anges, d'abord, puis avec Jésus, ainsi que l'appel par son nom, est devenu l'appel à une mission, et l'appel à renouer les liens, déchirés pendant un moment, entre les femmes et les hommes, disciples du Christ et enfants du même Père dans les cieux.

Je me suis toujours interrogée sur le rôle des larmes de Marie-Madeleine, devenues proverbiales. A quoi sert cette effusion de sentiments, absente chez les disciples hommes ? Ces larmes de tristesse et de désarroi servent à immobiliser Marie devant le tombeau où elle va découvrir les anges puis Jésus. Elles servent à c reuser en elle la conscience de ce qu'elle a perdu, à donner toute sa place à l'événement de la mort de Jésus. Mais ces larmes servent aussi d'amorce au dialogue que les anges, puis Jésus, vont engager avec elle. Marie est invitée à mettre des mots sur ses sentiments, à entrer dans le dialogue et à découvrir que Jésus est vivant, qu'il est le Seigneur, c'est-à-dire qu'il a vaincu la mort et qu'il ouvre le chemin de l'avenir. Les larmes sont devenues le pivot de la conversion de Marie Madeleine au Seigneur ressuscité.

Comme Marie-Madeleine, les femmes du Panama acceptent de pleurer quand il le faut. Comme nous l'entendrons dans quelques instants dans la prière d'intercession, elles mettent des mots sur les problèmes qu'elles vivent, et sur les problèmes du monde. Dans la prière, elles veulent présenter avec nous ces problèmes et ces déchirures devant Dieu pour qu'il s'en occupe et pour qu'il nous appelle à ses côtés au service de la Bonne Nouvelle. Et après la prière, quand nos chemins se séparent, nous sommes appelés à réfléchir pour remonter aux causes des problèmes rencontrés.

Comme Marie Madeleine, qui est allée vers les disciples annoncer la Bonne Nouvelle, les femmes du Panama acceptent de se sentir investies d'une Bonne Nouvelle porteuse d'avenir. La leçon des siècles passés dans l'oppression de la femme sur fond de pensée chrétienne ne tient plus debout devant le message d'origine de l'Évangile. La Bonne Nouvelle est aussi une instance critique de nos idéologies et de nos pratiques. Il faut cette critique pour faire place à l'avenir, pour pratiquer une ouverture.

En guise de conclusion, je vous invite à être attentifs à la fois à la dimension critique et à l'ouverture dans la présente liturgie. Je m'explique. Il n'y a pratiquement pas de trace explicite des peuples indigènes dans le texte de cette liturgie. Serait-ce parce que certains ont résisté longtemps à la mission chrétienne et n'avancent pas au même rythme ? Par contre, la peinture qui illustre la devise et qui opère une synthèse entre le symbole chrétien de la croix, les éléments généreux et magnifiques de la nature et la créativité humaine (ces mains qui façonnent le monde avec tendresse et compétence), me semble, quant à elle, pouvoir établir un lien avec les cultures originelles de cette région panaméenne. Vous pourrez admirer, lors du verre de l'amitié, quelques-unes des tissus "molas" confectionnés par les femmes indiennes kunas, qui parlent, par leur couleurs et leurs formes, de ce même engagement pour créer quelque chose de beau dans le monde et pour garder des traces de ce que l'on vit, de ce que l'on croit et de ce que l'on espère.
Que la foi chrétienne, notre lien par excellence de cette Journée Mondiale de Prière, nous ouvre aussi les yeux pour les autres afin de croire à un avenir commun pour tous les enfants de Dieu, le créateur, dans sa création qu'il veut pour toutes et pour tous.

Amen
Bettina Cottin








29 février 2004, Deutéronome 26, 1/11, Luc 4, 1-13
"La tentation de Jésus au désert"

Le récit dit « de la tentation de Jésus » est donc traditionnellement lu, en Eglise, au début du Carême, 40 jours avant Pâques. En fait d’ailleurs 46 jours, depuis le mercredi des Cendres. Mais les dimanches ne doivent pas compter, vous diront les théologiens : on y prêche en effet la résurrection et non la mortification.

Vous savez aussi que l’on retrouve ce récit dans les trois évangiles synoptiques, chaque fois sous une forme et dans un langage à la fois, mythique et symbolique.

Langage mythique tout d’abord : entendons par là une forme d’expression qui nous est assez familière  quand nous voulons dire des situations, des événements qui, par leur nature, n’appartiennent pas au monde du quotidien, au monde de nos réalités quotidiennes
Pour les dire nous les raccrochons, nous les mettons en parallèle, avec de grandes aventures humaines exemplaires ; légendaires et imagées.
En ce qui concerne la Bible, cela nous permet d’approcher et de comprendre des réalités religieuses, en les ancrant dans le monde et dans notre histoire. En font partie les récits des origines, de la tentation d’Eve et d’Adam, entre autres, puisque nous parlons de tentation aujourd’hui.

Inutile donc de s’interroger sur le caractère historique de cet épisode de la vie de Jésus. Il faut plutôt y voir un condensé de toutes les épreuves subies sur terre par le Christ. Et il nous permet de mieux situer Jésus, dans sa vie d’homme empreinte, comme pour nous tous, de tentations, de mises à l’épreuve auxquelles il va opposer des réactions humaines.

Mais il était avant tout fils de Dieu et c’est en tant que tel que, dans sa vie terrestre, il fut aussi et surtout, éprouvé : tentation, en particulier, d’abandonner la mission pour laquelle il a été envoyé sur terre par, Dieu, son Père. Tentation dont il sera l’objet jusqu’à sa fin : rappelez-vous, sur la croix : la parole des passants ou des soldats « si tu es Fils de Dieu descends de la croix » (Matthieu)

Récit marqué donc, par un langage mythique donc mais aussi fortement symbolique par son cadre, par le temps évoqué, par l’événement lui même.
« Jésus fut conduit par l’Esprit dans le désert »

Il va y passer 40 jours.
Parallèle évident avec les 40 années que le peuple hébreu passa dans le désert pendant l’Exode. – Parallèle aussi avec les 40 jours du déluge, avec le temps que Moïse va passer devant Yahvé au sommet du Sinaï - avec les 40 jours pendant lesquels Elie va marcher pour rejoindre l’Horeb …Et il y a bien d’autres exemples de l’utilisation du chiffre 40 et du désert dans la Bible.
Quarante est un chiffre plein de signification pour les hébreux. Il semblerait que ce soit dans la durée, assez théorique, de la grossesse (40 semaines), que l’on puisse y trouver la raison.
Quarante, c’est un chiffre qui singularise, qui signifie une grande durée.
C’est une période d’attente, de patience, mais aussi d’épreuve car pendant que se prépare en secret ce qui va naître, les renoncements s’imposent et il arrive que les sentiments d’isolement, de découragement, viennent se substituer à l’espoir de délivrance qu’apporte l’idée d’une nouvelle vie. Une délivrance qui implique que l’on va se séparer de quelque chose d’essentiel, une certaine mort en quelque sorte.

Et, dans l’univers biblique, c’est le désert qui symbolise ce lieu de changement.

Espace vide dans lequel on perd ses repères.
Si l’on n’y est pas guidé, on est condamné à s’y perdre et à devenir la proie de toutes les agressions, de tous les démons invisibles.
Mais le désert est aussi le lieu de toutes les promesses, la matrice secrète d’une vie nouvelle.
Cela peut paraître contradictoire, mais il faut croire, dès le départ, à cette pureté féconde du désert ; non pas aveuglément, mais parce qu’au milieu de ce silence que seul le désert peut offrir, surgissent des paroles capables de nourrir l’espoir du passant solitaire, de « l’araméen errant » dont nous évoquions tout à l’heure l’image.

On ne s’étonnera donc pas, dans ce récit, de voir Jésus tenté par ces esprits invisibles, symbolisés par le diable, celui qui divise (c’est l’étymologie du mot), celui qui sépare.

Ces quelques rappels étant faits, le cadre étant ainsi établi, quelles significations peut-on donner à ces tentations très particulières auxquelles Jésus va être soumis ?

Il faut se le dire clairement : ce récit concerne Jésus, d’abord en tant que Fils de Dieu, et ensuite seulement en tant qu’homme.

Pour l’essentiel c’est, en effet, en tant que FIls de Dieu que le diable le tente : « si tu es fils de Dieu…. », lui dit-il à deux reprises, et c’est bien cet aspect-là qu’il faut d’abord regarder.

Jésus est donc conduit dans le désert par l’Esprit, qui s’est déjà manifesté lors de son baptême par Jean-Baptiste, juste avant cet épisode.

Baptême au cours duquel, nous dit Luc : « l’Esprit descendit sur Jésus sous une apparence corporelle, comme un colombe, et une voix vint du ciel pour dire : « Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui je t’ai engendré »

Autant Jésus dans le récit du baptême est passif, autant, lors de ces tentations, il recevra et endossera son identité de fils de Dieu, dans un rôle actif. Il va s’engager au moment de sa mise à l’épreuve : c’est lui et lui seul qui va alors réagir et prendre ses responsabilités : il va ainsi se qualifier, pourrait-on dire, comme Fils de Dieu et ne s’en départira plus jusqu’à la mort.

Les tentations exprimées par la diable et subies par Jésus, et qui seront en fait celles qu’il affrontera durant tout son ministère, sont donc au nombre de trois qui pourraient respectivement correspondre à trois types de prise de pouvoir. 
Une tentation économique : la possibilité de prendre le pouvoir économique par le contrôle du pain, c’est à dire de l’alimentation de base -
Une tentation politique (par la prise de pouvoir sur toutes les nations)
Une tentation, enfin, consistant en une prise de pouvoir sur les médias : par un miracle gratuit, s’assurer un publicité magnifique (se jeter au bas du temple et se relever indemne)
Toutes trois, assez curieusement, ont un objectif double :
- Détourner Jésus de la mission pour laquelle Dieu l’a envoyé sur terre
- Tenter Dieu
Détourner Jésus de sa mission : chaque fois en effet, l’intervention du tentateur a pour objet de séparer Jésus de Dieu, de le décourager de l’obéissance qu’il doit à son père - de lui montrer qu’en l’écoutant, lui le diable, un avenir extraordinaire s’offre à Lui. Si Jésus acceptait de se départir de sa mission, s’il acceptait n’importe lequel des scénarios proposés par le diable, le voilà tranquille, admiré et reconnu de toutes et de tous, dévoilé. Il serait alors un Messie glorieux, s’imposant à tous. Cela correspondait alors à l’espérance d’Israël, à notre espérance aussi, peut-être

Mais ce n’est pas le dessein de Dieu. Il veut nous envoyer son fils en tant que porteur de sa parole et non un messie porteur de sa gloire.

Et puis tenter Dieu, mettre Dieu à l’épreuve, c’est à dire :
- demander à Dieu / obliger Dieu à intervenir en lui rappelant ses promesses, le prendre au mot quant au risque qu’il prend quand il donne sa parole
- forcer Dieu à se manifester
- en fait, user de sa bonté et de la fidélité qui nous sont constamment rappelées, pour qu’il se place à notre service, pour l’utiliser dans un but intéressé.

Le peuple d’Israël, dans le livre de l’Exode en particulier, auquel nous avons fait référence tout à l’heure, ne s’est pas privé de cette mise à l’épreuve de Dieu. Rappelez-vous, par exemple l’épisode de Massa et Meriba : le peuple a faim et soif, il murmure (c’est un euphémisme : en fait, il récrimine, pour ne pas dire qu’il se révolte). Il oblige Dieu, via Moïse, à faire un miracle … Massa signifie « provocation » et Meriba « querelle », car (je cite le livre de l’Exode) « les Israélites avaient cherché querelle et avaient provoqué le Seigneur en disant : le Seigneur est-il parmi nous ».

Mais Jésus, Lui, va faire face et il lui faut sûrement beaucoup de courage pour résister, en particulier à l’angoisse très humaine d’un futur qu’il pressent.

Car ici on se doute que les réactions de Jésus sont d’abords humaines, celles d’un homme qui craint la tentation ou plutôt qui craint d’y succomber - peur devant des choix difficiles - peur des conséquences de ses choix et des souffrances que cela va représenter - peur de faire un choix qui le conduit à une vie faite de combats et de problèmes, alors qu’il pourrait choisir la facilité.

Et cependant, Il va résister en se référant à Dieu, en se mettant à l’abri de Dieu comme le disait le Psaume que nous lisions en ce début de culte (Psaume 90/91).

Il aurait pu chercher d’autres abris, d’autres sécurités : non, c’est dans la parole de Dieu qu’il trouve son rempart, dans trois paroles du Deutéronome, qui constitue une longue méditation sur les quatre premiers livres de la Bible.

Jésus n’entre pas en discussion avec le tentateur, il s’abrite derrière Dieu, derrière la Parole de Dieu. Et en citant le Deutéronome peut-être répond-il à ce qui s’est passé au désert, durant l’Exode, en indiquant la réponse qui aurait dû être celle du peuple de Dieu : une confiance sans murmure à la Parole, aux promesse faites par Dieu.

Jésus s’abandonne à la confiance qu’Il place en son Père et va assurer son destin messianique quoiqu’il lui en coûte, sûr que c’est la volonté de Dieu qui doit primer sur tout : une acceptation plus qu’une résignation.

Et ainsi il décentre le débat que lui proposait le diable : ce ne sont pas ses réactions, ce qu’il souhaiterait, sa volonté, qui comptent, c’est le dessein de Dieu qui est premier. Ce n’est plus le Fils de Dieu ou l’homme qui est en cause : c’est le dessein de Dieu

Ainsi échouent ces tentatives du diable et échoueront les tentatives des opposants au Christ : rien ne pourra le séparer de Dieu, ni de la mission qui lui a été confiée
Etrange et inattendu destin que celui de Jésus - étrange car le vrai sens de sa mission restera caché derrière les malentendus, les discordes et agressions qu’il va subir – inattendu puisque, bien sûr, le messie attendu, espéré n’est sûrement pas celui que Dieu choisit de nous envoyer.

Difficile après cela, après ces réponses exemplaires, de revenir à nos vies quotidiennes, à « nos tentations de poupées », comme disait Luther.
Evitons déjà de nous placer sur un plan moral ou pseudo moral : ce serait rabaisser l’exemple que Jésus nous montre, le réduire à une simple dimension humaine, le cantonner à un rôle utilitaire.
.Et tentons plutôt de rester dans le cadre de la Parole ; de ce que nous pouvons discerner de la volonté de Dieu
Nous avons tous à affronter des tentations, qu’elles nous soient personnelles ou collectives, qu’elles puissent nous être internes ou externes. Les théologiens se sont longuement interrogés sur le point de savoir si et pourquoi Dieu nous envoyait ces tentations. Mais le fait d’être soumis à la tentation ne serai-il pas tout simplement une conséquence, un avatar, de la liberté à laquelle Dieu nous appelle ? Une occasion pour nous de témoigner de l’attachement que nous portons à l’exercice de la responsabilité qu’implique toute liberté.

Dans le N.T, ce n’est d’ailleurs pas Dieu qui tente, ou qui nous introduit dans la tentation : c’est notre condition d’homme qui nous y conduit.
D’un autre coté, le sens du mot tentation, sa portée, se sont déplacés, y compris dans le monde théologique. La tentation avait récemment encore une connotation honteuse, on ne l’avouait pas et on moralisait sur le fait que nous y succombions le plus souvent. Maintenant on serait plutôt au niveau d’un certain retrait de cette notion, en relativisant la notion de péché alors que le péché essentiel, reste celui de se séparer de Dieu

….. et on tombe dans la tentation de ne rien dire quand il faudrait parler, on ferme des portes quand il faudrait les ouvrir.
Nous pensons trop facilement que le pardon de Dieu nous est toujours acquis, que sa grâce nous est assurée, alors qu’elle a un prix, pour reprendre une expression de Bonhoeffer.
Alors peut-être ce récit doit-il nous rappeler que face à une mise à l’épreuve, et si nous voulons rester fidèles à la Parole, nous sommes invités au décentrement, au déplacement, et surtout au renoncement Comme Jésus l’a fait, tenter de sortir de notre problématique personnelle pour discerner la volonté de Dieu

Ce qui n’est certes pas facile mais l’exemple de Jésus, dans ses réactions d’homme, devrait nous montrer la route …
Nous disons, dans le « Notre Père » : « ne nous soumets pas à la tentation». Une traduction plus rigoureuse devrait nous faire dire « fais que nous n’entrions pas dans la tentation ».
Oui, que nous soyons préservés d’entrer dans les vues du tentateur, en nous rappelant que notre confiance peut et doit rester placée en Dieu et en Sa parole.
Et que la grâce nous soit donnée de savoir discerner la volonté de Dieu, comme le Christ a su le faire.

François Weben








22 février 2004, I Samuel 26 ; Luc 6, 27-36
"L'amour des ennemis"

Le thème des lectures bibliques d'aujourd'hui est l'amour des ennemis. Je vous propose de ne pas commencer par des considérations très idéalistes, mais par ce récit très concret, l'épisode de la rencontre de David et de Saül. C'est un morceau de bravoure digne d'une chanson de geste ou d'un conte de brigands au grand cœur dans le genre de Robin des Bois.

David est en effet réduit à l'état de brigand, depuis qu'il a fui la cour royale où il détenait une haute responsabilité. Il était presque co-régent du roi Saül ; mais ses succès militaires et sa popularité avaient suscité la jalousie de Saül qui, à plusieurs reprises, essaya de tuer David. Saül est psychologiquement déséquilibré et ne contrôle ni ses émotions négatives, ni ses émotions positives. Il est excessif et dangereux en tout. Si on pense seulement au gâchis que constitue la chasse poursuite à David, qui mobilise 3000 des meilleurs soldats d'Israël !

David, donc, traqué par Saül et trahi par la population locale, échappe encore et toujours, grâce à son habileté, mais aussi grâce à la protection de Dieu. Voici enfin, en cette nuit, l'occasion d'en finir une fois pour toutes : Saül campe en face de lui, et Dieu fait descendre un sommeil profond sur tout le camp. Comment interpréter cette intervention de Dieu, sinon dans le sens de la victoire à portée de main, en vue de prendre le pouvoir ? Car le pouvoir royal est promis à David et il l'attend, quelque part, à travers et après les difficultés actuelles.

Mais voilà, David n'interprète pas la situation comme le fait Abishaï, son lieutenant. Il préfère renoncer à la victoire à court terme, pour s'assurer d'autant mieux le triomphe à long terme.
David se tient, surtout, dans un cadre strict de valeurs sacrées. (Faisons remarquer, au passage, que la propriété privée ne compte pas parmi les valeurs sacrées pour le brigand et chef de mercenaires qu'il est devenu.) Cette valeur, c'est la royauté reconnue par Dieu. "Qui donc pourrait porter la main sur l'homme qui a reçu l'onction du Seigneur et être déclaré innocent ?" C'est cette valeur sacrée qui contraint David à renoncer à la vengeance et à la victoire immédiate, qui lui donne aussi la force de ne pas tomber dans le piège de la violence du fait que Dieu a, très ostentatoirement, livré l'ennemi entre ses mains. La grandeur politique de David consiste en ce qu'il combine son morceau de bravoure (pénétrer en pleine nuit dans le camp ennemi et en ressortir indemne) avec le respect absolu des valeurs sacrées.

Mais il ne laissera pas passer l'occasion d'agir sur le cours des événements. Il interpelle Saül depuis une distance sure. Saül se répand en émotions, mais David ne rentre plus dans ce jeu. Il réclame que son bon droit soit reconnu, en plaçant toujours Dieu entre eux, ou au-dessus de leur relation conflictuelle. Il parvient à déstabiliser Saül, qui non seulement renoncera à le persécuter, mais finira par le bénir. Et cette bénédiction se réalisera un jour.

Est-ce là de l'amour de l'ennemi ? Ou simplement de la sagesse politique ? Dans le cas de David, une personnalité hors du commun, probablement les deux. Mais ce qui pèse le plus lourd dans la balance, c'est le cadre des valeurs sacrées à l'intérieur duquel les deux ennemis se meuvent et l'un et l'autre.

Si nous passons maintenant aux paroles de Jésus, il est clair qu'elle ne s'adressent pas à un David / Robin des Bois. Elles s'adressent aux petites gens, à ceux qui ne peuvent pas se défendre. "Si quelqu'un te prend ton vêtement, ne l'empêche pas de prendre aussi ta tunique." (Ces paroles me rappellent presque un peu les conseils de la police aux personnes âgées : si on vous arrache le sac à main, n'insistez pas ; préférez perdre votre argent plutôt que votre santé ou votre vie.) Sauver la vie, d'abord. Il n'y a pas de logique guerrière possible. On ne se monte pas la tête.
Mais les encouragements de Jésus vont naturellement bien plus loin. Ils consistent à opposer au mal, non pas la passiveté, mais une initiative de faire le bien. Notez bien que dans la Bible, aimer, ce n'est pas se faire du plaisir, mais engager sa vie, concrètement. La clé du discours de Jésus est dans l'injonction "bénissez ceux qui vous maudissent". Il ne cherche pas seulement à neutraliser les forces négatives, mais à renverser la vapeur. (Le Décalogue nous apprend que la bénédiction est environ 300 fois plus forte que la malédiction, regardez dans Exode 20.) Comme le faisait David avec Saül, Jésus invite les chrétiens à placer Dieu entre moi et celui qui me fait du mal, ou à le placer au-dessus de nous deux.

Quel ne fut pas mon étonnement quand j'ai lu des conseils semblables dans un livre tout à fait profane, destiné aux cadres stressés, "Comment faire face aux gens difficiles". Je vous en lis un extrait tiré du chapitre qui traite de la confrontation directe avec une personne qui me veut du mal.
Il y a à cela une parade souveraine. Formez dans votre esprit une phrase de bénédiction du gendre "Que Dieu te bénisse…" Même si vous ne croyez en aucun dieu, cela n'a pas d'importance. Même si vous n'avez pas du tout envie de bénir la personne méprisée que vous avez en face de vous cela marchera quand même. La phrase seule a tellement de pouvoir qu'elle suffit. Essayez donc, pour la tester, de la répéter mentalement tout en essayant de haïr quelqu'un. C'est impossible. Rappelez-vous, on ne peut avoir deux sentiments opposés en même temps et formuler une phrase de bénédiction tout en haïssant.
Vous n'avez même pas besoin d'y placer du sentiment. Si vous arrivez à maintenir présent dans votre esprit la phrase "Dieu te bénisse…", vous allez planer deux mètres au-dessus du bureau de votre chef. Lui avec ses stratagèmes mesquins ; vous avec votre bénédiction. Lequel des deux est le plus "haut" ?
Cette formule changera votre regard.

Étonnante rencontre des réflexions !

Jésus, quant à lui, n'a jamais promis que nous pourrons éviter la souffrance. L'amour de l'ennemi ne sert pas à cela. Jésus nous dit une parole qui peut changer le monde. Se réfère-t-il, comme David, à un cadre de valeurs communes, à l'intérieur duquel nous évoluons, nous et nos ennemis ?
Pour Jésus en son temps, ce cadre de valeurs communes était la Bible (Ancien Testament), la Loi et la Parole de Dieu. Il ne les interprète plus dans le sens d'une exclusion, mais en vue d'inclure le plus grand nombre de personnes possibles, y compris les ennemis. Le groupe de croyants auquel s'adresse Jésus, tout comme le groupe des premiers chrétiens après la résurrection, évolue à l'intérieur du judaïsme, c'est là leur cadre commun.
Qu'en sera-t-il des communautés chrétiennes dans l'Empire romain, parmi les païens ? Où trouveront-ils un cadre de valeurs communes avec le monde environnant (qui devait bientôt les persécuter) ? Nous apprenons dans les Actes des Apôtres et plus tard dans les écrits des Apologètes, que les chrétiens se plaçaient sur le plan des valeurs éthiques (proches du stoïcisme), sur un consensus quant au rôle des religions (qui devaient garantir la paix sociale) et dans une mouvance spirituelle répandue qui cherchait à découvrir un dieu suprême dans l'univers polythéiste. Ainsi, à chaque époque, des valeurs communes peuvent être découvertes sur la base desquelles un dialogue peut s'engager.
Mais, encore une fois, ce chemin ne va pas sans péril. A un certain degré, la non violence active, spirituelle et constructive que propose Jésus, est un choix de vie qui peut être extrême et conduire au martyre.

Mais dans beaucoup de cas, cette façon d'agir permet aussi de désarçonner un ennemi, en créant un choc salutaire, d'ouvrir une perspective différente, qui sorte des fatalités, des préjugés, des sentiers battus, des sentiers de la guerre, et de ce fait, elle peut faire partie d'une sagesse de vie plus grande que nos habitudes.

Mais si Jésus nous fait toucher du doigt la promesse qui consiste à pouvoir agir à l'unisson avec Dieu – en bénissant -, il ne nous promet pas un succès à 100%. Ce n'est pas là notre monde, ni la nature humaine. Dans notre monde, Jésus est passé par la croix. Selon notre nature humaine, nous avons besoin de son pardon sur le chemin de la recherche de l'amour. L'appel de Jésus à l'amour de l'ennemi forme nos consciences et nous mobilise à aspirer à ce qu'il promet, et là où nous n'y parvenons pas, à crier à Dieu dans la recherche de cet amour.

J'ai trouvé un exemple de ce que cela veut dire, crier à Dieu dans la recherche de l'amour et de la paix, dans les récentes nouvelles en provenance du Congo-Brazzaville (dans le cadre du projet de soutien coordonné par la Fédération Protestante de France). Je vous lis un extrait.
Les autorités affichent une volonté d'ouverture et de conciliation, des projets de développement économique voient le jour. Et pourtant les maux profonds de la société congolaise demeurent : opacité de la gestion et confiscation des revenus pétroliers, corruption et mensonge à tous les niveaux de la société, préférences ethniques, absence de perspectives pour la jeunesse. Il n'y a pas que l'économie qui soit cassée, plus grave encore, beaucoup de personnes sont brisées. Dans la paroisse protestante de Mouyoundzi 5Bouenza), il y a un carré de terre battue entouré de briques : une cinquantaine de diacres et de diaconesses assassinés y reposent. Les paroles échangées et les regards croisés en disent long sur le calvaire que beaucoup ont vécu.
"L'Église doit jouer un rôle significatif en cette période de post-conflit", nous dit le pasteur Mbama, président de l'Église Évangélique, "l'Église doit agir pour consolider cette paix que nous souhaitons durable cette fois-ci ; agir pour reconstruire le Congo et réconcilier les Congolais."

En août dernier, une grande marche pour la paix a rassemblé plusieurs centaines de milliers de personnes, des villageois venus du Pool ont convergé vers Brazzaville. Un mouvement immense, une marche qui s'est accompagnée de chants, de prophéties, de prières, de messages divers, de démarches de réconciliation, de conversions de soldats et de miliciens. Ce mouvement populaire est parti des lieux mêmes où les affrontements et la souffrance ont été les plus durs. C'est l'aspiration à l paix de tout un peuple qui s'est manifestée. Une paix que beaucoup au Congo croient ne pouvoir venir que de Dieu tant les mentalités sont emprisonnées et captives des peurs, des la violence et de l'injustice.


Que Dieu nous donne de nous tourner vers lui et qu'il nous prenne à son service.
Amen
Bettina Cottin








4 janvier 2004, Matthieu 2, Jérémie 31, 10-17
"Rachel pleure"

L'adoration de Jésus par les mages, sa reconnaissance par ces personnages exotiques venus de loin, le place sur la scène de l'histoire mondiale. L'évangéliste Matthieu signifie par cette histoire que Jésus est le Sauveur de tous les peuples, que le message de Dieu s'adresse à travers lui à la terre entière.

A peine né, Jésus est ainsi placé sous l'éclairage historique et politique. Il commence aussi à faire l'expérience du caractère impitoyable de ce monde politique, car il devient, évidemment, l'objet de la jalousie du roi Hérode. Hérode veut le tuer. Les parents de Jésus réussissent à fuir. Alors, pour se venger et pour intimider la population, Hérode fait massacrer les petits enfants du village de Béthléem. Cet épisode, le massacre, des innocents, gâche le message de Noël pour beaucoup de personnes. Peut-on se réjouir de la naissance et du sauvetage de Jésus, quand tant d'autres vies ont dû être sacrifiées ? Même si, dans la réalité historique, ce massacre n'a très probablement pas eu lieu – on ne trouve aucune trace chez les historiens contemporains et même Flavius Josèphe, qui connaît bien la cruauté d'Hérode, ne mentionne rien de tel – nous restons quand même troublés de le trouver intégré à l'histoire de Noël. Pourquoi cette catastrophe, pourquoi cette douleur ?

Jésus naît dans le monde réel, et s'il est protégé à la dernière limite, il ne le restera pas toute sa vie. Déjà, la croix se dessine sur le chemin de sa vie.
Avec Jésus, la présence de Dieu n'évite pas les zones d'ombre de l'humanité. Dieu ne fait pas un détour – comme on ferait un détour loin de certains quartiers - pour éviter les endroits de la violence et de la monstruosité humaine. C'est là, précisément, qu'il doit assumer la vie humaine et la sauver.

Mais il y a encore une autre possibilité de comprendre cette histoire, et pour cela, il faut partir de la figure de Rachel. Matthieu l'introduit ici, par une citation de Jérémie.
Une voix s'est fait entendre à Rama,
des pleurs et beaucoup de lamentation,
c'est Rachel qui pleure ses enfants ;
elle n'a pas voulu être consolée,
parce qu'ils ne sont plus.
Rachel apparaît ici comme la matriarche en deuil, la mère douloureuse de tout le peuple d'Israël dans toutes ses épreuves. Plus encore, elle devient la figure universelle des mères qui pleurent leurs enfants à grands cris que personne ne peut arrêter.

Je vous propose maintenant de remonter un peu dans l'histoire biblique et de nous demander : Pourquoi Rachel apparaît- elle ici ? Pourquoi le prophète Jérémie la mentionne-t il ? Pourquoi on parle de Rama, village situé au nord de Jérusalem, alors que Bethléem est au sud ? Et enfin : qui était Rachel ?

Rachel était la femme et le grand amour du patriarche Jacob, petit-fils d'Abraham. L'histoire d'amour entre Jacob et la belle Rachel se trouve dans Genèse 29 à 35 ; c'est une histoire émouvante et passionnante, pleine de rebondissement, ne serait-ce parce que Jacob fut obligé d'épouser aussi la sœur de Rachel, Léa, qu'il n'aimait pas. Mais alors, nous dit-on, pour équilibrer l'histoire, Dieu rendit Léa féconde et Rachel stérile. L'épouse mal aimée mais de toute évidence de santé robuste donnera six fils et une fille à Jacob, alors que Rachel, souffrant de sa situation et plus fragile, ira jusqu'à entrer en hystérie et crier à Jacob "Donne-moi des fils, sinon je vais mourir". La maternité ou la mort … Enfin, elle conçoit Joseph, dont le nom est expliqué par "L'Éternel augmente", c'est-à-dire, qu'il me donne encore un autre fils. La fin de la vie de Rachel sera hélas naturelle pour l'époque : lors de la naissance de son second fils, elle mourra. Elle aura eu et la maternité et la mort. Mais c'est tout. Elle sera même privée de ses dernières paroles, puisque le nom qu'elle donne à son bébé, "Ben Oni", fils de ma douleur, nom tragique, sera vite transformé par Jacob en nom porte-bonheur, "Ben Jamin", fils de la droite, fils de bon augure. Et les mots de consolation de la sage-femme "Courage, tu as encore un fils", valorisent uniquement le fait qu'elle donne le jour à un garçon. Le sort de Rachel ne fera plus qu'un avec celui de tant d'autres femmes de son temps.
Elle fut enterrée à Bethléem. Et c'est là que la mémoire populaire lui a gardé toute sa vénération, toute son affection.
Dans la tradition d'Israël, Rachel sera matriarche aux côtés de Léa. Le côté tragique, inaccompli de son destin ne remonte à la conscience que chez Jérémie qui la cite, comme nous l'avons entendu, au chapitre 31.

Pourquoi Rama ? Village fortifié au nord de Jérusalem, il gardait la route entre Jérusalem et Sichem, entre le royaume du Sud et celui du Nord. Du temps du prophète Jérémie, au VIe siècle avant J.C., lors de la prise de Jérusalem par l'armée du roi de Babylone, Rama devint camp de transit pour les hommes que l'on déportait à Babylone. Jérémie qui passa lui- même un temps dans ce camp avant d'en être libéré, décrit bien ces hommes enchaînés. Leurs pleurs et leurs plaintes de devoir laisser leurs familles et leur pays, les scènes d'adieu, ont alors inspiré à Jérémie l'image de Rachel, la mère qui pleure le départ de ses enfants dont elle sait qu'elle ne reverra plus. Jérémie s'est souvenu de la maternité douloureuse, plus longtemps désirée amèrement que vécue dans l'épanouissement, de Rachel ; c'est pourquoi il la choisit comme figure de matriarche en deuil. (Une autre raison est d'ordre géographique : Rama était la ville du grand prophète Samuel dont Rachel était l'ancêtre.)

Mais Jérémie peut trouver aussi une parenté entre la figure de Rachel et sa propre existence de prophète. Car ce sont des vies éprouvées par le malheur et la souffrance, mais qui se plient sous la volonté de Dieu. Jérémie prophète ne peut pas fuir cette responsabilité et la souffrance qu'elle lui apportera ; c'est à travers elle seulement qu'il comprend, d'abord, combien Dieu souffre lui-même à cause de son peuple, et ensuite, qu'un avenir de salut est aussi promis et annoncé. Un élément de cette prophétie de salut que Jérémie a aussi prononcée (même si ce fut peu), est l'espoir ferme que les exilés rentreront un jour au pays. Il l'annonce à Rachel, comme nous l'avons entendu. Et nous savons par l'histoire que cet espoir s'est en effet réalisé, du moins partiellement. (Les exilés de Juda ont pu rentrer, mais pas les exilés du Royaume du Nord, comme Jérémie l'espérait aussi.)

L'évangéliste Matthieu le savait aussi. La promesse de la prophétie de Jérémie, qu'il ne cite plus, illumine néanmoins tout le passage. Le deuil n'est pas tout. Il y a promesse de vie. Et cette vie se réalisera en celui qui la perdra, adulte, sur la croix. Au moment du désespoir le plus profond, l'espérance est là. La croix sera le point de départ de la résurrection. La mort sera le point de départ de la victoire sur le mal. La tyrannie d'un roi assoiffé de sang sera le point de départ du message de paix et d'amour pour le monde.

Nous n'avons pas aujourd'hui le temps de parler d'une actualisation de ce texte. Mais je crois qu'elle est assez évidente, et je ne veux dire que ceci : tous ceux qui veulent persuader les mères endeuillées par la guerre et la guerre civile de crier vengeance, de donner encore d'autres fils à la tuerie, tous ceux-là n'ont pas côtoyé Rachel et son message !

Rachel n'est pas l'ancêtre de Jésus (c'est Léa). Mais, par l'intermédiaire de la prophétie, elle est devenue en quelque sorte son ancêtre spirituelle et dont le message porte jusqu'à aujourd'hui, au-delà de la promesse faite à Israël en tant que promesse au monde entier.
Amen








28 décembre 2003, Luc 2, 49-52
Le jeune Jésus au Temple

Dans cette histoire, Jésus est à la fois un enfant – ou un jeune – comme tous les autres, se développant normalement, tenant tête à ses parents d’une façon tout à fait normale pour un adolescent, et il nous est présenté comme quelqu’un d’extraordinaire, quelqu’un qui a une destinée à part. Mais le fait extraordinaire, ou merveilleux, n’est peut-être pas tout à fait là où nous le pensons au premier abord.

Les deux caractéristiques du jeune Jésus de cette histoire peuvent nous enseigner quelque chose. Les deux Jésus, l’enfant normal et l’enfant extraordinaire, peuvent nous prendre par la main pour nous faire avancer sur notre chemin.

Prenons d’abord le Jésus normal, ce jeune adolescent qui réagit comme tous les adolescents. Il apprécie, certes, de faire partie d’une famille, d’un clan, d’une communauté où il se sent bien au chaud, protégé, soutenu et entouré. Mais en me^me temps, il a besoin de trouver son indépendance ; il a besoin d’explorer ses capacités, et il a envie de savoir ce qu’il va devenir, vers quel adulte il se développe. Alors, il fait ce qui lui passe par la tête, sans penser à communiquer avec ses parents, et comme réponse à leurs reproches, il a cette charmante et typique réaction de leur dire qu’ils avaient tort de se faire du souci.

La plupart des cultures et des religions prévoient un rite de passage pour ce moment où l’adolescent quitte l’enfance et explore le terrain de l’existence adulte. Dans la religion juive, c’est la Bar Mitsva, rite de l’accession à la majorité religieuse, par lequel le jeune est installé dans la pleine responsabilité adulte devant Dieu dans la foi.
La Bar Mitsva est conçue pour le cadre de la Synagogue. Ici, nous sommes au Temple de Jérusalem. On pourrait dire que Jésus a fait, en quelque sorte, une confirmation de sa Bar Mitsva au Temple, à l’occasion de la Pâque, et qu’à la suite, il s’est encore attardé (comme par hasard, pendant trois jours)… Par la foi et par sa subjectivité, il s’identifie avec le rite qu’il a réalisé, en allant toujours plus loin dans le questionnement des Écritures. Pour un juif, il ne faut jamais cesser de questionner les Écritures !

Le jeune Jésus passe de l’enfance au statut d’adulte. Ses parents ont un peu de mal à l’accepter. Si leur tâche de parents a consisté jusqu’ici à être proches de Jésus, à l’entourer, le protéger, l’enseigner, leur mission consistera à partir de maintenant à le laisser partir dans la vie, à se retirer pour qu’il puisse grandir, à le laisser aller son chemin avec Dieu et à écouter ce qu’il a à dire, lors de la lecture biblique à la Synagogue ou à d’autres occasions.

C’est l’histoire de tous les parents et de tous les jeunes ; c’est ce que j’appelais l’histoire normale.
Je pense qu’il est bon de nous laisser guider par cette histoire, en particulier en ce moment où finit notre année "civile ". Nous pouvons apprendre à lâcher prise, à ne pas retenir près de nous ce qui appartient au passé et qui doit s'en aller. Nous pouvons remettre à Dieu ce qui nous appartient et nous tourner nous- mêmes vers une nouvelle étape et entendre d'une nouvelle façon les messages et leçons de ce qui s'est passé. Nous pouvons apprendre la confiance en Dieu, confiance qu'à travers les changements, il ne nous diminuera pas, mais nous fera avancer et nous mènera plus près de lui.

Mais à l'intérieur de l'histoire normale, il y a aussi l'histoire extraordinaire.

Extraordinaire, Jésus l'est de toute évidence. L'évangéliste Luc multiplie les mentions de prophéties, de signes et de manifestations de la grâce de Dieu tout au long de l'histoire de l'enfance de Jésus. Et maintenant, le couronnement de tout dans cette scène au Temple, où Jésus se montre à la hauteur de l'intelligence des maîtres de la Loi et les étonne même par son intelligence. Jésus comme petit prodige, futur Messie surhomme ? Certes, cette scène est une confirmation que la grâce de Dieu est avec Jésus, et qu'il se prépare là une parole par laquelle commencera quelque chose de tout à fait nouveau.

Mais ce qui est vraiment extraordinaire dans cette histoire n'est pas le côté du petit génie. (Je dois ce qui suit à une observation de France Quéré.) C'est la petite phrase de Jésus "Il me faut être dans ce qui est à mon Père. " Il faut. Ce n'est pas là le discours de quelqu'un qui sait tout et qui peut tout. C'est la parole de quelqu'un qui se rend à l'évidence, qui se soumet et qui obéit. "Il faut", dans l'évangile de Luc, est un petit mot qui pèse lourd. Il apparaît dans les discussions autour de l'observation de la Loi, et là où il faut se soumettre à la volonté de Dieu. Il souligne l'urgence des questions de la vie et de la mort, comme par exemple dans la parabole du fils prodigue : "Il fallait se réjouir et festoyer, car ton frère que voici était mort et il est revenu à la vie." Mais avant tout, le "il faut" désigne l'événement de la Passion de Jésus, selon les Écritures, selon la volonté de Dieu, et selon les contraintes de ce monde où le plus grand amour ne peut pas être signifié autrement qu'en donnant sa vie.
"Il faut", dans ce petit mot, nous avons toute la soumission de Jésus à la condition humaine, son entrée dans la condition de serviteur et non de maître, selon les vues humaines. La qualité divine de Jésus est précisément là : dans sa disposition à assumer ce qui doit l'être, dans la perspective du don total de soi. Le côté divin de Jésus n'est pas son intelligence éblouissante ni quelque élément qui subjugue son entourage, mais au contraire son ouverture totale envers l'humanité, envers nous tous, et son abaissement en vue de la mort sur la croix.

J'ai dit le côté divin de Jésus, car en effet il se désigne clairement ici comme fils de Dieu. (Dans Luc, sa première et sa dernière parole sera pour Dieu son Père.) C'est de là que lui vient la soumission à ce qu'il lui faut faire et subir. Dieu est son père, mais Joseph n'est pas renié pour autant. Les spéculations autour de la conception de Jésus sont maintenant loin derrière eux. A plusieurs reprises, Marie et Joseph sont désignés comme "les parents" de Jésus ; Marie dit "ton père et moi", sans que cela suscite de complications généalogiques. Mais il y a priorité absolue du Père céleste, il y a déjà la marque indélébile de la mission de Jésus qui sera tout autre que celle d'un fils et d'un croyant juif normal. La paternité de Dieu se situe ici dans la qualité de la relation. Les parents de Jésus ne comprennent pas encore, mais Marie cherche à comprendre. Elle n'oublie pas ce moment de révélation et d'étonnement, même quand Jésus rentrera dans le rang du jeune soumis à ses parents, pour quelques années encore.

Comme Marie, nous pouvons nous laisser prendre par la main par ce Jésus Fils de Dieu, Sauveur. Il nous donne notre place dans ce monde, notre place parmi nos semblables et notre place devant Dieu, non pas en se plaçant au-dessus de nous comme quelqu'un à admirer et à craindre, mais en venant parmi nous de la part de Dieu pour vivre véritablement avec nous. Notre Sauveur n'est pas un surhomme mais celui qui, parce qu'il se savait fils de Dieu, était capable de dire "il faut" et de l'accepter, victime de la voilence, dévoué jusqu'au bout pour notre salut. C'est bien lui notre véritable maître de vie, c'est lui le maître de notre vie. C'est ce Dieu là, en son fils Jésus, que nous osons confesser lumière et espérance du monde.
Amen







9 novembre 2003, Marc 12, 38-32

De temps à autre, il nous arrive d'être assis quelque part et d'avoir un peu de temps à perdre - par exemple, en attendant le bus, ou en vacances. Pour passer le temps, nous regardons les gens dans la rue. Qui remarquons-nous avant tout ? Quelle sorte de gens attire le regard ? Les personnages intéressants ou extravagants. Les riches, qui portent des vêtements à la mode. Tous ceux qui sont beaux, et parmi eux, d'abord les belles jeunes femmes ou jeunes filles. On remarque aussi les enfants. Regardons-nous aussi les personnes âgées ? Notre attention s'attarde-t-elle aussi sur les femmes âgées ? Il y en a tant … Elles risquent de passer plutôt inaperçues.

Le regard de Jésus est différent. Il remarque tout de suite cette petite veuve pauvre qui met une offrande dans le tronc du Temple. Jésus enregistre tout très précisément. Et c'est avec la même acuité qu'il en parle ensuite à ses disciples. Avez-vous remarqué qu'elle a fait un don de milliardaire, leur demande-t-il. Car elle a donné tout ce qui lui restait pour vivre, tout cela pour les frais de fonctionnement du Temple. Elle a pratiquement donné sa vie au Temple, un don exorbitant.

Oui, ce don est exorbitant. Et en plus, il est injuste. Cette veuve est pauvre, elle a une vie très difficile. Visiblement, elle n'a pas de fils pour défendre sa place dans la société, une société qui ne lui reconnaît pas d'autres droits que celui de faire appel à la générosité des autres. Elle vivait déjà à la limite de la mendicité, et maintenant, après avoir donné ses derniers sous, elle rejoindra probablement un des groupes qui se tiennent aux portes du Temple et qui tendent la main.
Il n'est pas juste qu'elle donne ses derniers moyens à ce Temple. Il n'est pas juste de faire appel, sous prétexte de spiritualité, à la générosité de ceux qui croient tout mais ne possèdent rien et de les spolier même du tout petit peu qui leur reste.
Jésus critique violemment les scribes qui "dévorent les maisons des veuves". La petite veuve fait passer le souci pour le Temple avant le souci de sa maison. Le Temple de Jérusalem, bâti par le roi Hérode, était très grand et imposant, un vrai édifice de prestige. Jésus en annonce la destruction future. Ce Temple, financé par les sous des pauvres, ne mérite plus d'exister.

A travers l'exemple de la veuve, Jésus s'attaque à tout un système bien rôdé, que même les théologiens n'ont pas la perspicacité de dénoncer. Le fonctionnement du pouvoir, la collusion entre la politique et la religion, à l'époque de Jésus, se trouve placé sous le jugement dans le regard de Jésus, Jésus qui regarde et remarque la générosité inouïe d'une pauvre veuve.
Cette critique très franche du système de son époque a valu bien des ennemis à Jésus, et elle l'a en fin de compte conduit à la croix. Dans la figure de la veuve, dans son dépouillement et sa sincérité de foi totale, qui lui fait donner ce dont elle aurait eu besoin pour vivre, Jésus voit probablement, avec un frisson, son propre destin. Lui aussi sera une victime du système qui veillera avant tout à sa propre survie. Lui aussi donnera tout, il donnera sa vie, pour aller jusqu'au bout de l'amour.

Mais le sens de la petite scène ne s'épuise pas dans la critique ou la juste révolte. Le regard de Jésus sur la veuve propose à son tour un changement de regard aux autres. Là où nous ne voyons qu'une femme sans ressources et condamnée à mendier, Jésus voit une personne qui a énormément à donner. Nous rendons-nous compte combien il y a de générosité, de passion, de courage dans son geste ? Elle a un engagement total pour sa religion, et une confiance ardente en son peuple, auquel elle s'adressera demain en mendiante. Pourquoi personne n'est capable de voir combien d'amour et combien de vie cette petite femme de rien du tout est capable de donner ? Pourquoi personne n'a envie de recevoir une part de cette vie, de cet amour ? Pourquoi personne ne se laisse éveiller à la vie par sa confiance ardente ? Les autres ne voient qu'une veuve, et ils détournent le regard. Pas intéressante. Seul, Jésus voit la source de la vie qui est en elle. Une source de vie plus forte que la détresse, comparable à la résurrection de Jésus plus forte que la mort.

Dans le regard de Jésus, il y a tout de l'attention que Dieu porte aux humbles, aux pauvres, aux sans-droit. Le Psaume 146 le dit sans détour. Ces petites gens placent toute leur confiance en Dieu et montrent l'exemple de la foi. Il ne faut pas placer sa confiance dans les puissants de ce monde, mais en Dieu - disent les faibles de ce monde.

Ces affirmations bibliques nous font réfléchir. Il n'est pas très agréable de se l'avouer, mais nous aussi, nous sommes facilement attirés par ce qui est prestigieux, à l'exemple du Temple de Jérusalem, que par ce qui est humble. Nous cherchons l'amitié des gens qui ont du succès bien plus que la proximité de ceux qui connaissent des échecs ou qui sont fragiles. Nous comptons prudemment sur l'appui des puissants et nous passons à côté de la foi des petits.
Le regard critique de Jésus sur le système politique et religieux est toujours en bonne partie valable. Les pauvres seront toujours là pour payer, il est même étonnant de voir combien on peut en tirer(exemple endettement des pays du Sud). Et beaucoup des désordres mondiaux actuels se payent de la vie des pauvres. La religion confond encore souvent fidélité à Dieu et recherche de prestige social.

Mais une brèche est ouverte dans cette apparente fatalité. La sollicitude de Dieu pour les humbles s'est transformée en identification de Dieu avec les humbles, en Jésus. Le chemin de souffrance des faibles est accompagné du chemin de croix de Jésus. Et la résurrection de Jésus nous met en route à notre tour. Nous pouvons commencer au niveau de la communauté locale et élargir le cercle à partir de là. La communauté des croyants est appelée à découvrir chaque personne dans sa richesse, de n'en marginaliser aucune, et d'être consciente que chacun a quelque chose à donner. Inversement, ceux qui donnent toujours, ont aussi besoin des autres. La communauté chrétienne vit, sur la base de la résurrection de Jésus, dans le don réciproque des uns pour les autres. Ainsi, elle se construit, avec tous ceux qui veulent s'y joindre, en un temple fait, non de pierres, mais de personnes vivantes.
Amen








28 septembre 2003 (Taverny) et 15 février 2004 (Deuil), Ésaïe 40, 1-11, Jean 10, 1-21
Ancien Testament, Nouveau Testament : continuité ou rupture ?
La figure du berger

Bien sûr qu'il y a continuité entre l'Ancien et le Nouveau Testament !
Le Nouveau testament est écrit sur la base de l'Ancien ; il se veut une interprétation de l'Écriture, mais en aucun cas une Écriture de remplacement.
C'est toujours le même Dieu, c'est la continuité de l'histoire du salut. L'événement Jésus, surtout sa mort et sa résurrection, s'expliquent pour les premiers chrétiens à partir des textes de la Bible hébraïque. Dans ce qui se passe en Jésus, ils voient l'accomplissement de ce qu'ont espéré les prophètes.
Enfin, les prières et chants – surtout les Psaumes – de l'Ancien Testament semblent presque intemporels et sont utilisés par des générations innombrables de croyants … des deux religions !

Bien sûr qu'il y a aussi rupture !
La mort de Jésus sur la croix suivie de sa résurrection est un événement totalement contradictoire et, dans le fond, insoluble pour la spiritualité de l'Ancien Testament, sauf, peut-être, pour un passage du livre d'Ésaïe, celui qui parle du Serviteur souffrant. Mais cette contradiction de la croix constitue aussi une rupture pour tout raisonnement humain normal. Dans le fond, la rupture passe moins entre l'AT et le NT, mais entre l'initiative de Dieu et la pensée humaine.

Pour la comparaison, j'ai choisi la figure du berger.
Quelques points de comparaison et de contraste :
Le berger d'Ésaïe arrive en triomphe (c'est ce qu'on appelle, par un terme spécial, une théophanie), tandis que le berger de Jean sort de l'enclos et appelle. Dans Ésaïe, les voix qui parlent et crient sont multiples, dans Jean, il y a une seule voix. Ésaïe campe la scène dans un paysage géographiquement défini ; Jean reste vague et utilise des éléments passe-partout : un enclos, des pâturages …
Dans le texte d'Ésaïe, l'histoire est très présente ; c'est l'expérience de l'exil et du retour au pays de Juda. Dans le texte de Jean, l'allusion à l'histoire est plus discrète ; c'est la séparation des chrétiens et des juifs en deux religions et le passage de l'Évangile aux autres peuples.

Le Dieu d'Ésaïe est comme surdimensionné, presque écrasant : il est créateur/modeleur de paysages, juge, consolateur puissant, berger parfait (c'est difficile de mener un troupeau avec plein d'agneaux nouveaux-nés !), libérateur glorieux et triomphant. Le Dieu de Jean est beaucoup plus à taille humaine (c'est aussi logique, puisque c'est Jésus qui parle) et n'utilise pas la force, au contraire, il va subir lui- même la mort.

Nous retrouvons là quelques différences entre AT et NT qui nous occupent l'esprit : l'AT est écrit sur le fond d'une histoire longue et compliquée et humainement souvent ambiguë, avec, forcément, son lot de batailles, de déportations et de violence. Le Dieu de l'AT est un Dieu très énergique, actif et créatif, dont nous goûtons parfois difficilement la souveraineté, qui peut paraître écrasante. Les relations souvent tumultueuses et dramatiques entre Dieu et son peuple demandent des nerfs solides, si on veut les suivre. Mais, d'autre part, la force poétique des textes de l'AT nous subjugue et conserve une jeunesse éternelle.

Le NT couvre une histoire beaucoup moins longue et dont nous ne voyons souvent moins les problèmes parce que nous lisons rarement les épîtres en entier. Nous perdons aussi progressivement de vue l'enracinement juif du NT, parce que nous sommes avant tout attirés par l'universalisme, par le passage de l'Évangile aux autres peuples. Le Dieu du NT est un Dieu plus "civilisé", peut-être, plus "moderne", sans sautes d'humeur, aussi. Bien sûr, l'incarnation en Jésus en fait un Dieu proche, dont on a moins peur.

Mais beaucoup de traits sont communs, si on prend ces deux textes :
La sollicitude du "berger" et l'infinie fragilité de l'existence humaine, livrée à toutes les agressions, que ce soit le vent chaud sur l'herbe ou le loup dans la bergerie. L'appel à la confiance en Dieu en toutes choses, et la réclamation de l'égalité de tous devant Dieu, exprimés dans Ésaïe par le curieux rabotement des montagnes (symbole de l'orgueil humain). L'ouverture vers l'espérance et la relation de tendresse que Dieu offre à son peuple. Mais surtout, ce qu'il y a en commun, c'est que les deux textes se confrontent à la violence et à la mort et qu'ils annoncent la résurrection ou la régénération de la vie au-delà de la mort.

La violence est regardée en face, elle est là, elle fait partie de l'humanité et de son histoire. Ésaïe en parle sous une forme poétique ; mais Jean utilise la métaphore du loup, ainsi que celle du voleur. Ce sont des images qui font réagir immédiatement. Comment Dieu réagit-il à l'expérience de la violence ?

Dans l'AT, c'est l'expérience de la défaite, de l'exile, de la perte des repères. La catastrophe d'un peuple !
Dieu affirme alors sa présence même en exil et devient presque le thérapeute de son peuple : il l'aide à se définir par d'autres catégories et à reconstruire son espérance.
Dans le NT, Dieu se livre lui-même à la mort. C'est la catastrophe de Dieu, ou du moins d'une certaine image de Dieu. La résurrection de Jésus confirme que cela est bien vrai et valable.

Si, dans l'AT, l'expérience de la violence et de la mort débouchent, grâce à Dieu, sur une refondation et une renaissance de l'humanité, dans le NT, la violence et la mort sont admis dans l'existence même de Dieu et bouleversent toutes les idées religieuses reçues. Dans les deux cas, Dieu est souverain, créateur et puissant ("j'ai le pouvoir", dit Jésus), mais d'après le NT, il est encore plus déconcertant ! Déconcertant à un tel point que je crois que de longues périodes du christianisme n'ont pas su en rendre compte, et même nous, le plus souvent, ne savons pas en rendre compte.

Que reste-t-il à faire à la communauté des croyants ?

Dans Ésaïe, la communauté des croyants fournit toutes ces voix qui transmettent la Bonne Nouvelle de colline en colline. Le peuple d'Israël a comme vocation de proclamer de proclamer la grandeur et l'amour de Dieu.
Dans Jean, le troupeau du bon berger aura comme tâche d'accueillir les troupeaux qui viendront d'ailleurs. Le peuple chrétien est appelé à construire l'unité de l'humanité croyante, malgré et avec toutes ses différences.

Il est évident que nous sommes, les uns et les autres, l'un et l'autre peuple de Dieu, loin de cet idéal. C'est pourquoi, AT et NT nous appellent avec la même force à retourner au Dieu vivant, à nous confier en son amour et à vivre de sa grâce seule !
Amen








7 septembre 2003, Marc 7, 31-37
Jésus guérit un homme sourd-muet

" Les histoires de La Bible qui racontent des guérisons de malades sont toujours très belles et émouvantes, car nous partageons, pour un instant, toute la joie de ces personnes et leur louange à Dieu. Mais très vite, nous nous retrouvons dans notre monde d'aujourd'hui, et les histoires de la Bible nous semblent vraiment lointaines.

Quel effet nous font, après tout, les récits de guérison ? D'un côté, nous nous disons que, du temps de Jésus, il n'y avait pas encore de médecine performante, que beaucoup de maladies étaient incurables ; alors, forcément, les gens cherchaient des miracles, là où aujourd'hui nous avons des thérapies. Ça fait une différence énorme entre notre vie et celle des gens de la Bible. De l'autre côté, nous reconnaissons que Jésus faisait des miracles … mais que nous n'y arrivons pas, en tout cas pas couramment … et là, la différence entre notre aujourd'hui et le temps de Jésus devient terrible. D'autant plus que la médecine moderne ne peut pas prétendre non plus guérir les sourds-muets.

Mais la Bible est plus qu'un livre d'histoires, elle doit pouvoir nous dire quelque chose aujourd'hui. Jésus n'a pas seulement vécu il y a 2000 ans, il est vivant aujourd'hui. Il doit pouvoir faire quelque chose parmi nous aussi. Il serait tentant d'utiliser un raccourci et de déclarer que là où il n'y a pas de guérison miraculeuse, il n'y a simplement pas assez de foi ou de fidélité à Jésus Christ. Les guérisons inexplicables existent bel et bien, mais elles ne se commandent pas.

Non, le chemin de l'appropriation de cette histoire biblique est un peu plus long, mais il nous fait découvrir aussi beaucoup plus de choses. Il est important de se laisser remettre en mouvement par ce qui nous dérange, pose question (le miracle) ou nous intrigue. Moi, je suis intriguée par l'ordre "Ouvre-toi". Pourquoi Jésus ne dit-il pas simplement "Entends et parle" ?

Comment cela s'est-il passé, déjà ?
On lui amène un sourd qui a de la difficulté à parler, et on le supplie de poser la main sur lui.
C'est typique ! On a trop souvent tendance à prendre un handicapé pour plus handicapé qu'il n'est. Ainsi, les amis de cet homme le traitent comme s'il ne pouvait pas exprimer lui-même ses désirs, et font tout à sa place ; ils prescrivent même à Jésus ce qu'il a à faire. Mais Jésus, et cela est typique pour lui, ne se conforme pas simplement à la demande des autres. Guérir, oui, il le veut. Mais auparavant, il a quelque chose de très important à ne pas oublier : entrer en relation directe avec cet homme sourd, l'accueillir pleinement en tant que personne, le rencontrer tel qu'il est, là où il est. C'est pour cela que Jésus l'éloigne de la foule et se consacre à lui, seul à seul.
Ce qui est intéressant dans la scène qui suit, c'est qu'on peut interpréter les gestes de Jésus aussi bien comme les gestes d'un guérisseur traditionnel que comme des signes de communication non verbale, une façon qu'a trouvé Jésus pour entrer en accord avec son vis-à-vis qui n'entend pas. C'est dans ce deuxième sens que j'interprète aujourd'hui les gestes de Jésus.
Il le prend à l'écart pour pouvoir se mettre en face de lui sans parasites de la communication. Il lui met les doigts dans les oreilles pour demander si c'est bien là qu'il y a un problème, si c'est bien là qu'il veut être guéri. Il lève les yeux au ciel : je demande le secours de Dieu avec toi. Il crache (geste apotropaïque, censé éloigner les esprits mauvais) : débarrassons-nous de ce qui t'enferme, de ce qui est mauvais pour toi.
Si Jésus dit "ouvre-toi", c'est que, probablement, il a discerné quelque chose dans la demande de l'autre qui exprimait le souhait d'être fondamentalement guéri, non seulement libéré de son handicap, mais intégré dans des relations vivantes avec les gens de son village, être ouvert vis-à-vis d'eux, pour qu'eux aussi, à leur tour, s'ouvrent à lui !

Le succès de cette formule ne se fait pas attendre : non seulement notre homme commence à parler, mais tout le village parle aussi ! Il s'exprime en chœur pour célébrer la louange de Dieu. D'après ce qu'ils disent, ils reconnaissent que le temps du salut – le temps messianique – a commencé parmi eux. Nous avons entendu tout à l'heure la lecture d'Ésaïe qui annonce ce temps du salut.
Toutefois, ce qui est étonnant, et un peu "décalé", c'est qu'ici, ce ne sont pas des gens qui lisent la Bible, puisque Jésus se trouve ici territoire païen ! Jésus a donc ouvert ces gens au message du Dieu de la Bible. Le mot "ouvre-toi" s'applique vraiment à tous les villageois, et bientôt, il s'appliquera à tous les peuples.

Si nous en revenons maintenant à notre questionnement d'aujourd'hui à propos de cette guérison, je pense que le mot "ouvre-toi" est très important pour nous aussi. Je crois que Jésus nous appelle à nous ouvrir les uns aux autres, et en particulier aux personnes souffrantes et handicapées. Une nouvelle attitude est à découvrir, dans l'ouverture sans préjugés, au lieu de parler ou de décider à la place de l'autre. L'appel à l'ouverture est aussi valable vis-à-vis de Dieu : reconnaissons la manifestation de son amour parmi nous, partageons la joie de ceux qui en font l'expérience, et parlons-en. Quand Jésus avait guéri le sourd bègue, non seulement celui-ci parlait, mais tout le village bruissait de la louange de Dieu. Est-ce que nous donnons à d'autres l'occasion de découvrir le Dieu d'amour ?

Si je terminais la prédication ici, elle aurait une note enthousiaste, mais je ne me sentirais pas tout à fait honnête. Car il faut aussi prendre en vue l'expérience de la souffrance et de l'échec de la guérison. Le miracle de Jésus n'est pas un acte triomphant, mais un acte qui aborde de front toute la souffrance humaine, qui est pour nous l'ombre portée de la mort et du mal qui nous hantent. Le texte dit que Jésus soupire – ou gémit – avant de guérir cet homme. Le soupir est, dans la Bible, l'expression par excellence d'un sentiment d'oppression, d'attente oppressée. Le soupir exprime qu'on n'en peut plus, à la limite qu'on est excédé, on n'en voit pas le bout. Soupirer, c'est souhaiter ardemment que les réalités insupportables de ce monde prennent fin, que Dieu fasse enfin du nouveau. , Jésus soupire parce qu'il se trouve confronté à tout le poids de la souffrance de ce monde, qui l'affecte profondément. Jésus soupire car, plus il va de l'avant, plus sa vie est dure. Plus il ouvre les frontières du Royaume de Dieu (comme ici aux païens), plus il sera persécuté par les autorités religieuses. Plus il avance, et plus il s'enfonce dans l'humanité et se trouve confronté à tout ce qu'il y a de fragile, de vulnérable et de périssable dans son propre corps.
Je reprends un passage du commentaire de Jean Vallette qui m'a marquée :
Le gémissement de Jésus devant cet homme captif que le mal tient lié et qui représente tout un peuple et peut-être tout un monde, est à la fois l'écho de la douleur des hommes et celui de la douleur de Dieu. Jésus semble être à ce tournant de son existence et de son ministère où il achève de découvrir que la passion des hommes et celle de Dieu se rencontrent et se nouent en lui, pour le conduire jusqu'à la croix.

Mais cette expérience n'arrête pas Jésus dans ses convictions, elle ne l'empêche pas de guérir l'homme qu'il a en face de lui. Le temps messianique a commencé, à la fois dans la souffrance et dans la guérison de ce vieux monde. La mort que Jésus subira sur la croix ne pourra pas empêcher sa résurrection. Jésus vient nous rejoindre là où nous sommes, dans notre expérience de vie, et il nous rencontre tels que nous sommes et pas autrement.

Nous célébrons ensemble cette rencontre dans le baptême et dans la Cène où l'expérience corporelle et l'écoute de la Parole coïncident. Nous y rencontrons Jésus Christ tel qu'il est, ressuscité et vainqueur de la mort, et nous recevons son appel "Ouvre-toi".

Oui, Seigneur, ouvre-nous à ton appel, et ouvre-nous à nos frères et sœurs, tels qu'ils sont.
Amen








29 juin 2003, Marc 14, 17-20, 32-41, 55-65, Marc 15, 25-28, 33-39
Suite à la journée de solidarité avec les victimes de la torture

"Souvenez-vous de ceux qui sont en prison, comme si vous étiez prisonniers avec eux, de ceux qui sont maltraités, puisque vous aussi, vous avez un corps.
Hébreux 13 3

La torture ,'est jamais loin de nous. La torture, c'est plus que la violence ou le non-respect de l'autre, qui rendent déjà la vie dans nos centres urbains si difficile.
La torture, c'est une violence systématique qui vise à déposséder le torturé de sa dignité, de sa personnalité, de son autonomie interne et de son enracinement affectif et moral. La torture doit dégrader une personne à un état inférieur ou à l'état d'objet, briser sa résistance et la faire adhérer au système de valeurs de son tortionnaire. La dignité fondamentale de la personne est niée dans la torture, elle est instrumentalisée et dévalorisée, prouvant ainsi que le tortionnaire avait raison de faire ce qu'il fait.

La torture est pratiquée dans de nombreux pays de notre planète, mais elle n'est jamais loin de nous : Violences envers les jeunes filles en milieu musulman dans les banlieues, certaines pratiques de bizutage dans les écoles, pédophilie dans la société mais aussi dans les familles, et aussi interrogatoires musclés dans certains commissariats, ou encore la mémoire des pratiques de torture pendant la guerre d'Algérie - la torture est à portée de main, sournoise et insidieuse, et nous pose la question de l'état de notre société, de la place de la dignité humaine parmi nous et non loin de nous.

L'ACAT, action des chrétiens pour l'abolition de la torture, appelle à la vigilance et à la sensibilisation, ici chez nous et au loin dans d'autres pays du monde ; elle appelle à la solidarité avec les victimes de la torture et à l'engagement en leur faveur. L'ACAT est convaincue que l'humanité est une et indivisible, et elle nourrit sa réflexion des sources de la foi chrétienne.
Déjà, le verset de l'épître aux Hébreux le dit à sa façon, en appelant les chrétiens à cette solidarité fondamentale, naturelle, avec les torturés, "puisque vous aussi, vous avez un corps". le corps comme expression de l'individualité de chacun, en même temps que la solidarité naturelle entre tous.
Hébreux 13, 3 propose de rétablir cette solidarité naturelle en surmontant la séparation entre le dehors et le dedans de la prison. L'ACAT cite le témoignage d'une religieuse tibétaine, récemment libérée après 10 années de détention, à ce même sujet : "Vous tous qui êtes dehors, qui avez fait tout ce que vous pouvez pour nous, nous vous sommes infiniment reconnaissants et nous ne vous oublierons jamais." Et Guy Aurenche, avocat engagé dans la Fédération Internationale des ACAT, cite dans son livre "Bonne nouvelle à un monde torturé" le témoignage suivant :
"Commandant dans l'armée chilienne, j'ai dû choisir dès les premières heures du coup d'État : je ne tirerais pas sur la foule des manifestants. Arrêté, je fus torturé. Les brutalités les plus sauvages et bestiales me furent imposées. L'on m'avait enfermé dans une caisse en bois dont les dimensions m'interdisaient de me tenir debout. Ainsi pendant plus de six semaines ; j'attendais et je sombrais dans le désespoir. Un jour, en allant aux toilettes, quelqu'un m'a crié : on parle de toi au-dehors. Ayant entendu ce message, je savais que j'étais sauvé."

La méditation chrétienne fait encore un pas de plus. Notre foi se base sur le fait que Dieu lui-même n'est pas resté en dehors de ce que nous vivons et de ce que nous sommes, mais qu'il a surmonté la séparation entre nous et lui en venant vivre parmi nous en Jésus-Christ. Jésus, vivant avec un corps humain, a vécu tout ce qui est à nous, et en particulier les souffrances spécifiques des torturés et condamnés à mort.
J'ai dit au début que la torture n'est jamais loin de nous. La foi chrétienne ajoute aussitôt que Jésus-Christ n'est jamais loin des torturés. Le récit de la Passion de Jésus contient aussi les grandes étapes du procédé de la torture qui se répète jusqu'à nos jours.

La trahison de la part d'un de ses proches remet brutalement en question les repères affectifs de Jésus. Comment savoir à qui il peut encore faire confiance ?
Lors de la prière à Gethsémané, Jésus est laissé seul par les disciples sur lesquels il croyait encore pouvoir s'appuyer, et même Dieu se fait loin. Les certitudes spirituelles elles-mêmes sont ébranlées.

Après l'arrestation, c'est l'interrogatoire, et à la fin de celui-ci, la torture (déjà à l'époque on leur mettait la tête dans un sac !) et l'humiliation de Jésus.

Lors de la crucifixion, Jésus est disqualifié, poussé dans le camp des malfaiteurs. Quand Jésus meurt, ses bourreaux croient en avoir fini avec lui et pouvoir tourner la page. Souvenons-nous que les crucifixions devaient aussi avoir une fonction d'intimidation de la population !

Mais Jésus, s'il subit la torture et la mort, n'y succombe pas. A plusieurs reprises, la résistance se fait jour, jusqu'à triompher dans la résurrection :
Pendant l'interrogatoire, Jésus se souvient qui il est et le rappelle aux autres : "Vous verrez le Fils de l'homme venir avec les nuages …"
Sur la croix, il prie le Psaume 22, la prière du juste persécuté, qui sera réhabilité par Dieu aux yeux de tous.
Après sa mort, le chef de ses bourreaux changera radicalement et reconnaîtra que celui-ci était fils de Dieu.
La résurrection est l'ultime confirmation de la victoire de Jésus sur la torture et la mort, après être passé au milieu d'elles.

C'est cela le message d'espérance qui vient de la Bible et de la foi : la solidarité de Dieu en Jésus-Christ avec les souffrances de torturés, et la victoire sur la mort et son engrenage, le chemin possible vers un changement en profondeur, tout comme les disciples ont perdu leur peur, et le bourreau a changé de voie. En dernier lieu, ce message d'espérance est le message du pardon, étape ultime et nécessaire pour que nos sociétés ne restent pas enfermées dans l'engrenage de la mort.

Je cite encore dans le livre de Guy Aurenche, cette fois-ci un prisonnier cubain :
"Certains criaient pour nous demander comment nous pouvions pardonner à des hommes qui nous battaient, nous torturaient. Nous n'avions pas d'explication à ce moment-là… Nous ne pouvions apporter d'autres réponses que celles de la foi et de la volonté. Nous ne voulions pas devenir des animaux comme les gardes qui étaient contre nous. Nous les considérions d'ailleurs comme des êtres humains malgré leur dureté. Nous devions être des hommes pour deux, pour eux et pour nous… Si l'on veut un jour retrouver ses amis, il faut apprendre, et dès maintenant, à aimer ses ennemis."

Forts de l'enseignement de la Bible, de la présence de Jésus parmi nous, et du témoignage de ceux qui ont surmonté la torture, laissons-nous saisir par l'appel à la solidarité avec les victimes de la torture, l'appel à l'engagement pour faire reculer la torture où qu'elle apparaisse, et à aider notre monde de passer de l'engrenage de la mort à la dynamique de la vie !

Amen

Bettina Cottin








8 juin 2003, Actes des Apôtres 1, 1-3, 6-14, 2, 1-14, 22-24, 33-36, 37-38, 41 : baptêmes et confirmations des catéchumènes

Chers Clémentine, Émilien, Faustine, Hélène, Jacques-Henri, Marion, Mathilde, Quentin et Vanessa,
c'est avec une très grande joie que nous vous entourons aujourd'hui pour vos baptêmes et confirmations. Cela fait du bien de se sentir unis dans une même foi, compagnons de route les uns des autres et tous ensemble avec Dieu.
L'Église vous accueille. Vous y prenez la place qui est la vôtre, à la même hauteur que les autres. Ce sera le plus visible tout à l'heure, dans la Sainte Cène.
Le culte de fête d'aujourd'hui ne nous fait pas oublier qu'il reste toujours des question non encore résolus (on en a discuté, parfois un peu trop longuement, à votre goût, à la retraite des catéchumènes), des doutes, et surtout les difficultés de la vie.

L'un d'entre vous a dit "Je ne promets pas de venir à tous les cultes, car les week-ends des adolescents sont rarement consacrés à la religion…", et je pense que c'est là, en effet, un des problèmes qui se posent à vous (mais aussi aux adultes, rassurez-vous). Que pouvez-vous promettre ? Que pouvons-nous promettre, nous tous ? Sous quelle forme pouvons-nous vivre notre foi ? Je ne veux pas ici faire de la morale (en ce cas, vous vous douteriez bien par vous-mêmes de ce que je dirais, aussi, je n'ai plus besoin de le dire). Mais je voudrais chercher avec vous des pistes, des chemins praticables pour nous dans la Bible, dans l'expérience des tout premiers chrétiens … du temps où ils ne s'appelaient même pas encore chrétiens.
Ce récit du début des "Actes des Apôtres" nous montre un vécu collectif que nous pouvons reprendre au niveau personnel, pour ensuite refaire le lien avec la communauté. La première Pentecôte fut pour ainsi dire le baptême et la confirmation de l'Église chrétienne dans sa toute première jeunesse.

Le récit avance en quatre phases :
La communauté des disciples autour de Jésus
La consolidation du groupe
L'événement de l'Esprit
La naissance d'une communauté d'un type nouveau

Depuis qu'ils ont retrouvé Jésus ressuscité, depuis qu'ils ont surmonté les choc de la croix, les disciples se serrent autour de Jésus. On les imagine suspendus à ses lèvres, ne le lâchant pas d'une semelle. De quoi leur parle Jésus ? Non pas de l'au-delà (au grand regret de certains curieux d'aujourd'hui), mais de ce qui se passera sur cette terre, avec les disciples et grâce à eux. Mais ils ont du mal à imaginer. Que peut bien vouloir dire "Vous serez mes témoins …jusqu'aux extrémités de la terre" ? Et voilà que Jésus les quitte, du moins il leur devient invisible. Que faut-il faire dans l'immédiat ?

Les disciples commencent par faire des rangements, pourrait-on dire. Ils mettent de l'ordre dans leur groupe - ils vont même élire un autre douzième apôtre pour remplacer Judas, le traître, qui est décédé - et ils se rapprochent de la famille de Jésus, sa mère, ses frères, qui dans le passé n'avaient pas toujours vu d'un très bon œil les activités et les fréquentations de Jésus. Mais depuis la croix et la résurrection, ils ont rejoint le groupe des disciples, et les malentendus d'autrefois ont été dissipés.
Et le groupe attend. Il prie, mais ne sait ni jusqu'à quand il faut attendre , ni ce qu'il attend à vrai dire. Cela peut être assez éprouvant, de ne pas avoir d'idée de ce qui va suivre.

Les sept semaines de la période de fête de la Pâque juive touchent à leur fin. Et là, au dernier jour, celui de la Pentecôte, un événement nouveau fait irruption. Un événement presque inclassable, difficile à expliquer jusqu'à aujourd'hui. Les phénomènes de vent et de feu font penser qu'il s'agit d'une révélation de Dieu, comme dans l'Ancien Testament. Mais la nouveauté, ce sont les langues : les apôtres parlent en langues étrangères( qu'ils n'ont jamais apprises à l'école), et le public les entend chacun dans sa langue maternelle. Le groupe des disciples n'est plus renfermé sur lui-même, mais il ose communiquer à l'extérieur, malgré les moqueries de certains.
Mais l'événement reste inclassable tant qu'on n'a pas entendu le contenu de ce qu'ils communiquent. Le discours de Pierre parle de Jésus, Messie, crucifié et ressuscité, Sauveur de Dieu envoyé à tous, et il invite tous à croire en lui. Là, il devient clair que cet événement inclassable, c'est la venue de l'Esprit de Dieu, celui qui rend Jésus présent et ouvre la communauté avec lui à tous.

Ce discours, cette communication, vont donner naissance à ce que j'ai appelé une communauté d'un type nouveau. Pourquoi nouveau ? Quand on lit le texte rapidement, on reste accroché au chiffre impressionnant de 3000 nouveaux membres en un jour. Objectif de rêve pour tous les missionnaires ! Mais le plus impressionnant est ailleurs.
Souvenez-vous, Pierre dit dans son discours : "Dieu l'a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous avez crucifié." Oui, vous avez bien entendu. Pierre parle à ceux qui ont crié "crucifie-le", il parle aux foules aveuglées qui avaient souhaité la mort de Jésus, à ces gens dont lui-même, comme les autres disciples, avait naturellement peur jusqu'à présent. Ces mêmes gens, il les invite maintenant à la foi. Et ils vont donner suite. La résurrection de Jésus et l'effusion de l'Esprit les convainquent de leur erreur et de leur faute. Ils demanderont le baptême.
La nouvelle communauté chrétienne réunit les ennemis d'hier. Elle pratique le pardon et la réconciliation, au nom de Jésus-Christ. Elle devient un lieu d'espérance et de témoignage au milieu du monde et jusqu'aux confins de la terre.

Qu'est-ce que cela peut nous dire pour aujourd'hui ? Pour faire simple, j'ai envie de vous proposer les quatre mêmes étapes, actualisées pour vous.

Rester proches de Jésus
A travers toute votre vie, quoi qu'il arrive, Jésus veut être votre meilleur ami. Jésus vous assure de la fidélité de Dieu qui ne se dément jamais. Même dans les moments difficiles ou les doutes, accrochez-vous toujours à lui. Et si la lecture de la Bible vous pose problème, là encore, prenez comme point de départ, comme critère d'interprétation, les textes qui parlent de Jésus ou qui formulent ses paroles.
L'Église, en se retrouvant aux cultes et en se rassemblant dans la Sainte Cène, ne fait pas autre chose que de chercher la communauté avec Jésus et affirmer que sans lui, nous ne pouvons rien faire.

La consolidation de la communauté est plus difficile à penser à votre âge. L'institution de l'Église est loin de vos préoccupations. Mais, dans le fond, c'est tout simple. L'Église se donne un organisation pour être disponible à tous, pour que son fonctionnement soit clair, et surtout, pour offrir des espaces où l'on puisse se retrouver et aussi inviter les autres. Nous vous encourageons donc à ne pas rester chacun dans son coin, mais à vous retrouver, et à former à votre façon une communauté visible.

L'événement de l'Esprit. Je pense que beaucoup de chrétiens sont secrètement un peu déçus de ne pas vivre quelque chose d'aussi sensationnel que la première Pentecôte. Certaines Églises évangéliques (qui s'appellent "pentecôtistes", justement) pensent sérieusement qu'un événement de l'Esprit sous forme sensationnelle est nécessaire à la vie chrétienne.

Je peux vous dire que l'expérience de l'Esprit Saint est en effet extraordinaire, mais pas forcément publicitaire. C'est un changement en profondeur dont on ne se croyait pas capable. (Et quand on a vécu ça, on ne cherche plus le sensationnel.) L'Esprit crée en nous une personnalité renouvelée et dirige l'Église sur des chemins nouveaux. Les deux thèmes : le courage de témoigner dans un environnement hostile et la réconciliation avec les ennemis, sont d'une grande actualité aujourd'hui. Je vous laisse, pour votre vie personnelle, ces deux pistes de réflexion : le courage d'être chrétien au vu de tous, et la capacité de se réconcilier avec ses ennemis.

Enfin, la communauté d'un type nouveau. Ici, je dois m'arrêter de parler. Car la communauté de demain, c'est vous qui la ferez. Nous nous réjouissons de ce que nous pouvons déjà faire ensemble, par exemple, l'un de vous collabore déjà au site Internet de notre paroisse. Mais pour l'avenir, il nous faudra passer la main à ceux de votre génération.
Nous faisons confiance au Saint-Esprit pour nous conduire sur de nouvelles voies, et nous vivons cette confiance, ensemble, dans l'écoute de la parole et, dans quelques instants, dans le partage du repas du Seigneur.
Amen

Bettina Cottin








25 mai 2003, Esaïe 52,1-12

Remue-toi, décarcasse-toi, revêts-toi de ta force, Sion, revêts tes habits les plus magnifiques, Jérusalem, ville sainte, car incirconcis et impur ne continueront plus à venir chez toi.
Dépoussière-toi, debout, Jérusalem captive, arrache les liens de ton cou, Belle Sion captive. Oui, ainsi a parlé le Seigneur : "gratis, vous avez été vendus et ce n'est pas contre de l'argent que vous serez rachetés"..
Oui, ainsi a parlé le Seigneur Adonaï : "au début, mon peuple descendit en Égypte pour y séjourner comme immigré, ensuite l'Assyrie l'opprima pour rien..
Mais maintenant, qu'ai-je à faire ici, parole du Seigneur, puisqu'il a été pris gratis ; ses tyrans hurlent, parole du Seigneur, et continuellement, tout le jour, mon nom est outragé..
C'est pourquoi, en ce jour-là, mon peuple connaîtra mon nom ; oui, LUI, c'est moi qui dis "me voici". Qu'ils sont fascinants sur les montagnes les pieds de l'évangéliste proclamant la paix, l'évangéliste proclamant la délivrance, disant à Sion "ton Dieu règne" !.
Voix de tes guetteurs : ils élèvent la voix, ensemble ils crient de joie, oui, œil contre œil, ils voient le Seigneur revenir à Sion..
Éclatez-vous, jubilez ensemble, ruines de Jérusalem, car le Seigneur réhabilite son peuple, rachète Jérusalem.Le Seigneur dévoile la puissance de Sa personne aux yeux des peuples, tous les confins de la terre verront la délivrance de notre Dieu..
Décampez, décampez, sortez de là, ne touchez rien d'impur, sortez du milieu d'elle, nettoyez-vous, porteurs d'objets du Seigneur..
Mais sortez sans hâte, ne marchez pas comme des fuyards, car le Seigneur marche devant vous et le Dieu d'Israël, c'est votre rassembleur-réunificateur !.
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Un vieux texte, mais une mitrailleuse tirant par rafales ! Un chapelet d'impératifs, une quinzaine tant au début qu'à la fin. Pourquoi autant ? Serions-nous encore des enfants à qui il faut dire de faire ceci ou cela ? La foi a-t-elle besoin d'impératifs ? C'est une première question. En fait, il s'agit, sous des formes variées, d'un même ordre : partez. Quittez le lieu où vous êtes, la personne que vous êtes. Arrachez-vous à ce qui vous a conditionnés et emprisonnés. Mais n'est-ce pas un ordre impossible à exécuter, un ordre qui abat le moral d'un prisonnier ? A moins que celui qui donne l'ordre de partir soit aussi celui qui affirme : j'ai ouvert la porte, va, tu es libre .

L'impératif s'intéresse à ce qui est à faire. L'indicatif, lui, est un index qui montre ce qui est. Si j'ai des difficultés de relations avec les autres, femme, mari, parents, enfants, ceux et celles avec qui je fais route, travaille, n'est-ce pas souvent parce que l'impératif de ma supériorité que j'utilise pour imposer ma volonté, masquant parfois une possible culpabilité, me permet de faire l'économie de l'indicatif de ma vulnérabilité ? Il n'en est pas ainsi avec Dieu. Lui, au contraire, il commence par l'indicatif de ce que sa tendresse a accompli. Après seulement, il multipliera les impératifs nécessaires à inventer notre liberté.

L'ajout en prose du texte l'explicite bien. Les outrages perpétrés sur des hommes et des femmes, captifs, humiliés, par des tyrans hurlant de triomphe, atteignent Dieu lui-même. Dans leur corps souffrant, il souffre. En eux, c'est son droit d'être leur Dieu qui est violé. Il réagit, l'index pointé sur lui-même, comme le dit une très curieuse expression : LUI, c'est moi qui dis "me voici". Je suis bien le Tout Autre, mais me voici avec vous, exactement là où vous êtes. Son indicatif exprime sa présence dans notre faiblesse, dans notre souffrance, dans notre nuit de créatures qui n'en pouvons plus, sommes marqués par la mort. Alors jaillissent ses impératifs, sans cesse répétés, tant il sait notre peur de cette liberté donnée qui, vraie résurrection, nous lance, libres, avec et devant lui, inventer des aventures libératrices avec les autres.

Une deuxième question surgit, non plus des impératifs, mais de l'indicatif central du texte : ton Dieu règne. Pourquoi ce règne divin n'est-il pas visible, pas plus aujourd'hui qu'hier ? Pourquoi des gouvernants règnent-ils si impérativement, ordonnant de faire ou de ne pas faire ce qu'ils ont décrété être l'axe du bien ou du mal ? Qui peut nous assurer que, ce prochain week-end à Evian, lors de la rencontre des présidents des huit pays les plus industrialisés du monde, leurs décisions seront prises en fonction du droit, de la justice, du respect des vaincus, de la paix, et non pas pour manifester une fois encore le règne triomphant et asservissant des puissances économiques, financières, militaires ?

Ton Dieu règne est l'un des indicatifs de notre foi. Il demeure toujours inouï, fou. Pour la première foi dans l'histoire, il apparaît dans ce texte, juste au moment où il n'y a plus ni rois ni royaume d'Israël, de Juda, où Jérusalem est en ruines, le temple incendié, une partie de la population en exil à Babylone, terre païenne. C'est donc dans et d'une longue nuit, celle d'une défaite totale, politique, militaire, religieuse, qu'a jailli, contre toute évidence, la proclamation de la royauté de Dieu. Mais n'est-ce pas le propre de la foi de voir l'invisible et d'en proclamer la bonne nouvelle ?

Il en a vu des choses, le prophète ! il voit déjà les exilés arriver à Jérusalem. ça se passe si rapidement que les pieds du porteur de cette bonne nouvelle, l'évangéliste dira la traduction grecque, en sont déclarés fascinants. C'est si extraordinaire que ce retour des déportés est vu, encore une expression très forte, œil contre œil, comme le retour de Dieu lui-même. C'est si formidable que même les ruines de Jérusalem sont invitées à s'éclater de joie. C'est si universel que tous les peuples de la terre deviennent témoins de cette délivrance. En passant, notons que sont indiqués ici quatre ingrédients du culte : bonne nouvelle, présence de Dieu, joie, témoignage.
Nous aussi, à l'écoute du prophète qui, selon le chant suivant, le chapitre 53 d'Esaïe, évoque la souffrance du serviteur dont la mort donne la vie, que de choses voyons-nous ! Notre Dieu règne, indiscutablement, mais comme un anti-roi de tous les rois. Non en dominateur qui écrase, mais en serviteur qui, nous ayant rejoints jusque dans notre mort, nous y redonne vie, nous ressuscite. A Pilate lui demandant s'il est roi, Jésus répond : ma royauté n'est pas de ce monde. Mais si cette royauté-là n'est pas de ce monde, c'est bien dans ce monde-ci qu'elle s'exerce déjà. Dieu souffle sa vie en nous, nous revêt de la liberté de nous adresser à lui en disant : Abba, Père. Ce souffle renouvelle notre regard pour nous faire voir en tous ceux et toutes celles vers qui il nous pousse les partenaires avec qui construire plus de justice et de paix, ces signes de sa royauté dans ce monde.

Une troisième question vient du dernier indicatif du texte : Dieu marche. Il faut avouer qu'en appelant Dieu : l'Éternel, nos anciennes traductions ne nous ont pas aidés à le reconnaître mobile, en marche, en route vers du nouveau. Aussi la foi a-t-elle souvent immobilisé dans nos trop sages cages d'Églises et de paroisses le Dieu frétillant de vie créatrice. Si nous ne sommes pas peu fiers d'être réformés, ne sommes-nous pas très timorés quand il s'agit de mettre en œuvre le "semper reformanda" de l' "ecclesia reformata" ?

Mais Dieu marche. Sa passion pour ses créatures le lance sas cesse en avant. Au point que Jésus n'a pas d'autre lieu pour poser sa tête qu'une croix et que Marc, dans la ligne d'Esaïe, invente le mot évangile pour désigner la nouvelle qui annonce la marche de Jésus à la rencontre des humains, et, par là-même, de la mort. Dieu marche devant nous. Pas une circonstance de notre vie personnelle, de notre naissance à notre trépas, où Dieu ne nous précède, ouvrant une brèche dans nos murs, accueillant nos joies, faisant de nos échecs des tremplins où rebondir. Pas une circonstance de vie en Église où Dieu ne nous lance en avant pour découvrir du nouveau à vivre, lui qui a appelé les ruines de sa ville à éclater de joie, le crucifié à la vie, et nous appelle à foncer en avant, à la suite de Jésus.

Il est temps, après ce long détour par les indicatifs de la tendresse de Dieu de revenir aux impératifs jaillis de cette même tendresse : sortez. Foncez dans ce monde où tout est bouleversé, le politique ne maîtrisant plus l'économique, le progrès n'empêchant plus la récession, le racisme s'exacerbant de plus en plus, les intégrismes religieux tuant à qui mieux mieux. L'affirmation centripète des piétés égocentriques, hors de l'Église pas de salut, fait l'impasse sur l'ordre de sortir pour affronter du nouveau. Pourtant, c'est bien là, avec ceux et celles du dehors vers qui il nous fait aller, que notre Dieu nous attend pour l'invention de plus de justice et de paix. N'est-ce pas dans ce monde si chahuté que Dieu devient visible, œil contre œil, lorsque des hommes et des femmes se réconcilient et construisent ensemble une communauté de vie ?

Mais sortez sans hâte ni précipitation, pas comme le peuple d'Israël fuyant devant pharaon. Nous pouvons prendre du temps, ce qui ne veut pas dire en perdre. Dieu marche devant nous pour que nous allions à son rythme, le rythme de son travail défini par le verbe hébreu : rassembler, réunir. Notre Dieu règne, il est un passionné rassembleur-réunificateur, hommes et femmes, juifs et non-juifs, libres et captifs, pour parler comme Paul. Aussi Dieu nous répète-t-il sans se lasser aussi bien son indicatif : LUI, c'est moi qui dis "me voici" que son impératif : sortez.

Jean-Marc Droin








18 mai 2003, Matthieu 9,35-10,15
Notre mission aujourd'hui

Je préfère le dire franchement : j'ai un peu de peine à lire ce récit d'envoi en mission. Non seulement parce qu'il "date" - nous ne sommes plus au temps des "esprits impurs" et des "tuniques" - mais parce qu'il remue dans mes pensées un petit bruit désagréable de "croisade", avec le schéma classique en cinq points :
    1. il faut apporter au monde le bonheur, la justice et la paix !
    2. vous, vous êtes celles et ceux que le Seigneur a choisis pour cette mission,
    3. voici le "staff" qui vous commandera,
    4. vous disposez d'une grande puissance pour vaincre l'ennemi : allez-y !
    5. et ceux qui ne vous recevront pas en libérateurs seront massacrés !

Ca ne vous rappelle rien ?

Notre histoire est traversée de "croisades" construites sur ce modèle, depuis les croisades pour libérer Jérusalem, jusqu'à la tentation américaine de transformer la campagne iraquienne en croisade du Bien contre le Mal, en passant par la croisade de l'Inquisition contre les Juifs, celle de Simon de Montfort contre les Albigeois ou de Louis XIV contre les protestants, et beaucoup d'autres… sans oublier nos petites croisades personnelles et ordinaires, ces bagarres ou pour faire valoir ce que nous considérons comme le Droit - souvent notre droit ! - nous en arrivons à vouloir détruire l'autre :
   - au départ, toujours de bonnes intentions : la vraie foi, la justice, la paix…
   - en chemin un enthousiasme ou une colère, … qui enflent et deviennent vite aveugles,
   - et à l'arrivée, des massacres, des blessures et des amertumes qui empoisonnent l'avenir…

La mission de Jésus est-elle une croisade ?
Certains le pensent qui voudraient qu'on fasse preuve de plus d'énergie pour défendre le christianisme et ses valeurs, et pour attaquer tous ceux qui le contestent ou s'en moquent, à la télé et dans la pub, dans nos villes comme sur la scène internationale…
Et si nous hésitons, argumentons, réfléchissons… est-ce simplement parce que nous manquons de foi ? Nous devons nous poser la question, et accepter de nous confronter au texte biblique en le recevant dans sa radicalité exigeante.

"Jésus leur donna autorité… Allez… Guérissez… Chassez… et si l'on ne vous accueille pas, secouez la poussière de vos pieds…". C'est un récit d'envoi en mission.
Mais, quand on le lit attentivement, on se rend compte que c'est aussi une critique d'une certaine forme de mission. Peut-être parce que, quand il rapporte les paroles de Jésus, l'Evangéliste voit un certain nombre de défauts qui déforment la mission, déjà de son temps.

Le premier, c'est peut-être le risque de "l'encombrement" contre lequel l'évangéliste réagit : "ne prenez ni argent, ni monnaie, ni deux tuniques, etc.".
Que dirait Matthieu s'il vivait aujourd'hui ?!
Aujourd'hui - comme pour la guerre du Golfe ! - il faut commencer par faire un "plan médias" : travailler sa communication, intéresser à ce que la paroisse veut faire les journaux, la radio (au moins protestante) et si possible la télé ; puis, il faut travailler sa stratégie : prévoir son plan d'action et des plans de rechange en cas de problème ; après, il faut mettre en place une logistique : les locaux, matériel, l'organisation des déplacements… Je ne continue pas ! Et si l'on ne fait pas cela, on n'est pas sérieux !
Mais tout cela risque "d'encombrer" la mission, "d'encombrer" la rencontre avec l'autre, ou même de prendre sa place…

Et puis, il y a la tentation d'un certain "profit" et d'une certaine "promotion" de soi-même. Quand l'évangéliste écrit "Dans quelque ville ou village que vous entriez, informez vous pour savoir qui est digne de vous recevoir, et demeurez là jusqu'à votre départ", il pense peut-être à certains évangélistes qui confondaient - déjà ! - évangélisation et promotion sociale en n'hésitant pas à déménager chez les riches convertis ! Nous sommes toujours tentés par le profit et la promotion, au moins celle de notre Eglise : voyez comme c'est bien chez nous ! Voyez comme nous sommes efficaces !...

Et puis encore, il y a la tentation de l'installation et la tentation du pouvoir : "allez" avait dit Jésus, "guérissez", "proclamez"… mais la tentation est toujours grande de s'installer, de gérer et de dominer. Et dès les premières générations, on a vu des évangélistes se transformer en petits "gourous" régnant sur la communauté qu'ils avaient constituée.

Un récit d'envoi en mission, et en même temps la critique des dérapages de la mission !
La mission, ce n'est pas pour se faire voir, c'est pour rencontrer l'autre.
La mission, ce n'est pas pour gagner, c'est pour servir.
La mission, ce n'est pas promouvoir nos idées, c'est annoncer l'Evangile de Jésus-Christ !


Deux choses me frappent encore particulièrement dans ce récit. Deux choses qui nous renvoient au cœur de la mission chrétienne et la distinguent de toutes nos envies de croisade.

D'abord, c'est la "pitié" de Jésus pour les foules . Jésus lance ses disciples en mission parce qu'il est ému, profondément ému par la détresse.
La détresse de ces gens qui cherchent sans trop savoir que chercher. La détresse de ce peuple qui réclame du pain et de la justice, qui voudrait faire de lui un Messie victorieux et qui le voit parfois en chef des démons. La détresse de ces hommes et ces femmes qui crieront bientôt "Crucifie !".
Dans cette "pitié" de Jésus, il y a quelque chose qui dépasse notre entendement. Il y a l'amour de Dieu qui a pitié même de celles et ceux qui le rejettent. Il y a cet amour total, jusqu'au bout, irraisonné,… qui fait que chaque fois que notre mission se transforme en croisade contre l'autre, elle n'est plus la mission du Christ.

Et puis, il y a le contenu de la mission : "la Bonne Nouvelle du Royaume", le cri : "Le Royaume de Dieu s'est approché !". Une expression un peu mystérieuse qui nous montre bien que la mission chrétienne ne nous appartient pas. C'est Dieu lui-même qui s'approche, qui agit, qui se révèle, qui se donne. La mission, c'est ainsi toujours un don à découvrir et des chemins nouveaux à parcourir, à l'écoute de la Parole et en dialogue avec nos contemporains.

Je l'ai déjà dit en plusieurs occasions : il me semble que ce dialogue se noue aujourd'hui à partir de 3 questions essentielles, que l'actualité fait ressurgir : Qui est Dieu ? Qu'est-ce que la vie ? Et demain, qu'est-ce qu'il nous réserve ?

Qui est Dieu ? Le Royaume qui s'est approché, c'est la révélation que Dieu est Père.
Dieu, c'est l'ami des humains, celui que Jésus appelle Père. Il n'est pas le dieu qu'invoquent les terroristes, ceux qui sèment la haine et la violence, ni celui dont se réclament ceux qui veulent faire régner leur ordre par la force.
Confesser ainsi que Dieu est Père, cela signifie que nos vies ne sont pas placées sous le signe d'une menace fondamentale qui pèserait sur elles, ni sous celui de la concurrence mortifère entre les humains, mais sous le signe de la réconciliation qui réalise la fraternité établie par le Père.
Nos Eglises sont appelées à être des lieux de fraternité et de réconciliation. Ce n'est pas facile dans notre espace urbain menaçant où on s'enferme pour se fermer à l'autre. Et la réconciliation, ce n'est pas "la vie comme un long fleuve tranquille", mais c'est une attention de tous les moments aux tensions de la vie et un combat sans cesse à reprendre pour comprendre et faire comprendre, pour rapprocher et trouver des compromis, pour déjouer les méfiances et renouer les liens rompus.
Le Royaume qui s'est rapproché, c'est la parole du Père : "Vous êtes réconciliés !". Réconciliés, en Christ, pour un travail de réconciliation que rien ne saurait arrêter.

Qu'est-ce que c'est que la vie ?
Le Royaume près de nous, c'est la protestation que la vraie vie c'est le service.
Pas l'esclavage subi et écrasant qui méprise et exclut, ni au contraire cette vaine quête de la pleine réalisation de soi-même que notre société de consommation fait miroiter. La vie que Jésus nous révèle, c'est la vie "avec" : dans cette relation où je reconnais l'autre et où je suis accepté par lui, parfois au travers de crises et de conflits, dans l'engagement "pour", avec ce que cela signifie de durée, de constance, de travail de construction et de reconstruction…
Ce n'est pas tout seul que l'on devient quelqu'un, mais c'est, paradoxalement, dans ce service pour et avec l'autre que chacun de nous peut devenir véritablement et pleinement lui-même.
Nos Eglises sont appelées à donner ce contre signe du service dans nos villes trop dominées par le souci du profit, trop envahies par les fantasmes du "moi d'abord, moi surtout", par les misères de l'exploitation et du rejet de l'autre.

Et demain ? Le Royaume, c'est un avenir marqué par l'espérance.
L'avenir, nous ne le connaissons pas, nous ne pouvons pas le décrire, nous ne prétendons pas en détenir les clefs. Mais nous n'en avons pas peur, car, devant Dieu, il est ouvert.
C'est pourquoi il vaut la peine d'espérer, c'est-à-dire de préparer, de construire pour demain en sachant prendre le temps de la patience, le temps des étapes, et même parfois accepter le temps des échecs. Nos Eglises sont appelées à être des signes et des lieux d'espérance. Pour vivre debout. Pour lever les yeux et regarder loin. Pour oser le bonheur.
Parce que Dieu est Père. Parce que la vie, c'est le service. Parce que demain, c'est l'espérance.
Amen.

Marcel Manoël








27 avril 2003, Actes 2,42-47 ; Jean 20,19-31
Culte de reconnaissance du ministère collégial du Conseil Presbytéral

Chers amis, nous voici donc ce matin, pour notre découverte de l’Evangile, devant ce passage, que nous venons de lire et d’entendre ; notre méditation s’appuie sur les trois paragraphes qui terminent le chapitre 20 de l’Evangile de Jean, et en donnent en quelque sorte : comme une première conclusion.

Alors, tout d’abord, en ce qui concerne les faits relatés dans notre texte, nous nous trouvons, le soir du dimanche de Pâques ; et au deuxième paragraphe, lorsque le disciple Thomas est présent, une semaine après Pâques. C’est à dire que nous sommes encore dans l’étonnement du tombeau vide ; et aussi dans l’émerveillement de la ressurection de Jésus, offerte par Dieu pour fonder notre foi et nourrir notre espérance.
Mais, si on regarde maintenant l’époque de la rédaction de notre passage de l’Evangile de Jean, nous nous trouvons aux alentours des années 80-90 ; c’est à dire à une époque où l’Eglise primitive commence à bien s’organiser pour durer dans le temps et pour faire face à toutes les difficultés rencontrées.

Et, mon impression, mon intuition, à la suite bien sûr, de beaucoup d’autres commentateurs de ce texte :
- c’est que notre passage ne nous parle pas uniquement de la venue de « Jésus-ressuscité », parmi ses disciples, une semaine après Pâques ;
- mais, il nous donne aussi, des indications précieuses sur la vie et sur les fondements de l’Eglise primitive.

Et vous allez voir que l’on peut découvrir dans notre texte les caractéristiques principales de cette « toute nouvelle « communauté des témoins du Ressuscité ».
Nous allons voir ensemble que ce passage, nous parle bien de « notre » Eglise d’aujourd’hui, et de ce qui lui est nécessaire pour bien vivre et grandir ; et pour s’en apercevoir il suffit de souligner quelques expressions, quelques versets de ce texte que je vais brièvement commenter.
Tout d’abord, à la fin du verset 19 : « Jésus vint, il se tint (il se plaça) au milieu d’eux ».
Voici une simple et belle définition de l’Eglise : c’est l’ensemble de personnes qui se réunissent autour de Jésus.
Dans l’Eglise on trouve des gens d’origines, de classes sociales ou de cultures, différentes ; mais il n’y a aucune séparation ni frontière dans ce rassemblement hétéroclite. Un seul critère est indispensable : toute communauté chrétienne doit se rassembler autour de Jésus pour : communier avec lui, être à l’écoute de son message et s’efforcer de le mettre en pratique.
Finalement, c’est cette proximité avec Jésus et son message, qui garantie la fidélité et la permanence de notre l’Eglise.

Alors, à ce sujet, Je voulais partager avec vous un petit texte qui parle justement de l’Eglise primitive ; mais ce n’est pas un texte biblique, c’est d’ailleurs pour cela qu’il est intéressant ; en fait, c’est l’extrait d’une lettre, qui nous vient de l’historien Pline Le Jeune, qui a vécu de 62 à 114, donc au début de l’ère chrétienne ; cet historien observait ce qui se passait dans l’empire Romain pour renseigner l’empereur Trajan.
Voilà ce qu’il disait, justement à propos du culte que pratiquait les chrétiens de son époque ; je lis cette citation :
« Le culte consistait uniquement à ce que, à un certain jour marqué, ils s’assemblaient avant le lever du soleil, et chantaient entre eux tour à tour des cantiques en l’honneur du Christ comme s’il eut été Dieu,
- qu’ils s’engageaient à ne commettre ni vol, ni rapine, ni adultère, à ne point manquer à leur promesses, à ne point nier un dépôt ;
- qu’après cela, ils avaient coutume de se séparer, et ensuite de se rassembler pour manger en communs des mets innocents…
- L’affaire m’a parue digne de vos réflexions, dit-il à l’empereur, par la multitude de ceux qui sont enveloppés dans ce péril …. Ce mal contagieux n’a pas seulement infesté les villes , il a gagné les villages et les campagnes.
- Je crois pourtant que l’on peut y remédier et qu’il peut être arrêté ».

Vous voyez, les historiens n’ont pas toujours raison.
L’Eglise Chrétienne, rassemblée autour de Jésus, autour de sa personne et de son message, n’a pas pu être « arrêter » ; puisque, aujourd’hui encore, nous sommes reconnaissants d’en faire partie.

La deuxième expression que je voulais souligner pour mieux définir l’Eglise ; c’est cette phrase répétée trois fois par Jésus, et qui prend dans sa bouche toute son ampleur et sa signification :
« La paix soit avec vous ».
Autrement dit : l’Eglise est le lieu où l’on s’efforce d’accéder où plutôt de recevoir et de partager : la paix.
- Et même à l’époque des premiers chrétiens cette paix n’était pas évidente. Nous venons de le voir dans la citation de Pline Le Jeune, il est clairement fait allusion à la volonté gouvernementale d’arrêter la foi chrétienne, c’est à dire de persécuter et de supprimer, purement et simplement, les premiers chrétiens.
- D’ailleurs dans notre texte il nous ai bien dit que : les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées ; signe de la peur et de l’insécurité qui régnaient à cette époque ; et c’est, au milieu de cet enfermement craintif, que Jésus vient annoncer et communiquer : la paix.

L’Eglise doit donc devenir le lieu où l’on s’efforce de vivre dans la paix intérieure et où l’on s’applique à faire avancer la paix dans le monde où nous vivons.

Et toute communauté chrétienne qui n’a pas cette préoccupation de paix, dans la prière et dans l’action, deviendrait infidèle au message de notre texte.

La troisième expression de notre passage que nous devons souligner pour dessiner l’Eglise, se trouve au verset 22 :
« Recevez le Saint Esprit ».
En effet, comment rester attentif au message de Jésus, et devenir artisan de paix, sans compter pour cela sur Dieu lui-même qui s’offre à nous conduire, à nous inspirer, à nous habiter de son Esprit.
Ce serait bien orgueilleux de compter uniquement sur nous mêmes pour cette mission ; aussi l’Eglise est une communauté d’écoute et de prière pour que, nous devenions réceptifs à cet Esprit qu'il nous a promis.

Au fond, dans l’Evangile de Jean, la Pentecôte c’est : dès la résurrection de Jésus et c’est cette présence de l’Esprit qui transforme cette petite communauté craintive des disciples pour qu’elle devienne l’Eglise confiante de Jésus-Christ. Sans cet Esprit, qui nous est promis par Jésus, il ne saurait y avoir d’Eglise chrétienne.

Encore une expression de notre texte que je voulais souligner ; elle se trouve au verset 23 :
« Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ».
On ne peut pas mieux exprimer : le devoir, la mission, « la raison d’être » de l’Eglise.
Nous ne devons pas resté enfermés dans nos maisons, mais au contraire nous sommes appelés à nous sentir envoyés et solidaires des questions qui se posent au monde dans lequel nous vivons. Chers amis, vous voyez bien que ce premier petit paragraphe de l’Evangile de Jean, nous parle en effet de l’Eglise de Jésus-Christ, de l’Eglise d’aujourd’hui ;
Je résume de cette manière ce que le texte nous a appris :
* L’Eglise est réunit autour de Jésus et de son message ;
* C’est la communauté des artisans de la paix ;
* La communauté des mendiants de l’Esprit de Jésus ;
* L’Eglise est envoyée dans le monde, solidaire de ses peines, et pour y être, un germe d’espérance.

Je voulais dire maintenant quelques mots sur le paragraphe suivant, qui finalement, répète la même scène, avec cette fois-ci le disciple Thomas, qui n’était pas présent lors de la première venue de Jésus parmi ses disciples.

Thomas qui a du mal à concevoir le retour de Jésus ; du mal à croire à la présence de « Jésus-ressuscité ».
En ce qui me concerne, il m’est difficile de lui en faire le reproche ; en fait la réaction de Thomas nous paraît bien naturelle et d’ailleurs, Jésus lui-même, ne semble pas lui tenir grieffe de son incrédulité passagère.
Au contraire, Jésus s’adresse à lui avec beaucoup d’affection ; lui donnant des signes concrets de son identité de Jésus crucifié et ressuscité.
Notre texte souligne bien que Thomas est surnommé : « le jumeau » ; mais le jumeau de qui ?
Ne serait-il pas le jumeau de chacun d’entre nous ? Tant il est vrai que nous avons du mal à croire, à cette puissance de vie du Dieu de l’Evangile.
Thomas avait du mal à croire sans avoir vu Jésus ressuscité, et Dieu lui a fait vivre cette découverte, cette aventure, justement pour que son témoignage nous aide à croire par notre cœur ce que nous n’avons pas vu par nos yeux.

Au fond, si nous sommes chrétiens, c’est à cause de ce premier témoignage de Thomas, notre jumeau, qui a reconnu que Jésus était vivant ; et, en regardant de manière nouvelle Jésus, il nous a laissé cette belle confession de foi : « Mon Seigneur et mon Dieu »

Une dernière remarque à propos de notre texte, qui décidément est riche en enseignement. Nous sommes un peu troublé ; en tout cas je l’ai été, par cette insistance de notre texte, pour attirer l’attention, sur les mains transpercées de Jésus et la plaie à son côté.
Alors bien sûr, on comprend qu’il s’agit de souligner que c’est bien le crucifié qui est revenu à la vie ; N’empêche, que je suis un peu gêné, par le côté doloriste et morbide de ce passage ; et quand je vois comment on parle des fêtes religieuses, chrétiennes ou Schiites, à la télévision, je suis choqué par les séances de flagellation publique ; par cette volonté de montrer le sang et la souffrance ; comme si Dieu exigeait des humains : souffrance et sacrifice pour se racheter.
Mais, avec l’éclairage de tout l’Evangile, je suis persuadé que si, dans notre passage, Jésus a montré ses mains et son côté à Thomas, ce n’est pas du tout pour faire l’apologie de la souffrance et de la mort ; cela serait bien loin du Dieu de l’Evangile.

En fait Thomas aurait pu reconnaître Jésus au son de sa voix, puisqu’il a souvent écouté l’enseignement de son maître. Il aurait pu reconnaître Jésus à l’expression de son visage, puisqu’il le connaissait bien.
Mais non, l’Evangile de Jean, nous dit que Thomas a reconnu Jésus, à cause de ses cicatrices ; à cause de ses plaies qui étaient : les signes et les marques de ses souffrances dans notre monde. Autrement dit : on reconnaît le Dieu de l’Evangile à travers les souffrances de notre monde.

Chers amis, j’ai vraiment l’impression que le message de notre texte de ce matin est celui ci :
Nous qui sommes l’Eglise de Jésus-Christ, nous nous efforçons de l’être, la « communauté des amis du Ressuscité », nous devons être attentifs, autour de nous et dans notre monde, à toutes les cicatrices, qui sont le signes de souffrance de notre humanité.
En effet, c’est à travers les blessures de notre monde ; la peine partagée, la justice retrouvée, que nous découvrirons le Dieu de l’Evangile, qui nous fait vivre.
Amen.

Yves Ehrmann







20 avril 2003, Matthieu 28,1-15
Pâques

En lisant le récit de la résurrection dans l'évangile selon Matthieu, j'ai été frappée par le nombre d'éléments qui rappellent notre actualité.
La présence des soldats au tombeau, dans un lieu réservé au deuil des familles, le courage des femmes à exprimer leur fidélité même dans un environnement hostile, la place de choix donnée à un événement qui appartient à la croyance religieuse, c'est-à-dire l'apparition de l'ange, mais aussi le pouvoir de l'argent, dans la scène de la corruption des gardes, et même une pointe de polémique des chrétiens contre les juifs, qui rappelle les blessures que ces deux communautés se sont déjà infligées, tout nous rappelle que l'évangéliste Matthieu place la résurrection non dans un monde à part, mais en plein milieu de notre monde réel, humain, avec ses affrontements, ses violences, ses contradictions et ses lâchetés.
Le récit de l'évangile de Matthieu nous pose la question : qui aura raison à la fin ? La force des armes, ou de l'argent, la force de la mort, ou du mensonge ? Ou alors la force de la parole de Dieu, ou l'espérance de ces femmes, et la force de la présence toute simple de Jésus ressuscité ?
Je vous invite à relire ce récit pour découvrir le moment où le rapport de forces bascule.
Au début du récit, les soldats sont déjà là. Ils doivent assurer que le tombeau restera bien fermé, que Jésus restera bien mort et enterré, et que jamais, on ne puisse dire de lui quelque chose de plus que cette mort sur la croix et cet enterrement. Les soldats sont là pour garantir que la mort aura bien le dernier mot. Leur présence affirme haut et fort que le langage des armes l'emportera toujours, et que les décisions des chefs des peuples ont le pouvoir de réduire à néant l'espérance d'un règne de Dieu messianique, dont rêvaient les pauvres, les malades, les femmes et les enfants.
Derrière les soldats, deux femmes se faufilent près du tombeau. Je les vois tout habillées de noir, avec des gestes discrets et effacés, mais animées par une détermination plus forte que toutes les peurs. Elles veulent simplement vivre leur deuil, s'accrocher au dernier lien qui les unit à l'ami mort trop tôt. Mais cette présence innocente près de la tombe peut déjà faire d'elles des personnes suspectes. N'oublions pas que Jésus avait été condamné et exécuté en tant que terroriste et insurgé contre l'empire romain.
Nous en sommes là au récit de l'évangile, quand survient un événement surnaturel, un événement qui appartient au monde de la croyance religieuse. Un ange vient du ciel, accompagné de phénomènes qui, selon la tradition, annoncent la venue de Dieu (tremblement de terre, orage, lumière). Ce que l'ange va faire et dire, représentera donc ce que Dieu donne à voir et à entendre.
Les personnes présentes reconnaissent la présence de Dieu et en sont subjuguées. Elles réagissent selon leur culture religieuse, par la crainte et la stupeur. Comprennent-elles seulement le sens de ce que fait l'ange ?
Celui-ci se dirige tout droit sur l'endroit qui est au centre de l'intérêt : le tombeau. Et de deux gestes énergiques, il le transforme. Il dégage la pierre et ouvre le tombeau, puis, il s'assoit sur cette pierre. Ce geste symbolique dit que Dieu établit son trône au-dessus de l'abîme de la mort, qu'il transforme le lieu de la mort en proclamation de la vie.
Mais cet acte symbolique, les personnes présentes à la scène ne le comprennent pas tout de suite. L'événement surnaturel seul ne peut en aucune manière imposer la conviction de la résurrection. Il faudra d'abord la parole pour l'annoncer, et c'est en effet pour parler que l'ange est venu. Vous l'avez peut-être remarqué : si l'ange intervient, il n'est pour rien dans la résurrection. Quand il ouvre le tombeau, celui-ci est déjà vide. L'ange vient pour parler aux femmes, et il ouvre le tombeau pour leur permettre de voir que Jésus n'y est pas.
Car le basculement de la réalité de la mort à la réalité de la résurrection se fait dans ce petit bout de phrase : "Il n'est pas ici." Il n'est pas ici, mais il y était. Tout ce qui s'est passé est vrai : Jésus a été crucifié, il est mort, il a été enterré. Mais tout aussi vraie est la parole qu'il vous a dite avant de mourir, la parole qui annonçait sa résurrection. Tout aussi vraie est ma parole, dit l'ange : il s'est réveillé d'entre les morts. A vous maintenant d'aller partager cette parole, pour vous ouvrir à la rencontre avec Jésus, vivant de la vie de Dieu.
La parole de la résurrection donne à tout ce qui s'est passé un sens nouveau. Nous verrons, en conclusion, ce renouvellement de sens et cette contestation chrétienne des interprétations convenues de la réalité. Mais tout d'abord, il faut faire entrer la résurrection dans sa propre vie, être animé soi-même par son évidence, vivre en vraie communion avec Jésus. C'est cette expérience que feront les femmes de l'évangile en rencontrant Jésus. La rencontre personnelle avec Jésus les aide à substituer au lien qu'elles avaient avec l'ami mort, le lien nouveau avec le Seigneur vivant. Le signe discret mais qui ne trompe pas de ce changement, est la transformation de leur crainte en joie. En courage aussi, car dans une culture où le témoignage d'une femme ne compte que la moitié du témoignage d'un homme, et qu'il faut un minimum de deux témoins pour toute chose sérieuse(faites le calcul), c'était bien audacieux de leur part d'aller au-devant des disciples avec une telle nouvelle.
Le sens nouveau que la résurrection donne aux réalités commence par le témoignage des femmes. Elles ne seront plus sous-évaluées, mais leur parole comptera pour Évangile. Par quoi voulez-vous continuer ? La présence des soldats, le langage des armes ? Les soldats qui gardaient un mort sont eux-mêmes devenus "comme morts", et seulement un mensonge permettra de cacher leur échec. L'argent tout-puissant qui finance ce mensonge ? Il n'est plus si tout-puissant que ça, puisque, malgré la manipulation d'informations, la foi en Jésus-Christ ressuscité s'est répandue avec force dans le monde entier. La crucifixion de Jésus, qui devait mettre un terme à son activité et à sa présence, est révélée comme preuve ultime de son amour, et la croix de Jésus deviendra un jour un symbole universel de l'amour de Dieu. Même les traditions religieuses, apparition d'anges et phénomènes surnaturels, reçoivent un nouveau sens : elles ne doivent plus inspirer la crainte, mais la joie, elles ne doivent plus plonger les hommes dans la stupeur, mais leur enseigner les fondements de la Bonne Nouvelle. Tout reçoit un sens nouveau, puisque la mort ne domine plus la vie, mais elle est vaincue par Jésus-Christ.
Ce que les premiers chrétiens ont fait : vivre autrement la réalité à partir de la résurrection, nous aussi, nous sommes appelés à le faire. Si nous avons reçu la Bonne Nouvelle, si nous avons une relation vivante avec Jésus le Seigneur vivant, nous pouvons porter sur notre monde un regard nouveau et contester les interprétations convenues, là où elles sont imprégnées de la tradition de la mort.
Nous pouvons reprendre les éléments du récit de Matthieu et dire
en pensant aux gardes du tombeau, qu'il faut savoir distinguer si on se met au service de la justice ou de l'injustice, et que les armes seules n'ont jamais préparé l'avenir,
en pensant aux femmes dans leur courage discret et leur joie débordante, que Dieu a voulu confier sa parole aux hommes et aux femmes, en bousculant les traditions d'exclusion des cultures,
en pensant à l'apparition de l'ange, que Dieu se révèle par la parole librement acceptée et ne veut pas de violence en religion,
en pensant à la rencontre avec Jésus, que la présence vivante du Christ dans la parole et les sacrement devrait unir tous les chrétiens, et non les séparer,
en pensant au rôle que joue l'argent dans cette histoire, que la parole de vie peut être plus forte et modifier aussi l'usage de l'argent dans notre monde,
et en pensant aux blessures que les religions se sont infligés et s'infligent encore, qu'il est temps d'abandonner tout esprit de vengeance et toute autosatisfaction et de chercher les chemins de la rencontre, de la repentance et de la réconciliation.
C'est à nous de parler, maintenant, et à agir, pour que, dans notre présent aussi, l'affirmation "il est mort" cède la place à la proclamation "il est vivant".
Amen





7 mars 2003, Luc 1,26-28
Journée Mondiale de Prière (Liban)

"Rien n'est impossible à Dieu", déclare l'ange du Seigneur à Marie.
Je crois que les femmes chrétiennes du Liban ont choisi leur prière "Esprit Saint, remplis nos cœurs" et le texte biblique à cause de cette affirmation plus haute que tous les problèmes : "Rien n'est impossible à Dieu", et l'Esprit Saint est la force de Dieu qui rend l'impossible possible.
Dans le récit de l'annonciation faite à Marie, l'impossible est la conception de cet enfant malgré les lois de la nature. Mais ce n'est pas un miracle gratuit, qui trouverait sa valeur en lui-même. En rendant possible l'impossible, Dieu donne un message d'espérance malgré tout, il fait s'incarner la présence divine là où cela semblait devenu improbable : parmi les hommes, dans un contexte problématique et violent, devant un horizon fermé.
Aujourd'hui, il nous semble que le plus grand miracle qui puisse advenir, ce soit la paix et la réconciliation - partout dans le monde, bien sûr, mais en particulier dans ce territoire relativement limité du Proche orient où tant de violence éclate, où tant de haine prépare la violence de demain et où tant d'événements insoutenables plongent les souvenirs de chaque biographie dans une ombre profonde. Oui, le plus grand miracle serait que le temps de la trêve, de la paix et de la reconstruction arrive enfin !
Les femmes du Liban nous décrivent la situation de leur pays, dans les témoignages que vous avez entendu et dans l'annexe du petit livret de prière. Même s'il n'y a plus la guerre proprement dite, la situation est très difficile, et surtout, la réconciliation et la reconstruction ne sont pas enracinés dans les esprits. Comment les voix des femmes nous parlent-elles, dans cette situation ?
Je les entends comme des voix qui osent à peine s'élever. Des voix qui chuchotent, qui pleurent, qui sont étouffées par les soucis, mais aussi des voix qui apaisent, qui chantent, qui prient, des voix qui séparent les enfants qui se chamaillent et qui les appellent à rentrer dans la maison … j'entends des voix et des expressions typiquement féminines. Les voix des femmes qui gardent, certes, une autorité sur les filles, mais qui ne sont plus écoutées par les garçons qui, en devenant des hommes, choisissent d'autres valeurs. Des voix douces, parfois lasses, qui racontent leurs souffrances et les souvenirs de leurs cris de détresse, puis les remettent à Dieu qui les comprend. Mais ce ne sont pas des voix qui se font entendre sur la place publique, ces voix n'ont pas droit aux grandes tribunes, elles ne développent pas de projets politiques présentés aux grands débats nationaux. D'ailleurs, au Liban, où les femmes ont le droit de vote, seulement trois sont députées au parlement.
La prière que nous partageons aujourd'hui est l'occasion de relayer ces voix et de les entendre, d'entendre leur espérance, leur résistance à la misère, leur persévérance dans la reconstruction et, surtout, leur confiance en Dieu. Et l'histoire de Marie, sur laquelle elles prennent appui, relie toutes ces voix à celle de Marie, et à celle de Dieu.
Marie partage bien le sort de toute femme dans la société traditionnelle du Proche Orient, avec ses difficultés matérielles mais aussi idéologiques et sociales. Sa vie de couple avec Joseph devra faire face à bien des suspicions. Le plus frappant aujourd'hui est probablement le fait qu'elle ait conçu ce fils pour la mort, qu'elle ait dû le voir livré à l'ennemi et soumis à la plus cruelle des tortures, sans pouvoir l'aider. Est-ce pour cela que les femmes sont fécondes, pour livrer leurs fils à la mort sanglante ? Ne peuvent-elles même pas élever leur voix pour protester, au-delà des traditionnels cris et cantiques de deuil ?
La tradition chrétienne voit souvent en Marie comme une de ces femmes-là. Elle restreint l'œuvre du Saint-Esprit à la seule conception de Jésus. Mais on réfléchit peu à ce que dit Marie, et à la parole qui lui est confiée. Pourtant, la structure du récit que nous appelons l'Annonciation ressemble en beaucoup aux récits de vocation des grands prophètes comme Moïse ou Jérémie. Tout donne à penser que le Saint-Esprit lui est aussi donné pour dire de la part de Dieu une parole de grâce, de jugement et de libération.
La parole de Dieu, c'est Jésus. Mais Marie a aussi une parole à elle. Elle entre en dialogue avec Dieu, elle veut comprendre. Elle accepte la mission qui lui est confiée. Elle chantera le cantique de résistance spirituelle que nous appelons le Magnificat. Plus tard, elle ne subira pas de façon muette la trajectoire inhabituelle de son fils, mais entrera là encore en dialogue, parfois contradictoire. Et le jour de la Pentecôte, quand survient l'Esprit de Dieu dans les langues de feu, il n'y a pas de raison qu'elle ne soit pas, comme tous les jours, au milieu des disciples en prière. Marie est aussi investie par l'Esprit Saint pour proclamer la Bonne Nouvelle au monde.
Le récit de l'événement de Pentecôte, cette louange de Dieu à travers les langues du monde, et cette écoute à partir des différentes langues des peuples et dialectes des provinces du monde, pourrait être écrit pour le Liban. Ce pays où les cultures, les peuples, les langues et les religions se côtoient, s'imbriquent, se combinent, s'affrontent, pour le meilleur où le pire, ces peuples qui possèdent une connaissance si intime des autres, de leur pensée, de leur sentiment, de leur langue et de leur dialecte, semblent prédestinés pour la Pentecôte. Les Libanais ont toujours été, dans leur pays et à travers le monde, dans la diaspora, un peuple qui construit des ponts entre les régions et les cultures du monde. Mais le monde méprise souvent les bâtisseurs de ponts et se confie plus volontiers aux guerriers.
La Pentecôte n'est pas encore arrivée. Les femmes chrétiennes du Liban l'appellent de tous leurs vœux. Si on n'a pas besoin d'être chrétien pour désirer ardemment la paix et la réconciliation, en revanche, quand on est chrétien, on est exposé à une exigence particulière de Dieu que Jésus a proclamée : l'exigence de l'amour des ennemis et du pardon. Est-ce que ce message pourra passer et être porté par les chrétiens ? Parmi tous les engagements audacieux auxquels Dieu nous appelle, c'est certainement les plus exigeant. Ne laissons pas ces chrétiens du Proche Orient tous seuls. Montrons-nous solidaires de leurs efforts, engageons-nous dans un dialogue vivant, demandons, avec les femmes du Liban, à l'Esprit Saint de nous remplir, de nous enseigner sa parole et de renouveler la face de la terre !
Amen
7 mars, Chapelle de l'Eglise St.Louis de Deuil





2 février 2003, Marc 1,21-28
Jésus exorcise

L'évangile de Marc nous raconte le début de l'activité publique de Jésus. C'est la proclamation du Royaume de Dieu, l'appel des premiers disciples et l'enseignement, mais très vite, arrive un épisode qui nous choque plutôt : un exorcisme. La scène se déroule de façon spectaculaire, tonitruante, mais conforme, dans toutes ses étapes, à la tradition séculaire des exorcismes. Nous ressentons, je pense, un certain malaise devant cette scène. Je dois vous dire tout de suite que je n'ai jamais vu le film "L'exorciste", même si des jeunes m'ont dit que je devrais, et que je rigolerais bien - non, vraiment, ce n'est pas mon truc ! Mais devant ce texte biblique, nous ne pouvons pas nous esquiver, d'autant que l'évangéliste pense que cette scène est révélatrice de la personne et de l'autorité de Jésus. Allons-y, donc.
D'abord, je donnerai une explication historique du texte, pour que nous ne passions pas à côté de ce qu'il veut dire. Ensuite, nous verrons en quoi consiste cette autorité de Jésus dont on nous parle tant - ce n'est pas simplement une épreuve de force. Enfin, il faudra se demander où sont les démons aujourd'hui, et que fait l'autorité de Jésus parmi nous, aujourd'hui.
Pour l'explication historique, il faut se souvenir que dans l'Antiquité, les esprits, bons ou mauvais, font pour ainsi dire partie de la vie quotidienne. C'est d'ailleurs toujours le cas dans beaucoup de cultures de notre humanité.
Du fait que ces forces surnaturelles s'immiscent constamment dans la vie des hommes, ils créent de la confusion et des ennuis, et on s'explique notamment la plupart des maladies par l'influence de mauvais esprits. Il est donc important de pouvoir faire appel à un spécialiste -guérisseur, magicien, ou exorciste proprement dit - pour les chasser, ce qui se fait à l'aide de procédés et de formules magiques dont le secret est jalousement gardé par chacun de ces spécialistes, concurrence oblige.
Est-ce que Jésus était donc simplement un faiseur de miracles de plus ? Avait-il besoin de démontrer sa compétence et ses performances en la matière ?
Certes, Jésus sait faire ce que font les autres exorcistes, et il est même le plus fort de tous. Par exemple, il n'a pas besoin de formules magiques pour chasser le démon, une simple engueulade - c'est le mot grec - suffit. Le démon avait bien essayé de prendre les devants en criant à Jésus qui il est - en matière de magie, celui qui possède le nom possède la personne - mais avec Jésus, ça ne marche pas, car il est vraiment trop fort.
Mais à l'intérieur de la scène, nous pouvons découvrir une différence fondamentale entre Jésus et la culture ambiante de l'exorcisme. Dans la culture de l'Antiquité, l'homme de la religion populaire est sans défense personnelle contre l'emprise des esprits. Même quand un exorciste est intervenu, l'homme reste vulnérable à l'attaque démoniaque suivante. Il vit donc dans un état de dépendance permanente.
Jésus, par contre, ne veut pas simplement débarrasser l'homme d'un démon en attendant le suivant. Il veut le libérer pour toute sa vie. L'intervention de Jésus fait donc retrouver à l'homme sa liberté d'enfant de Dieu, sa responsabilité personnelle, l'ouverture vers un dialogue vivant avec Dieu, sans crainte et dans la confiance. Remarquez comment cela se traduit dans notre texte :
Le démon aborde Jésus en disant "nous, car il entend ne faire qu'un avec l'homme possédé, parler à sa place et étouffer sa personnalité. Le démon dit "nous" pour entretenir la fusion et la confusion. Mais Jésus voit clair dans son jeu. Il lui impose le silence et, de ce fait, donne de la place à la pensée de l'homme et la possibilité de sa parole à venir. Du même fait, il chasse le démon dont il a brisé l'emprise.
La principale action de Jésus aura été d'opérer une séparation - celle entre le démon et l'homme - par la parole. C'est ainsi qu'il rend à l'homme sa dignité et sa place sur la terre, mais il en chasse le démon qui n'a rien à faire ici.
Jésus sépare par la parole et crée la vie. Cela rappelle l'acte de création selon le début de la Genèse, et notamment la séparation de la lumière et des ténèbres après le tohu bohu.
Nous avons là déjà un élément de l'autorité de Jésus : c'est la parole de la création. Jésus restaure la création telle qu'elle a été voulue à l'origine. Si nous cherchons plus loin, l'autorité de Jésus consiste aussi en ce qu'il proclame la parole de Dieu comme le faisaient les prophètes, qui s'étaient sont tus pendant plusieurs siècles. Mais Jésus est plus qu'un prophète. Visiblement, dans son apparition publique, il incarne lui-même la parole de Dieu. Dieu est présent parmi les hommes non seulement dans ce que Jésus dit, mais dans ce qu'il est. Nous touchons là au troisième élément de l'autorité de Jésus, le plus important, et dont ses auditeurs disent que c'est une nouveauté. Eux ne peuvent pas exactement cerner quelle est cette nouveauté, mais les lecteurs de l'évangile de Marc le savent : la nouveauté, c'est le fait qu'en Jésus, Dieu assume le destin humain et est déterminé à aller jusqu'au bout, jusqu'à la mort.
Cette nouveauté-là, et c'en est une dans l'histoire des religions, brise vraiment le pouvoir démoniaque. Tant que l'on restait dans les sphères surnaturelles, les démons combattaient avec leurs armes. Face au Dieu fait homme, leur règne est fini.
Nous retournons maintenant à notre situation d'aujourd'hui. Tout d'abord, étant rassemblés dans ce culte, nous sommes un peu troublés du fait que la scène de l'évangile se déroule pendant un culte. Un culte de la synagogue, certes, mais qui n'est pas très différent, dans le fond, de nos cultes protestants. Nous avons peut-être une inquiétude : sommes-nous si surs que l'autorité de Jésus est présente, là ? Et si elle nous faisait aussi défaut ? Tout pourrait arriver !
Nous n'avons en effet pas de sécurité ; car ce que nous disons et faisons n'est valable que dans la mesure où nous en appelons à Dieu en Jésus-Christ. Nous faisons confiance à Dieu de nous donner l'Esprit Saint qui rend Jésus présent - dans la parole, dans le sacrement que nous partagerons dans quelques instants - et de ce fait, l'autorité n'est jamais la nôtre, mais celle de Jésus-Christ, promesse, don et appel.
Mais où sont les démons d'aujourd'hui, avons-nous demandé. Notons bien qu'ils sont de deux sortes.
D'abord, la croyance et le contact avec des esprits dans le sens évoqué par la Bible n'existent pas que dans les autres cultures. Chez nous aussi, des personnes comptent avec des forces surnaturelles, que ce soit par les pratiques occultes, le spiritisme ou certaines méthodes soi-disant de guérison. Il faut dire tout de suite que ce ne sont pas des blagues, mais que cela peut faire énormément de mal. Les pratiques occultes peuvent causer des dommages psychiques très graves, et dans l'extrême, des pulsions suicidaires.
Comment réagit le protestantisme face à l'occultisme ? Il renvoie d'abord chacun à ses responsabilités. Les pratiques occultes sont un reniement de la foi en Dieu, un état de confusion dangereux, il faut donc faire des efforts pour l'expliquer. Mais quand une personne est trop prise dans ce piège, elle doit pouvoir compter sur l'aide des chrétiens, la prière et le dialogue pour la mettre en état de rompre avec les forces de la confusion.
Mais les démons d'aujourd'hui sont encore d'une autre nature. Il n'est pas question de dresser ici la liste de tous les problèmes de notre monde et qui le mènent à sa perte. Mais il faut quand même dire que certains sont tellement lourds, tellement inextricables, que nous avons l'impression que quelque chose de plus fort que l'humain est à l'œuvre, quelque chose de maléfique.
Chaque fois que l'homme perd de vue qu'il est responsable, chaque fois que ça crie "Nous" en nous empêchant de réfléchir, chaque fois qu'il y a délibérément confusion entre une idéologie de mort et les buts légitimes d'une société humaine, il y a quelque chose de ce piège démoniaque dont parle la Bible. Chaque fois que la voix de la raison est couverte par des cris de haine, chaque fois que la tolérance est bafouée, chaque fois que la personne humaine ne compte plus pour rien, il y a les démons de notre temps, mais aussi quand la politique et l'économie ne procèdent que par des intérêts à courte vue, en pillant cyniquement les ressources qui devraient être partagés équitablement.
Les appels à la raison sont insuffisants. Il faut probablement un choc plus profond, comme la peur pour l'avenir de nos enfants, pour amorcer un changement.
Pour les chrétiens, le choc a déjà eu lieu en l'histoire de Jésus. N'ayons pas peur de démasquer les démons d'aujourd'hui, et sentons-nous appelés à la solidarité avec les victimes, et à la prière pour toute l'humanité, pour laquelle Jésus est venu.
Amen





19 janvier 2003, I Samuel 3
Semaine de l'Unité

Samuel grandit dans le sanctuaire. Depuis sa petite enfance, il vit à proximité immédiate de Dieu. Et pourtant, quand Dieu l'appelle, il ne reconnaît pas sa voix.
Eli a passé sa longue vie au service de Dieu, en tant que médiateur entre Dieu et les hommes. Et pourtant, au soir de sa vie, il assiste, impuissant, à l'effondrement de la communauté, par la faute de ses propres fils.
Samuel est très jeune, sans expérience, sans autre mérite que d'être fidèlement attaché à Eli. Et pourtant, il va être appelé par Dieu et devenir son porte-parole - son prophète - pour tout le peuple.
Eli est vieux, ses fils refusent de l'écouter et l'humilient. Et pourtant, sans Eli, sans son humble parole de sagesse, Samuel n'aurait pas écouté Dieu, et Dieu n'aurait pas pu parler à Samuel. Eli, le vieil homme sans avenir, a ouvert les portes de l'avenir à Samuel et à tout le peuple de Dieu.
Ces changements de situation, ces changements de rôle, c'est la parole de Dieu qui les a effectués. La parole de Dieu est pratiquement le personnage principal de notre histoire, l'acteur invisible mais efficace qui fait évoluer les personnes et la situation et ouvre l'histoire vers l'avenir.
Il est fascinant d'observer à quel point, tout au long de cette histoire biblique, la parole est mise en valeur.
Tout au début, on constate que la parole de Dieu se fait rare. Nous nous demandons, naturellement, aussitôt si elle va revenir, et comment.
Ensuite, on fait l'obscurité. Il n'y a plus rien à voir. Eli est aveugle. Samuel dort les yeux fermés, dans la nuit.
L'appel de Dieu retentit. A plusieurs reprises, le va-et-vient du petit dialogue de Samuel avec Eli ("tu m'as appelé" "je ne t'ai pas appelé") prépare l'instant où Dieu pourra être entendu partout pour de bon.
Car, même si Samuel a entendu l'appel, il n'a pas encore entendu Dieu. Il croyait que c'était Eli. C'est alors à Eli de renvoyer le jeune Samuel à Dieu, le Seigneur qu'il servent tous les deux. Eli conseille à Samuel de prendre l'attitude de l'écoute et de réceptivité qui, seule, ouvre la voie à la rencontre avec Dieu.
En quelques mots tout simples, Eli a passé la main à celui qui fera l'histoire après lui. Dans une très grande humilité, il renvoie Samuel de l'attention à sa propre personne à Dieu le Seigneur.
Vient ensuite la révélation de Dieu à Samuel, qui souligne encore que Dieu accomplit ce qu'il annonce par sa parole.
La conclusion de cette nuit mémorable, après l'ouverture des portes du sanctuaire qui correspond bien à l'aventure de Samuel à l'égard de la parole de Dieu, la conclusion est le nouveau dialogue entre Samuel et Eli. Samuel doit partager avec Eli la parole de Dieu dans toute sa vérité, aussi dure soit-elle. La parole de conclusion d'Eli nous rappelle un peu le Nouveau testament : "Il est le Seigneur. Qu'il fasse ce que bon lui semble."
Samuel devient prophète. Dieu parlera par lui. La parole de Dieu, qui manquait au début, est enfin revenue en toute plénitude.
Je ne m'étendrai pas ici sur le contexte historique de cette histoire ; mais mentionnons juste trois éléments pour bien comprendre.
Les tribus du peuple d'Israël sont sur le point de vivre une très dure épreuve du fait de l'arrivée des Philistins, peuple beaucoup mieux organisé qu'eux et mieux armé. 2) Mais les défaites militaires à venir préparent en même temps une restructuration d'Israël et l'avènement de la royauté par Samuel, qui oindra Saül puis David, qui inaugure l'espérance messianique et est pour nous l'ancêtre du Christ. 3) La voix des prophètes, l'irruption de la parole de Dieu dans la vie quotidienne d'une société, son éthique, sa religion, sa politique, prendra de plus en plus d'importance et forgera à long terme la spiritualité de la Bible, de la foi juive et de notre foi chrétienne.
Notre texte esquisse donc la perspective d'une très grande évolution à long terme, dans la douleur mais aussi dans l'espérance.
Quel appel ce récit de la Bible adresse-t-il aujourd'hui à nos Églises ?
Pour ma part, je reçois aujourd'hui, avant tout, l'appel à l'écoute. Je crois que nos Églises doivent apprendre une attitude d'écoute pour accueillir la parole de Dieu aujourd'hui, là où nous sommes.
Je vous propose de décliner cette attitude d'écoute par quatre termes :
la disponibilité
l'humilité
la confiance
et la fidélité.
La disponibilité, c'est être prêt à accepter que Dieu peut changer nos plans, mais aussi l'image que nous avons de nous-mêmes ou de nos Églises. C'est être prêt à se lever à l'appel de Dieu et de dire "Me voici", ne pas faire la sourde oreille, même quand la parole de Dieu n'est pas facile.
L'humilité, c'est être capable de ne pas tout ramener à soi, mais de laisser la place aux autres. Être capable de reconnaître la compétence et la vocation des autres, sans orgueil ou souci d'exclusivité.
La confiance, c'est le dialogue entre les croyants où on a le courage de tout se dire. Comme Eli qui invite Samuel à ne rien lui cacher de la parole dure de Dieu. Être croyants, partager en confiance la parole de Dieu, c'est aussi oser se dire les choses moins commodes.
La fidélité à la parole reçue, c'est l'attitude de toute une vie d'Eglise. Comme Samuel qui" ne laisse pas tomber par terre" une seule parole de Dieu, nous avons à apporter beaucoup de soin à apporter à l'écoute de la parole de Dieu, à sa communication autour de nous et à sa mise en pratique. (Année de la Bible, catéchèse, engagement pour les plus faibles)
Puissions-nous dire ensemble, appelés par la parole de Dieu : "Parle, Seigneur, ton serviteur écoute."
Amen





5 janvier 2003, Matthieu 2, 1-2
Epiphanie et astrologie

Il faut bien se rendre à l'évidence : ces personnages bibliques lisent dans les étoiles - et ça leur réussit ! Nous en sommes peut-être un peu étonnées : est-ce que la Bible ferait l'apologie de l'astrologie ? Il faut voir d'un peu plus près ce qu'il en est.
D'abord, il faut savoir que, dans le monde antique, les astres font partie de l'univers familier de chacun. Ils ne servent pas seulement à fixer le calendrier ou à donner l'orientation aux navigateurs, mais ils ont aussi un rôle symbolique.
Dans les religions, les astres étaient des divinités et adorés en tant que tels. Dans la Bible, bien sûr, ce ne sont plus des divinités, mais des créatures de Dieu au milieu des autres. Pourtant, un rôle symbolique reste. Ils sont les emblèmes des peuples. Leurs constellations sont signifiantes, même si les astres ne peuvent pas, comme p.ex. les anges, transmettre des messages personnalisés, mais doivent se contenter de briller et de se faire interpréter.
L'observation et l'interprétation du ciel est confiée aux spécialistes ("mages", prêtres, savants …), et le pays le plus développé en la matière est la Mésopotamie, Babylone (d'où viennent, selon toute probabilité, les mages de Matthieu 2). Souvenons-nous que, pendant des millénaires, on n'a pas dissocié l'observation objective, "scientifique", du ciel ( ce que nous appelons astronomie) et son interprétation symbolique (l'astrologie). C'est à la Renaissance seulement que l'astronomie se rend autonome et relègue l'astrologie dans un registre subjectif. C'est seulement depuis la Renaissance, également, que l'on commence à admettre que la terre n'est pas le centre de l'univers, et même qu'elle bouge, et qu'elle tourne !
Les mages de notre histoire sont donc des savants. Ils conseillent les rois, interprètent la marche du monde, fixent le calendrier civil et religieux ainsi que l'appréciation des jours fastes et néfastes. Un jour, ils interprètent une constellation revenue trois fois en la même année (Jupiter-Saturne) par la naissance d'un nouveau roi en Israël. Et ça marche !
Observons toutefois dans la suite de l'histoire de quelle façon cette information est répercutée, relayée, corrigée et précisée, par d'autres éléments. Tout se passe comme si les mages, dans leur lointaine Babylone, n'avaient eu à leur disposition que les moyens d'information de tout le monde, c'est-à-dire le ciel étoilé. Mais dès qu'ils arrivent sur la terre historique du peuple de Dieu, dès qu'ils sont en contact avec l'histoire du salut du Dieu d'Israël, ils ont besoin de plus d'éléments, et ils accèdent à des canaux d'information tout à fait spécifiques, à savoir les Écritures, et le message personnalisé de la part de Dieu.
Dieu les implique progressivement dans son histoire très concrète, jusqu'à les conduire à leur but : la rencontre personnelle avec l'enfant en qui le salut de Dieu est présent dans l'humanité.
Les mages ont orienté leur voyage avec les compétences de leur métier ; mais pour arriver au but, il leur fallait s'inscrire dans l'histoire concrète, interprétée par l'Écriture , et il leur fallait la rencontre personnelle avec l'enfant-roi.
On peut se demander, d'ailleurs, ce qui les avait mis en route. N'auraient-ils pas pu rester tranquillement sur place, après avoir interprété les étoiles ? Est-ce qu'ils se sont mis en route parce qu'ils se rendaient compte que, dès qu'il s'agissait d'Israël, l'histoire de Dieu avec les hommes devenait très concrète ? Était-ce la conviction qu'il s'agissait là d'un roi plus grand que tous, et auquel ils ne voulaient pas manquer d'offrir leurs services de conseillers ? L'oracle des mages, ce sont les trois dons, cadeaux symboliques : l'or pour le roi, l'encens pour le prêtre (médiateur entre Dieu et les hommes), la myrrhe pour celui qui doit mourir .
Reprenons notre question du début. Le christianisme peut-il intégrer les procédés de l'astrologie ? Vu le succès grandissant de l'astrologie à notre époque (jusqu'aux chefs d'État, qu'ils soient athées comme Mitterrand, ou chrétiens déclarés comme Ronald Reagan), la question s'impose.
Je ne parle pas ici à tout ce qui s'apparente au charlatanisme : les horoscopes bidon des journaux, émissions de radio, serveurs Internet, ni des médiums de toutes sortes, mais bien des astrologues qui travaillent avec leurs méthodes et un effort sincère sur les relations multiples qu'ils peuvent déceler entre une biographie humaine et des constellations astrales.
L'astrologie sérieuse ne se veut que rarement prédictive dans le détail, mais elle veut plutôt indiquer des influences sur notre vie, un cadre de conditions, des corrélations. L'astrologie veut donner un sens à ce qui nous arrive, des clés pour comprendre, pour trouver une orientation dans le trop plein, ou dans l'absurdité, des événements qui nous tombent dessus. Cette mission de donner du sens est peut-être l'ambition la plus haute de l'astrologie, et la raison pour laquelle tant de personnes y ont recours.
L'astrologie garde aussi une vision du cosmos d'avant la Renaissance, une conscience de l'interdépendance de tous les éléments qui ont été créés, ou se sont formés.
Pour un chrétien, certaines affirmations de base de l'astrologie sont intéressantes, comme la possibilité de trouver du sens même dans un événement opaque, ou encore la conscience que notre cadre de vie ne s'arrête pas à ras de terre, mais qu'il y a encore quelque chose au-dessus, en allant vers le ciel.
Mais des risques de l'astrologie se font également jour, à la lumière de la pensée chrétienne en tout cas. J'en citerai les trois qui me paraissent les plus importants.
Il y a le risque du déterminisme, de considérer les astres comme nos maîtres et nos guides, qui ne souffrent pas de contradiction. Le projet de Dieu, par contre, vient toujours à la rencontre de notre liberté de conscience et la prend en compte.
Il y a le risque, quand on cherche beaucoup de clés pour comprendre, que l'on accède à un savoir qui ne nous était pas destiné. Je m'explique à l'exemple du thème astral que l'on interprète au sujet d'une tierce personne. Ce que l'on peut ainsi savoir - ou prétendre savoir - sur une personne, sans que la personne elle-même ait consenti à nous le dire, s'apparente trop souvent à un cambriolage du secret intérieur de la personne - ou à l'imposition d'un préjugé qui ne correspond en rien à la vérité intime de cette personne. Dans les deux cas, on prend en quelque sorte le pouvoir sur elle. Dieu, qui sait tout sur nous, ne livre pas ce savoir à quelqu'un d'autre, il nous respecte profondément.
Le risque le plus grand est en même temps le plus discret. C'est le risque que le système astrologique, qui donne du sens aux événements et aux phénomènes vécus, se referme sur lui-même et fonctionne en circuit autonome, impénétrable au doute et à toute remise en question venant de l'extérieur. Ce système qui donne du sens partout peut même abolir l'esprit critique et annihiler les forces de révolte dont l'humain est doté pour jeter de temps en temps un grain de sable dans la machine trop bien huilée des violences et fatalismes de notre histoire.
Quel contraste par rapport à la pensée chrétienne qui prête sans cesse le flanc aux questions, au doute, aux attaques et même au mépris ! Et qui ne s'y soustrait pas, qui ne nie pas le problèmes en les expliquant, mais les affronte à mains nues.
Je vous propose d'esquisser maintenant une conclusion, en retournant à l'histoire des mages dans l'évangile de Matthieu. Ce sont bien là des astrologues, avec les compétences et les croyances de leur temps. Mais leur ambition ne s'arrête pas à leur métier d'astrologues. Ce sont bien des conseillers de rois, mais ils ne se définissent pas comme courtisans. Ce qu'ils veulent, visiblement, c'est participer activement à l'histoire là où elle s'écrit en direct. Alors, ils se mettent en route. Et ils vont approcher ce Dieu de l'histoire qu'est, par définition, le Dieu d'Israël. C'est lui qui les guidera, par l'Écriture et par les scribes, et aussi par l'étoile, à la rencontre culminante, la rencontre avec cet enfant qui réunit en son existence l'histoire de Dieu et celle des hommes. Là, les mages exercent encore leur compétence professionnelle de conseillers des rois, à travers leurs cadeaux qui sont des signes. Ensuite, ils rentrent chez eux, ayant conscience qu'ils viennent d'atteindre le but de leur existence. Ils retravailleront comme astrologues ; mais le plus important, ils ne l'ont pas trouvé dans les étoiles.
En Jésus, le Dieu souverain de l'univers, le Dieu qui régit les astres, se risque dans la contingence de l'histoire humaine, de son esclavage et de ses libertés. En Jésus, le Dieu suprême s'expose au mépris et au rejet. Jésus sera le roi paradoxal couronné d'épines, Jésus sera le médecin qui guérit les autres mais ne peut se sauver lui-même, Jésus incarnera l'amour désintéressé de Dieu et criera sur la croix l'absurdité de la souffrance et l'énigme du mal. Seule, la résurrection de Jésus nous donne la clé pour comprendre notre existence opaque, parce que celui qui donne la clé a lui-même subi les problèmes de cette existence, la violence et la mort.
Tous peuvent venir à Jésus, d'où qu'ils soient partis, quelle que soit leur conviction, leur culture ou leur technique. Mais à partir de la rencontre avec Jésus, on reconnaît en lui ce qu'aucune étoile ne peut nous dire : la présence de Dieu dans notre histoire, ce Dieu qui en assume l'absurdité et en assure l'ouverture de la résurrection.
Amen





24 novembre 2002, Matthieu 25, 31-46
Le jugement dernier

La semaine dernière a eu lieu, à la mairie d'Epinay, une soirée de discussion sur le thème religion et citoyenneté. Une des questions qui s'est cristallisée au cours du débat était de savoir si l'élaboration d'une éthique doit avoir une référence religieuse, même très générale. Est-ce qu'il faut se référer à une grandeur transcendante nommée "Dieu" pour être capable de faire de bonnes actions ou de concevoir de bonnes lois ? Les avis divergent. Au sein même du protestantisme, on peut répondre par oui ou par non. Personnellement, je pense que, si on veut être tout à fait honnête, il faut admettre la capacité éthique des athées à égalité avec celle des croyants, ou autrement dit : on n'a pas besoin de croire en Dieu pour faire le bien. Je sais que ça se discute. Mais ce qui est surtout intéressant, c'est de savoir quelle place a vraiment la foi en Dieu, si ce n'est plus une place "utilitaire".
Après cette soirée de discussion, j'ai lu le texte de l'évangile de Matthieu avec des yeux nouveaux. J'ai été frappée par la définition des places données, respectivement, à la foi en Dieu et aux simples relations humaines sans référence à Dieu.
Le jugement dernier est une tradition religieuse, d'ailleurs commune aux trois monothéismes. Cette idée d'un jugement général de tous les hommes à la fin des temps contient en fait deux idées : d'une part, c'est la grande élucidation de tout ce qui s'est passé sur la terre. Tous les actes et tous les événements reçoivent leur éclairage de vérité. Ce qui était brouillé et ambigu devient clair. Ce qui était simple et banal devient porteur d'un sens qui le dépasse. D'autre part, chacun des acteurs reçoit une récompense ou un châtiment, selon le bilan de sa vie et de ses actes.
Aujourd'hui, nous nous limiterons à la première idée, celle du jugement qui rétablit la pleine vérité. L'autre idée, celle de la récompense et du châtiment, sera pour un autre jour (au besoin, rappelez-le-moi). La tradition du jugement dernier est donc reprise par l'évangéliste Matthieu. Sur quoi seront jugés les hommes ? Et quel sera le sens de leurs actes, sens caché et alors révélé ?
Au moment de juger les hommes, nous quittons le domaine religieux. Parmi les actes énumérés, aucun n'appartient à un rituel ou même à une loi permettant d'identifier une religion précise. Les lois cultuelles, les prières, la distinction entre le pur et l'impur, et même l'ensevelissement des morts sont totalement laissés de côté. Seuls, comptent les actes humains dans ce qui est essentiel pour la vie et la dignité de la personne : la survie (manger et boire), l'intégrité corporelle (le vêtement et le toit) et la communauté (dont on est coupé quand on est malade ou emprisonné, et qu'il faut rétablir par des visites).
Tous les peuples se retrouvent devant le juge, et tous sont soumis à la même exigence : venir en aide aux plus faibles dont l'humanité est menacée. Tous sont devant cette exigence, de quelque civilisation qu'ils soient, tous sont à égalité. Il n'y a pas d'exception ou de privilège pour les chrétiens.
Le critère ultime du sens de notre vie sur la terre est donc l'attitude en humanité tout court. Du temps de l'évangéliste Matthieu, cette affirmation ne pouvait pas avoir de coloration athée, puisque toute l'humanité était religieuse. Mais aujourd'hui, la formulation ouverte de Matthieu donne la possibilité d'un dialoguez sur l'éthique y compris avec les non croyants.
Mais quel est le sens caché et maintenant révélé de ces actes ? Là, nous touchons aux fondements de la foi biblique. Tout d'abord, le Dieu de la Bible s'est toujours solidarisé avec les plus faibles, étant soucieux de leurs chances de survie dans la dignité. Mais ensuite, vous l'avez entendu, le Dieu Sauveur, le Messie, celui qui est devenu parmi nous fils de l'homme, s'identifie lui-même aux plus faibles. Il devient leur frère, à hauteur égale.
Cette identification est une surprise pour les hommes. Elle est aussi, objectivement, une surprise dans l'histoire des religions. C'est la spécificité chrétienne du Messie souffrant, méconnu et humilié. L'incarnation et la croix de Jésus disent très clairement l'identification de Dieu aux plus démunis. Elle est réelle pendant l'histoire de l'humanité. Elle est portée à l'évidence dans la gloire de la fin du temps et de l'histoire.
Dans le récit de Matthieu, les gens sont étonnés. Non de la gloire du Fils de l'homme, mais de la présence du Très-Haut dans les plus humbles. Le lecteur de l'évangile de Matthieu ne sera, évidemment, plus étonné du tout, puisqu'il est maintenant averti. Mais il traversera la vie et le monde avec un regard renouvelé. Ce ne sont pas tant les récompenses ou les punitions du jugement dernier qui le motivent, mais c'est la conscience qu'à chaque instant, il peut pour ainsi dire tomber sur le Christ. Le monde dans son imperfection, sa brutalité, sa saleté, sa détresse, est en même temps le lieu où vit Jésus-Christ, encore et toujours. En même temps, ce monde est à partager avec tous ceux qui ont des convictions différentes. Christ est là, mais il incarne aussi l'ouverture à toute ethnie, à toute culture et même à toute religion, à tous les siècles de l'histoire.
Je crois que nous pouvons aujourd'hui reprendre à notre compte l'appel de Jésus. Il me reste à répondre à la question que je posais au début : quelle est la place spécifique de la foi en tout cela ?
La foi sait regarder au-delà des apparences. Elle cherche l'image de Dieu en ceux qui sont méconnus, brisés, menacés, fragilisés. Ce faisant, la foi barre la route à tout intégrisme. Car elle découvre justement Dieu dans les personnes qui posent question, les personnes qui sont victimes, et non dans les personnes qui dominent ou qui exercent la violence.
La foi garde au cœur du monde une ouverture qui évite - ou devrait éviter - le renfermement de l'humanité sur elle-même. Ce faisant, la foi garde le monde ouvert à l'espérance. La foi essaie de poser des actes simples et ouverts, qui laissent le bénéficiaire de la solidarité libre de choisir sa vie. Aujourd'hui, nous précisons cette options en disant que la solidarité devrait mettre le bénéficiaire en état de devenir ou redevenir libre et autonome. Sans préjugé religieux ou idéologique. L'appartenance communautaire est un point de vue qui vient après, après la solidarité.
La foi permet aux croyants de ne pas désespérer. Tous ceux qui exercent une activité, professionnelle ou bénévole, qui vient en aide au prochain, aux plus faibles, connaissent les périodes de découragement, non seulement parce qu'ils se sentent souvent bien seuls dans leurs efforts, mais aussi parce que les personnes qu'ils aident ont souvent un comportement difficile. Quand on met la main à la pâte, on met aussi le doigt dans l'engrenage de la détresse, qui est très dure à supporter pour tous. La certitude que Jésus-Christ est là peut vraiment aider et encourager à continuer en toute simplicité, puisque nous croyons en ce Messie méconnu, humilié et caché, mais tout près de nous.
Enfin, la foi permet de ne pas juger. Cela semble facile théoriquement, mais dans la pratique, il nous semble parfois vital de pourvoir juger autrui pour garder notre dignité. La foi nous rappelle que le jugement appartient à Dieu, à la fin des temps, la fin de toute l'histoire. La Bien et le Mal absolus sont du domaine de Dieu, tandis que nous sommes placés dans le provisoire et dans le sauvetage de la vie. Le jugement appartient à la fin, quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire.
Mais dès maintenant, il vient parmi nous dans son humilité et dans son amour. Sachons l'accueillir, en tant que communauté des croyants, mais aussi ensemble avec tous les hommes de bonne volonté.
Amen





septembre 2002, Genèse 50, 15-21
La réconciliation de Joseph avec ses frères

Joseph est en face de ses frères. Et il se joue un moment décisif dans leur relation : le moment de la réconciliation, après tant d'années passées dans le souvenir d'un drame sordide.
Il est très difficile de mettre en acte la réconciliation dans une famille où quelque chose de très grave s'est passée, où les uns ont fait du tort aux autres et où les autres portent gravés en eux la blessure toujours vivante de ce tort. Le temps qui passe n'y arrange rien. Il contribue bien plutôt à cimenter la douleur, à durcir les fronts.
Que s'est-il passé entre Joseph et ses frères, dans le passé ?
Ils sont douze, fils du patriarche Jacob et des ses deux femmes et deux concubines. Les rivalités naturelles entre frères suivaient souvent la ligne de partage entre les quatre mères. Mais Joseph étant le fils de la femme préférée de son père, il avait par là tous les privilèges et suscitait la jalousie de ses frères, beaucoup par sa propre faute aussi (il "crânait"). Un jour, les frères, ne tenant plus, ont voulu se débarrasser de Joseph, et c'est seulement à la dernière minute que, au lieu de le tuer, ils l'ont vendu à des marchands d'esclaves. Pour expliquer sa disparition, ils ont trempé la tunique de Joseph dans le sang d'une chèvre et l'ont rapporté au père. Celui-ci a conclu qu'une bête sauvage avait dévoré Joseph. Depuis ce jour, il vivait muré dans son deuil. Il ne devait jamais savoir ce qui s'était vraiment passé.
Joseph, de son côté, avait été vendu en Égypte. A travers de longues péripéties, il a monté les échelons grâce à la sagesse évidente que Dieu lui avait donné. C'est par elle qu'il interprète, par exemple, les rêves du pharaon et se retrouve investi de grandes responsabilités à la cour. Cette sagesse lui sert à mettre en œuvre un grand programme de prévention de la famine, avec un succès tel que l'Égypte peut vendre du blé, pendant les années maigres, aux peuples étrangers souffrant de la famine.
C'est à cette occasion que les frères de Joseph viennent en Égypte, pour acheter du blé. Là, ils retrouvent Joseph qui se donne à reconnaître, après avoir passé des épreuves à ses frères. Joseph fait venir toute sa famille en Égypte et retrouve avec émotion son vieux père.
Le passage biblique que nous avons entendu se situe après la mort et l'enterrement de ce père, Jacob. Comment se présente maintenant la situation, du point de vue des frères de Joseph ? Et comment elle se présente à Joseph ? Et enfin, qu'est-ce que nous avons à dire à ce sujet ?
Les frères de Joseph sont déstabilisés face à leur frère. Leur repère commun était jusque là leur vieux père, Jacob, le patriarche. Ce père réunissait dans son amour e Joseph et ses frères, le persécuté d'autrefois et ses persécuteurs. Mais justement, le père n'avait jamais su toute l'histoire, et de ce fait, il n'avait pas pu aider les frères à clarifier le vieux contentieux par rapport à Joseph. L'amour du père leur avait fait du bien, il les avait rassurés, mais il était naïf, inconscient du drame ; il n'avait pas fait avancer les choses.
Maintenant que le père n'est plus là, ses fils prennent conscience de leur précarité. Sur quoi pourront-ils s'appuyer ? Ils vivent dans un pays étranger, pays de la survie dans la famine. Leur frère est un haut dignitaire de ce pays étranger, et ils dépendent de lui. Entre eux reste le souvenir de leur faute. La seule valeur sur laquelle ils peuvent s'appuyer, c'est la religion. Mais, là encore, ce n'est pas vraiment leur religion, mais celle de leur père qui constitue leur référence. Ils n'ont pas conscience d'avoir transgressé les exigences d'une foi personnelle, mais uniquement de celle du père.
Dans la conscience de leur précarité, ils n'osent même pas paraître devant Joseph, mais ils passent par un messager. Mais maintenant se produit l'inattendu. La seule mention de la foi du père, même prononcé par un simple messager, fait pleurer Joseph d'émotion.
Et nous passons maintenant du côté de Joseph. Le choc émotionnel, les larmes de Joseph, sont pour ainsi dire sa confession de foi personnelle. C'est le moment où lui apparaît aussi, en un éclair, le bilan de sa vie. C'est le moment qui le fait grandir, le moment qui le rendra capable d'aller concrètement vers la réconciliation.
Joseph fait le bilan de sa vie. Il est plus que satisfait. Non seulement, il a tout obtenu ce dont un homme peut rêver - reconnaissance sociale, fondation d'une famille, exercice de ses compétences et même la richesse - mais il reconnaît dans sa vie la main de Dieu, la bénédiction de Dieu qui l'a accompagné partout où il est allée, et qui ne l'a pas quitté même pendant les passages très difficiles. Le Dieu de Joseph est un protecteur puissant qui lui donne la plénitude de vie. Il est universel et n'est pas limité à un seul pays. Ce Dieu est un inspirateur de sagesse et a rendu Joseph capable de maintenir en vie, pendant la famine, un grand peuple - les Égyptiens - et d'assurer la naissance d'un autre peuple - les Hébreux. Son Dieu est exigeant et lui indique la voie du pardon.
Oui, Joseph regarde sa vie et il voit qu'elle déborde de bonheur, d'honneur et de ses. Alors, il comprend que Dieu attend de lui quelque chose qui soit à la hauteur de cette bénédiction. Il attend de Joseph qu'il fasse dans la vie privée la même chose que dans la vie professionnelle : sauver des vies et leur donner un avenir. Il attend de Joseph qu'il aide ses frères à en finir avec le passé et à construire leur relation présente sur un acte de réconciliation. C'est ainsi que le chemin sera libre pour que, tous, ils deviennent les ancêtres d'un grand peuple, le peuple de Dieu.
Dans la réalité, la réconciliation est compliquée à se mettre en place. Lorsque les frères osent enfin rencontrer Joseph, ils s'offrent à lui comme esclaves, pour "payer". Joseph ne peut pas accepter cela, s'il ne veut pas entraver le projet de Dieu.
Joseph ne peut pas se mettre à la place de Dieu ! Il n'est pas au-dessus de ses frères, mais avec eux. Le Dieu qui a restauré la vie de Joseph et l'a menée à son accomplissement, ne peut pas permettre que Joseph détruise maintenant tout en dégradant la vie d'autrui.
La réconciliation, une chance, une exigence, un choc existentiel et émotionnel, beaucoup d'investissement humain (il les console en parlant à leur cœur), et finalement, une reconnaissance de Dieu. En reconnaissant à Dieu sa place et en lui obéissant, les uns et les autres voient s'ouvrir l'avenir.
Si vous vous dites maintenant : "Quel type extraordinaire, ce Joseph ! Moi, je n'y arriverais pas !", ma prédication n'a évidemment pas atteint son but, et le message biblique ne nous servirait à rien. S'il n'y avait pas eu Dieu, oui, Joseph serait extraordinaire. Mais avec Dieu à ses côtés, il est une personne comme vous et moi. Il reconnaît sa place : au milieu des autres, non pas au-dessus, comme s'il était Dieu . Il affirme qu'il est une personne à part entière, qu'il n'est plus dépendant des privilèges de son père. Il reconnaît que là où les frères ont voulu faire du mal, Dieu l'a transformé en bien. Et il reconnaît son devoir de faire de même.
Et nous, pouvons-nous pardonner ? Pouvons-nous affronter les mauvais souvenirs et réagir par l'offre de la réconciliation ? Et inversement, quand nous avons fait du tort à quelqu'un, sommes-nous capables de demander le pardon et d'accepter l'offre d'une réconciliation ? Dites-vous bien que la Bible ne juge pas. Elle raconte cette histoire. Cette histoire se tient en face de nos histoires personnelles et bien particulières. Elle nous invite à remettre le mal de nos vies à Dieu pour qu'il le transforme, avant qu'il ne soit trop tard. Elle nous invite à ne pas rester prisonniers des vieilles histoires trop lourdes pour nous, mais de nous en sortir par le pardon.
Et si rien de tout cela ne nous semble possible pour le moment, osons demander l'aide de nos amis, chrétiens ou autres, pour découvrir les premiers pas d'une guérison de notre vie, les premières expériences timides d'une bénédiction.
Demandons l'aide du Christ, qui nous a précédés dans le pardon, et la force de l'Esprit Saint qui nous ouvre à l'avenir, pour nous, pour nos familles, et pour toutes les familles de notre terre.
Amen





26 mai 2002, Ephésiens 3, 1-13 : Charte oecuménique I

Pendant la semaine de l'unité, et dans le cadre des Rencontres Inter-Eglises de la Vallée de Montmorency, nous avons eu une soirée de présentation de la charte œcuménique européenne, par le pasteur Gill Daudé. Les participants ont jugé ce texte très important, et notre Conseil presbytéral a souhaité qu'il puisse être porté à la connaissance de tous. Nous essaierons de le faire, entre autres, à travers quatre prédications de dimanche à partir d'aujourd'hui.

La charte est le fruit d'un processus œcuménique européen. Les assemblées européennes de Bâle, au printemps 1989, et de Graz, en été 1997, ont déclenché une forte dynamique entre les Églises protestantes, catholiques, orthodoxes et anglicane d'Europe. Le besoin s'est fait sentir d'avancer concrètement dans les relations entre chrétiens. La charte, signée en avril 2001, traduit une vision et un engagement qui vont bien au-delà des habitudes et des traditions de chacune des Églises. Je pense que, si on la suit, les choses pourront vraiment bouger.

La charte œcuménique a trois parties que nous commenterons sur 4 dimanches :

I : Nous croyons l'Église une, sainte, catholique et apostolique. C'est l'affirmation de l'unité fondamentale de l'Église du Christ.

II : Sur le chemin de la communion visible des Églises en Europe. Dans cette partie, on s'occupe des formes concrètes des relations entre les Églises, de leurs décalages culturels, de leurs craintes à propos du prosélytisme, mais aussi de leur histoire si différente. Enfin, la spécificité de l'Europe est la forte tendance à la sécularisation ou laïcité, c'est-à-dire le développement d'une société non religieuse, et la charte tient compte de cette sécularisation.

III : Notre responsabilité commune en Europe. Cette partie du document revient sur l'histoire européenne et ses conséquences. Elle cherche la responsabilité des chrétiens dans la société, elle rappelle l'importance de la sauvegarde de la création. Elle indique des perspectives pour les relations avec les autres religions, parmi lesquelles le judaïsme a un rang particulier pour les chrétiens, ainsi que pour le dialogue avec l'athéisme.
Cette troisième partie occupera deux dimanches.

Mais vous avez peut-être envie de poser d'abord une question critique. Pourquoi cette importance donnée aux relations œcuméniques ? Pourquoi cette recherche de l'unité ? N'est-ce pas un effet de mode ? Est-ce que tout le monde veut montrer, comme son voisin, qu'il est ouvert ? Est-ce qu'on aura encore le courage d'affirmer ses propres convictions ? Est-ce que la recherche d'une position précise, sans compromis, sera encore possible ? Les définitions précises, les convictions fortes auront toujours leur place. Mais elles ne peuvent plus exister sans le dialogue.
Quand on reste exclusivement à l'intérieur de son propre système idéologique, non seulement on se dessèche, on rétrécit sa créativité, mais on perd aussi la faculté d'autocritique, on cultive son identité sans trop se poser de questions, et on crée un circuit fermé, on devient incapable d'espérer quelque chose de la part des autres. Les autres deviennent un faire-valoir des propres valeurs.
Face à ce risque d'enfermement, l'esprit œcuménique apporte une remise en question salutaire, un courant d'air frais. La remise en question des circuits de valeur fermés vient, en Europe, de deux côtés.
D'un côté, nous avons les foyers mixtes et toutes les familles qui réunissent différentes appartenances confessionnelles en leur sein. C'est alors l'appel à l'unité, vécu de l'intérieur. Mais il y a aussi une remise en question qui vient de l'extérieur. Celle de la société sécularisée, qui considère avec une certaine impatience les différences entre chrétiens et nous demande, souvent assez rudement, si ce n'est pas bientôt un peu fini de nos querelles. Même s'il ne faut pas céder à la facilité, nous devons sincèrement affronter ce regard extérieur et peu amène !

La charte œcuménique, quant à elle, prend son point de départ résolument au centre de la foi chrétienne, avec l'idée de l'unité ! L'unité de l'Église, fondée en Jésus-Christ, est un don de Dieu ; mais nous devons nous efforcer de faire quelque chose de ce don et de le rendre visible. Tout le défi est là, dans la visibilité de l'unité. C'est la première partie du document, et aujourd'hui, nous nous occupons seulement de cette affirmation fondamentale. Il est remarquable que toutes les Églises signataires sont d'accord pour reconnaître les autres comme faisant partie de la même Église (au singulier !) du Christ ; cela n'allait pas de soi. Le texte de référence dans le Nouveau Testament est celui que nous avons entendu tout à l'heure, dans l'épître aux Ephésiens : "un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême …". C'est un texte enthousiaste, priant, mais qui est écrit sur le fond d'un conflit à peine fini. Si l'auteur avait su combien de violence et de conflits le christianisme allait encore vivre après lui, alors que, déjà à son époque, on revenait de loin …

Car l'épître aux Ephésiens célèbre l'unité des chrétiens d'origine opposée. Les premiers chrétiens étaient juifs, comme Jésus et ses disciples, mais bientôt, des païens provenant de diverses religions se sont joints à la jeune Église chrétienne. Or, le judaïsme est par définition incompatible avec une religion païenne (alors que les religions païennes de l'Antiquité pouvaient dans une certaine mesure se combiner entre). Dans la jeune Église chrétienne, le risque était donc grand de voir les judéo-chrétiens vivre de leur côté, et les pagano-chrétiens former leur groupe. Ce problème occupe une grande partie du Nouveau Testament. L'épître aux Ephésiens démontre que la dynamique voulue par Dieu est toute autre : Dieu a choisi un peuple élu pour porter son salut dans le monde ; c'est le peuple juif. Ensuite, par Jésus-Christ, Dieu a élargi l'appartenance au peuple élu à tous les peuples de la terre. Tous ceux qui le désirent peuvent rejoindre le peuple élu de Dieu, en croyant en Jésus-Christ. Cette vision des choses est nouvelle pour son temps, audacieuse et universaliste. L'épître aux Ephésiens voit enfin le moment venu où cette vision peut devenir réalité, et alors, la vision devient louange.

Aujourd'hui, nous lisons cette louange avec des sentiments très partagés. Nous savons combien de conflits, de violence et de malentendus a apporté l'histoire des 20 siècles qui nous séparent du Nouveau Testament. Entre juifs et chrétiens : le tarissement du recrutement chrétien parmi les juifs a amené l'Eglise, maintenant exclusivement pagano-chrétienne, à se concevoir comme nouvel Israël en substitution de l'Israël originel. A partir de là, l'antisémitisme chrétien et les persécutions se sont développés. L'assassinat de millions de juifs européens pendant la Deuxième Guerre mondiale en est un des aboutissements, et cette blessure est encore grande ouverte. Mais la violence a aussi sévi entre chrétiens ! Guerres de religion, persécutions … Une des paroisses de notre région a aujourd'hui une commémoration de la guerre des camisards - vous voyez que le passé n'est pas si passé que ça ! Ces conflits et cette violence sont aussi notre héritage chrétien en Europe ; il s'agit de les assumer et d'y reconnaître notre culpabilité, de reconnaître dans les souffrances infligées la souffrance de Dieu lui-même, dont le projet est tout à fait différent. Le projet de dieu est attesté dans l'Ecriture. Si nous voulons repartir sur de nouvelles bases, il nous faut lire la Bible L'épître aux Ephésiens nous ramène au point zéro. Elle nous rappelle que toute réconciliation, toute unité n'est possible que par la croix du Christ. C'est sur la croix que notre séparation est abolie, les murs renversés, les ennemis et étrangers d'hier rassemblés dans le même peuple de Dieu. C'est sur la croix que notre péché est pardonné et la porte de la réconciliation ouverte. Les relations œcuméniques s'inscrivent dans ce cadre de cette grâce de Dieu, sans laquelle rien n'est possible. Repartons sur les bases que l'Ecriture nous enseigne, et cette fois, ne les oublions pas !

C'est pourquoi les Eglises signataires de la charte s'engagent à travailler concrètement à partir de la parole et des sacrements :
"à suivre l'exhortation apostolique de la lettre aux Ephésiens et à faire des efforts avec persévérance pour une compréhension commune de la Bonne Nouvelle du salut en Christ dans l'Evangile ;
à travailler en outre, dans la force de l'Esprit Saint, à l'unité visible de l'Eglise de Jésus-Christ dans l'unique foi, qui trouve son expression dans un baptême réciproquement reconnu et dans la communion eucharistique, tout comme dans le témoignage et le service."

Le baptême universellement reconnu, nous l'avons célébré tout à l'heure ; car les parents de Victoire et d'Eugénie nous ont confié leurs enfants avant de rejoindre eux-mêmes officiellement l'Eglise Réformée. Venant du catholicisme, ils sont encore sur le chemin de la réflexion, tout en prévoyant une issue heureuse à leur recherche. Et plusieurs personnes de notre paroisse, ayant déjà fait le même chemin, sont prêts à les accompagner. Mais le cadre plus grand est le salut en Christ, attesté par le baptême, reconnu de part et d'autre. La communion eucharistique entre tous les chrétiens est un chapitre autrement plus difficile. Les protestants, en général, la réclament, les foyers mixtes l'attendent avec une impatience grandissante et souvent douloureuse. La hiérarchie catholique ne voit pas la question de la même façon ; mais cette charte l'obligera, tôt ou tard, à chercher une solution acceptable pour tous.

La conviction de l'unité des Eglises chrétiennes en Jésus-Christ seul, n'est donc pas quelque chose qui soit déjà acquis, et encore moins quelque chose qui repose sur le mérite des uns ou des autres. Mais cette unité est un don de Dieu qui par conséquent nous demande de nous accueillir les uns les autres et de vivre dans la vocation de l'unique espérance par l'Esprit !
Amen

Bettina Cottin





2 juin 2002, Jean 13, 3-28 : Charte oecuménque II

La deuxième partie de la Charte œcuménique européenne s'intitule "Sur le chemin de la communion visible des Églises en Europe" et traite des questions concrètes qui peuvent être, selon la façon dont on les traite, des obstacles ou des chances pour l'unité des Églises chrétiennes.
Ces questions concrètes sont examinées en cinq chapitres :
"Annoncer ensemble l'Évangile"
"Aller les uns vers les autres"
"Agir ensemble"
"Prier les uns avec les autres" et
"Poursuivre le dialogue".
Je retiens pour aujourd'hui en particulier les chapitres "Annoncer ensemble l'Évangile" et "Aller les uns vers les autres".

Un regard sur les trois autres chapitres nous apprend, dans "poursuivre le dialogue", que "il n'y a aucune alternative au dialogue". La théologie et l'éthique doivent pouvoir évoluer, à la lumière de l'Évangile. "Prier les uns avec les autres" met l'accent sur le rôle du Saint-Esprit dans toute vie chrétienne. Il fait le lien entre les Églises, et sur le fond de ce lien, nous sommes appelés à nous intéresser à la vie spirituelle des autres Églises, à leur liturgie, leurs chants et leur esthétique. Mais dans la dynamique de cette vue des choses, le fait que la communion eucharistique n'existe toujours pas entre protestants et catholiques, protestants et orthodoxes ressort d'autant plus douloureusement. Le document insiste pour la deuxième fois sur le but de la communion à atteindre. Je dois dire que cette insistance est pour moi un signe d'espoir. Le chapitre "Agir ensemble" prend en compte le vécu quotidien des chrétiens dans leur contexte social et paroissial, par exemple la situation des foyers mixtes qui vivent l'œcuménisme au quotidien. Une attention particulière est demandée pour les Églises minoritaires face aux Églises majoritaires ; mais on appelle aussi à une sensibilisation au droit des minorités en Europe tout court.

Les chapitres "Aller les uns vers les autres" et "Annoncer ensemble l'Évangile" reviennent sur les blessures que les chrétiens se sont infligées au cours de l'histoire. "Dans l'esprit de l'Évangile, nous devons réviser ensemble l'histoire des Églises chrétiennes, qui est marquée par de nombreuses bonnes expériences, mais aussi par des divisions, des hostilités et même des conflits armés. Des fautes humaines, le manque d'amour et le mauvais usage fréquent de la foi et des Églises pour des intérêts politiques, ont sérieusement détérioré la crédibilité du témoignage chrétien." (II,3)
Les Églises signataires s'engagent à réduire les préjugés vis-à-vis des autres, à répondre à l'attente de la jeunesse et à favoriser l'ouverture œcuménique dans la catéchèse et la formation théologique. Mais surtout, elles affrontent le problème du grand écart entre la liberté religieuse, d'une part, et le prosélytisme déloyal, d'autre part. Écoutons leur engagement : "… parler de nos initiatives avec les autres Églises, conclure des accords à ce sujet et éviter ainsi une concurrence dommageable ainsi que le danger de nouvelles divisions" , mais aussi : "…reconnaître que toute personne peut choisir son engagement religieux et ecclésial dans la liberté de sa conscience. Personne ne doit être poussée à se convertir par pression morale ou incitations matérielles. De même, personne ne doit être empêché de se convertir selon sa libre décision." (II,2)

Nous savons que la question du prosélytisme (en gros, inciter des paroissiens d'une autre Église à rejoindre la sienne) pose beaucoup de problèmes aux Églises orthodoxes de l'Europe de l'Est et de Russie depuis la levée du rideau de fer. Ces Églises ont eu à souffrir des décennies de persécution de la part des régimes communistes ; elles en ont perdu presque jusqu'à la substance, elles n'ont plus connu ni formation ni renouvellement et leurs dignitaires ont souvent collaboré avec le régime en place. Dans la société post-communiste, la nouvelle liberté ne les fait pas revivre autant qu'on ne l'avait espéré. (Même phénomène pour le protestantisme en Allemagne de l'Est, en ex-RDA.) Là-dessus arrivent des Églises étrangères, des missions protestantes, américaines par exemple, et fondent de nouvelles Églises, se basant souvent sur un christianisme évangélique, qui existait déjà sous la persécution mais que les orthodoxes avaient ignoré.
Ces évangélisations en pays chrétien depuis 1000 ans, font mal. Ne seraient-ce pas principalement l'attrait de la modernité, de la meilleure publicité, bref, l'intérêt matériel, qui motiveraient les gens à se convertir ?
Ajoutez à cela le différend profond avec le Vatican à propos de l'installation de nouveaux diocèses catholiques-romains en Russie, et vous avez un tableau assez sombre dans lequel il est difficile de démêler le nationalisme, l'autosuffisance, l'arrogance ecclésiastique, les blessures du passé, l'angoisse du présent, et le conflit entre tradition et modernité. Mais nous aussi, nous connaissons cette angoisse, cette blessure. Quand des protestants réformés passent aux Églises évangéliques ou dans une communauté charismatique fortement marquée, que disons-nous ? Nous nous sentons en perte de vitesse, et nous voyons surtout avec anxiété la jeunesse aller là où elle vit plus ce qui correspond à son style de vie. Nous sommes aussi agacés vis-à-vis de ces missions pour la plupart anglo-saxonnes, disposant de moyens considérables, qui évangélisent la France, et nous avons envie de leur dire : Mais on existe ! Et même, on a pris des risques dans le passé dont vous n'avez pas idée !

Cette angoisse, cette amertume sont peut-être en train de se clamer, car entre-temps, nous avons vu des évangéliques venir à nous, et nous apprenons mutuellement à échanger nos soucis avec les communautés évangéliques, en constatant que, finalement, ils ne sont pas si différents des nôtres.

La référence biblique pour cette partie se trouve dans l'histoire de la Passion selon Jean : "Si vous avez de l'amour les uns pour les autres, tous reconnaîtront que vous êtres mes disciples."
Le but de nos efforts est vraiment le témoignage de l'Évangile à l'extérieur, le porter à la connaissance de ceux qui l'ignorent, ou de l'expliquer à ceux qui en ont besoin. Cet Évangile n'est pas la proclamation de ce que nous sommes, mais de ce qu'est Jésus-Christ !

Le passage biblique nous montre Jésus entre deux trahisons, celle de Judas et celle de Pierre. Et pourtant, il ne renonce pas à sa volonté d'aimer jusqu'à donner sa vie. Nous pouvons nous reconnaître dans ces trahisons et dire que Jésus, s'il meurt pour nous aussi, donne sa vie pour des gens qui, en quelque sorte, n'en valent pas la peine.
L'Évangile, c'est la proclamation de la générosité infinie de Dieu en Jésus, et la reconnaissance de notre propre défaillance. Sur le fond de cette reconnaissance, la grâce de Dieu peut vraiment agir en nous et à travers nous.

Ce texte de l'évangile de Jean nous donne encore une deuxième indication. La communauté de jean était une Églises qui s'entendait comme un contre-modèle minoritaire face à d'autres Églises mieux établies, organisées de façon traditionnelle. La communauté de Jean se sentait marginalisée, voire persécutée par les autres, mais elle insistait d'autant plus sur sa caractéristique d'une Église sans hiérarchie, sans moyens matériels, avec pour seule force l'amour du Christ partagé entre frères, à égalité entre eux.
Cette prise de conscience d'une Église qui parvient à dire qu'elle n'a pas d'autres moyens sinon la Parole et l'amour, peut rejoindre certaines des situations chrétiennes aujourd'hui et nous donner du courage.

L'espoir d'avenir et le secret pour réussir la rencontre avec les autres Églises réside dans les relations entre les personnes, dans la dynamique des groupes, dans l'engagement d'une Église autour de l'amour de Dieu et de sa parole. Les rencontres avec les autres Églises, chargées de souvenirs des blessures et des injustices du passée, lestées de nos trahisons humaines, deviennent alors porteuses d'espoir parce que, tous, nous ne vivons que de la grâce de Dieu.
Amen

Bettina Cottin





9 juin 2002, Matthieu 5, 1-12 : Charte oecuménique III

Introduction : La charte œcuménique européenne et ses origines- l'échange de chaire entre nos deux paroisses - Luc-Olivier Bosset prêche aujourd'hui à Enghien - - aujourd'hui, la première moitié de la troisième partie :

"Notre responsabilité commune en Europe". Le christianisme assume un rôle et une responsabilité dans la société. Il n'est pas désincarné, mais il est lui-même une partie bien réelle de la société et de l'histoire.

Chapitre 7 : "Prendre notre part à la construction de l'Europe". Les Églises signataires prennent résolument le parti d'une philosophie moderne de la société et se refusent à toute tentation d'intégrisme ou de nostalgie religieuse. Elles s'engagent "à s'opposer à toute tentative d'abuser de la religion et de l'Église à des fins ethniques et nationalistes." Au niveau de l'histoire, c'est une évolution très importante. De complices potentiels, les Églises veulent devenir instances critiques et d'équité. Maintenant que cette volonté est affirmée, il faut la mettre en pratique partout !

Chapitre 8 : "Réconcilier les peuples et les cultures". Les Églises chrétiennes disent un grand oui à la diversité culturelle de l'Europe ! Elles prennent par là position contre toute tentation totalitaire, que ce soit au niveau culturel ou religieux. Nous avons déjà pris note du souci pour les minorités, quelles qu'elles soient, maintenant, l'ambition est plus vaste : regarder à la promesse de la réconciliation.
Dans ce cadre, des problèmes sont nommés qui, il y a parfois peu de temps encore, n'avaient pas encore de parole dans les Églises, comme la violence contre les femmes et les enfants. La remontée à la parole ne veut pas dire que le problème est résolu ; mais sans la parole, même une première tentative de solution ne peut être envisagée ! La dynamique de la réconciliation porte jusqu'à la reconnaissance de l'égalité des femmes. Pour nous, cela va de soi ; mais pour certaines Églises, cela relève encore presque d'une révolution.
L'accueil "digne" des migrants, des réfugiés et des demandeurs d'asile est aussi une urgence pour tout l'équilibre dans nos sociétés.

Une question se pose devant cette volonté affirmée d'engagement : Est-ce que les Églises veulent dicter leur conduite aux responsables politiques ?
Non. Il s'agit ici du témoignage. Il s'agit de faire ce que l'on croit devoir faire ("nous voulons ensemble contribuer …"), ainsi que de mettre des ressources spécifiques à la disposition de la communauté.

Chapitre 9 : "Sauvegarder la création". Ce ne sont pas des rêveries ésotériques de groupuscules illuminés, mais la fidélité à Dieu et à la terre (voir le critère des "conditions de vie durables").
La fidélité à Dieu nous rend humbles devant la richesse de la création. Elle nous conduit à reconnaître que la biodiversité a un sens qui nous dépasse, mais qui nous englobe dans le projet d'une création bonne. Nous devons admettre aussi que notre savoir n'en est qu'à ses débuts.
La foi au Dieu créateur nous amène aussi à changer notre regard sur la nature qui nous environne. L'homme croyant ne pose pas un regard de despote sur son environnement, mais un regard de responsabilité !
Ce changement de regard, qui est si important, s'opère aussi dans le texte biblique de référence, les Béatitudes du Sermon sur la Montagne, dont est tiré le mot d'ordre de la troisième partie : "Heureux les artisans de paix."

Le Sermon sur la Montagne nous montre Jésus comme nouveau Moïse, législateur du Royaume de Dieu, et la communauté chrétienne, comme peuple de Dieu renouvelé. Jésus radicalise la foi et l'obéissance à la volonté de Dieu. Ceux qui suivent Jésus doivent rendre témoignage de leur foi dans le monde et mener une vie qui parle de l'amour de Dieu. Mais cette vie n'est pas la voie du succès, de la puissance ou de la richesse. Jésus reprend une tradition ancienne de quelques siècles, celle des pauvres de Dieu. Les gens simples, souvent méprisés des autres, ou encore des croyants persécutés et marginalisés à cause de leur foi : Dieu leur promet son attention toute particulière et fait d'eux les dépositaires des promesses de son Royaume. Ce sont eux les véritables messagers de Dieu. Jésus aussi s'est fait humble et pauvre, et il a témoigné pour son Dieu jusqu'à la croix. Jésus est lui-même ce qu'il proclame !

Mais le Royaume de Dieu ainsi proclamé par lui n'est pas une réalité hors du monde, quelque chose de totalement nouveau. Ce Royaume se veut un retour aux sources de la création bonne de Dieu. Le Dieu des pauvres et des prophètes, de Dieu des artisans de paix et le père de Jésus, c'est le Dieu créateur qui veut que tout le monde vive. Et les croyants entrent dans la même perspective.

C'est cela qui motive la prise de responsabilité des croyants pour le projet de leur Dieu, en dehors même du cercle de leur communauté.
C'est cela qui motive les prises de responsabilité de la charte œcuménique européenne : faire la volonté du Dieu créateur qui tient à la vie de toutes ses créatures.

En guise de conclusion, un mot à propos des élections législatives de ce dimanche : rester attentifs, dans les programmes des candidats, à la dimension et au critère de la paix.

Bettina Cottin





16 juin 2002, Romains 15, 1-13 : Charte oecuménique IV

La charte œcuménique conclut par cette bénédiction tirée de l'épître aux Romains, mais elle la reformule en vœu : Nous souhaitons que Dieu nous comble de joie et de paix dans la foi, afin que nous débordions d'espérance par la puissance de l'Esprit Saint.
Dans une formulation ou l'autre, vous avez probablement prêté peu d'attention aux détails de cette phrase. Elle est tellement truffée de mots du vocabulaire spirituel courant - et un peu usé - que son message risque de glisser sur nous, comme une partie de notre liturgie, d'ailleurs. La musique du rythme de la phrase risque de l'emporter sur les paroles.
Le risque est grand, en effet, de penser que ce vœu de bénédiction est, comme on dit, un "vœu pieux", juste une jolie conclusion. Le risque est grand aussi de considérer les trois derniers paragraphes de la Charte comme des déclarations d'intention sans véritable impact. Ces trois paragraphes traitent de la relation des chrétiens avec les autres religions - ou les autres fois, si vous voulez. Cette relation risque fort d'être banalisée aujourd'hui. Soit, parce que l'on considère l'ensemble des religions sur la terre comme un grand kaléidoscope quasiment interchangeable, ou comme un supermarché dans lequel chacun compose son menu ou son caddie. C'est la tentation de l'ignorance. Soit, parce que l'on considère que le dialogue interreligieux n'a pas lieu d'être, que chacun doit rester avec ses semblables. C'est la tentation de l'intégrisme.

La charte œcuménique se refuse à la banalisation de ces questions, parce qu'elle regarde à ce qui se passe concrètement en Europe, ce qui s'est passé dans l'histoire et quelles sont les conséquences qui en découlent.

Avant de regarder, nous aussi, cette réalité avec les yeux de la charte œcuménique, revenons pour un instant au texte biblique.

Le verset de bénédiction n'est pas aussi anodin que nos oreilles distraites voudraient le croire. Il est au contraire comme un cri de délivrance au moment où la communauté sort d'une terrible impasse !
La communauté chrétienne de Rome était composée de chrétiens d'origine juive et d'autres, d'origine païenne. Cette communauté connaissait des tensions : à l'extérieur, par rapport au pouvoir impérial, et à l'intérieur, dans la vie pratique, cultuelle et conviviale. Car les convictions religieuses d'origine amenaient des conflits d'ordre rituel, notamment pour tout ce qui touchait à la nourriture !
Rien n'est aussi compliqué que de manger ensemble entre gens d'appartenance différente. Un groupe de dialogue interreligieux du secteur en a fait l'expérience. Au moment d'une certaine lassitude dans la réflexion intellectuelle, l'idée de faire "simplement" un repas convivial eut du succès. C'est l'organisation qui a posé problème. Après de longues recherches, on a trouvé qu'un traiteur juif rigoureusement casher était encore celui qui pouvait rallier la participation du plus grand nombre à la table commune !

Dans l'épître aux Romains, les "faibles" sont ceux qui réclament l'observation de beaucoup de règles rituelles, et les "forts", ceux qui s'affranchissaient des règles. L'apôtre Paul établit comme règle pour sortir de ces conflits deux critères : le don de soi et le refus de la complaisance. Je ne vis pas et je ne crois pas en Dieu pour me faire plaisir, mais pour construire quelque chose avec mon prochain.
Ce même refus de complaisance, ce même don de soi est caractéristique du Christ. Non seulement, il a ainsi fait la paix entre les hommes et Dieu, mais aussi entre le peuple élu de Dieu, les juifs, et les païens, puisqu'il a intégré les païens d'hier dans le peuple de Dieu élargi d'aujourd'hui.
C'est cela l'arrière-fond théologique devant lequel les conflits doivent être résolus. Et si vous dites : "c'est quand même difficile", vous comprendrez pourquoi le verset de bénédiction, grande respiration après une étape dure, comporte deux fois le mot "espérance" !

La charte œcuménique affirme en conclusion que nous avons besoin de l'espérance pour nous situer dans les réalités d'aujourd'hui, tout comme la communauté de Rome de l'époque en avait besoin.
Les trois derniers chapitres de la charte s'intitulent "Approfondir la communion avec le judaïsme", "cultiver des relations avec l'Islam" et "Rencontre avec d'autres religions et idéologies". Aujourd'hui, je traiterai seulement la relation avec le judaïsme. La relation avec le judaïsme est clairement distinguée par le mot "communion". L'alliance de Dieu avec le peuple d'Israël nous concerne aussi. Contrairement à une tradition chrétienne du passé, nous affirmons aujourd'hui que Dieu n'a jamais révoqué son alliance avec Israël, et que Jésus-Christ a justement voulu renouveler et élargir celle-ci.
Dans notre existence d'Église chrétienne, nous ne pouvons pas réfléchir, prêcher ou prier en oubliant le judaïsme. Mais nous ne pouvons pas non plus faire comme si judaïsme et christianisme ne faisaient qu'un. Ils sont bien distincts.
Nous ne devons pas faire du judaïsme un objet archéologique (nous cantonner à l'Antiquité), mais nous devons quand même prendre l'histoire en compte et ne pas faire table rase du passé.
Nous devons connaître et découvrir les racine juives d'énormément d'éléments de notre spiritualité, notre culte et même de notre organisation d'Église, mais sans pour autant réquisitionner des éléments de la piété juive pour nos besoins. Je prends pour exemple le repas du Seder (Pâque juive) que certains cours de catéchisme seraient tentés de "célébrer" pour des besoins pédagogiques : Non, le repas de Seder est célébré par et dans les familles juives, la communauté chrétienne ne doit pas le réquisitionner !

Comme si ce n'était pas déjà assez compliqué, la situation politique actuelle nous place devant des dilemmes terribles. La violence en terre d'Israël et de Palestine nous appelle à réagir. Qu'il est difficile de se refuser à tout antisémitisme tout en gardant sa capacité critique vis-à-vis du gouvernement israélien. Difficile de maintenir le droit du peuple juif de disposer d'une terre sans pour autant faire des milliers de sans-abri dans le peuple palestinien (dans lequel il y des chrétiens depuis les temps du Nouveau Testament) !
Il ne faut pas que je fasse ici de la politique. C'est à la politique de le faire. Mais nous devons nous rendre compte que ces relations ne se passent pas sur un nuage de spiritualité pure, ou dans la seule érudition, et encore moins dans un rêve naïf, en faisant abstraction du monde.

Les engagements de la charte œcuménique, "combattre toutes les formes d'antisémitisme et d'antijudaïsme dans l'Église et la société, rechercher et intensifier, à tous les niveaux, le dialogue avec nos frères et sœurs juifs" (III,10) se situent dans notre réalité d'aujourd'hui. Ce sont des engagements qui coûtent. Nous sommes loin d'une banalisation du dialogue interreligieux, d'une superficialité de supermarché religieux. Car ces relations peuvent redevenir difficiles. Il en va même de la question de notre propre identité spirituelle, de notre façon de nous souvenir du passé et d'envisager l'avenir. La tâche nous dépasse ; nous avons besoin que Dieu nous vienne en aide. Le poids du péché et de la violence nous dépasse, nous demandons à Dieu de nous pardonner et de nous rendre capables de prendre de nouveaux chemins.

La charte exprime une demande de pardon par rapport au passe, en ces termes : "Nous regrettons et nous condamnons toutes les manifestations d'antisémitisme, telles que les explosions de haine et les persécutions. Pour l'anti-judaïsme chrétien, nous demandons pardon à Dieu et nous demandons à nos frères et sœurs juifs, de pouvoir nous réconcilier avec eux." La réconciliation n'est pas un droit, ce n'est pas faire plaisir à nous-mêmes. c'est un don, vital, que l'on demande à l'autre, à qui on a fait du mal.
Cette réconciliation s'achèvera-t-elle ou sera-t-elle remise en cause par les événements actuels?

Nous ne savons pas, aujourd'hui, ce qu'il en sera. Mais nous nous joignons résolument à la prière qui conclut la charte et qui en appelle au Dieu de l'espérance !
Amen

Bettina Cottin





19 mai 2002, Ephésiens 1, 13-23
Baptêmes et confirmations

Chers Aurore, Irène, Bouesso, Nicolas, Adrien, Tancrède et François-Xavier,
vous exprimez aujourd'hui votre foi et vous êtes accueillis comme membres de l'Eglise à part entière, au nom de votre responsabilité propre. L'Eglise, assemblée ici, se réjouit de vivre ce moment avec vous et elle écoute vos affirmations de la foi ou vos questions qui renouvellent notre foi commune et la rendent jeune.
Vous êtes passés par plusieurs années de catéchèse (école du dimanche, catéchisme), vous avez pu vous faire une idée du contenu de la foi et de la Bible ; mais dans le fond, les vraies questions ne font que commencer. Avec ce que vous avez appris, vous vous rendez compte qu'il reste encore beaucoup à découvrir sur Dieu, sur la foi.
Pour les adultes, c'est la même chose. La foi, c'est toujours une recherche et une découverte. Si on veut comprendre Dieu, il faut voir plus loin que les apparences, il faut regarder sous la surface des événements. Il faut regarder avec les yeux du cœur, prendre le temps de réfléchir par soi-même, confronter la réalité vécue avec l'éclairage de la Bible, et puis il faut se faire aider, par l'Esprit de Dieu, et par le dialogue avec les autres croyants. Nous avons besoin les uns des autres, avec toutes nos différences, pour découvrir toute la dimension de Dieu. Et dans le dialogue, l'âge ne joue aucun rôle. Un adulte peut tout aussi bien comprendre la foi grâce à ce que dit un jeune, que réciproquement.
Vous recevrez tout à l'heure votre Bible de confirmation, pour vous accompagner dans votre vie personnelle.
Mais peut-être vous dites-vous que les contenus de la Bible sont quand même bien loin de vos vies. Le texte biblique que nous avons lu ne vous a peut-être pas tout de suite parlé personnellement. Les questions que vous vous posez, les questions qui concernent votre vie, sont très différentes.
Vous vous demandez : De quoi sera fait mon avenir ? Est-ce que je pourrai faire le métier qui me plaît ? Ou est-ce que je serai au chômage ? Est-ce que la vie me réserve de bonnes surprises, ou des mauvaises ?
Vous vous demandez : Est-ce que j'arriverai à garder mes amis, et cette bonne ambiance dans mon groupe de copains ? Est-ce que je ne vais pas vivre des déceptions, ou des trahisons ?
Une question très importante - peut-être la plus importante - et que l'on se pose finalement à tout âge, est la question de la valeur personnelle. En d'autres mots, dit très simplement : Est-ce que je suis beau / belle ? Est-ce que je suis intéressant / intéressante pour les autres, est-ce que je mérite leur attention ? Est-ce qu'il y a, quelque part, quelqu'un pour m'aimer vraiment ?
Une autre question est l'exploration de votre personnalité, de savoir où sont vos limites, si vous pouvez les dépasser, ou les oublier. Le sport, les voyages, les jeux de rôle, les explorations sur Internet vous font découvrir votre personnalité et repousser plus loin les limites. Mais il y a aussi la tentation de la vitesse, de l'alcool et des drogues. Peut-être même un de vos amis est introduit dans les pratiques occultes et vous les a faits connaître ? Toujours pour dépasser les limites humaines.
Quand vous regardez le monde autour de vous, vous êtes choqués par la violence, l'intolérance, le racisme et par toutes les guerres. Que pouvez-vous faire pour y changer quelque chose ? est-ce qu'il y a encore un espoir pour l'humanité ?
La Bible ne donne pas de réponses directes. Elle donne des pistes, vous encourage à trouver vous-mêmes votre réponse, elle vous encourage à aller à la rencontre des autres pour confronter vos réponses et construire une communion.
La Bible donne surtout une dynamique, qui nous communique une énergie de vie bien particulière, l'énergie qui vient de Dieu et qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts.
Le texte biblique que nous avons entendu nous déclare que, à cause de la résurrection, Jésus est le maître de tout l'univers. Cela veut dire que ce qu'il y a de plus important dans l'univers et le plus urgent à reconnaître, c'est l'amour inconditionnel pour nous que Dieu a manifesté en Jésus-Christ. Un amour qui est allé jusqu'au sacrifice de sa vie, pour nous atteindre au cœur de notre destin et donner à l'humanité un nouveau sens et un avenir.
L'amour inconditionnel de Dieu peut donner une piste pour répondre à la question "Est-ce que j'ai de la valeur ? Est-ce que quelqu'un m'aime ?" L'amour de Dieu qui est sans faille et sans trahison, nous rassure, nous guérit de nos blessures et nous rend forts. Nous pouvons petit à petit laisser notre question anxieuse derrière nous et passer plutôt à la question : est-ce que je veux, moi, partager l'amour reçu avec quelqu'un ?
Le texte biblique que nous avons entendu exprime la joie à cause des nouvelles personnes qui viennent à Jésus-Christ, entrent dans la relation d'amour de Dieu et y engagent leur vie. Il dit qu'ils sont marqués par le Saint-Esprit, et qu'ils vivent maintenant en pleine confiance dans la communauté qu'on appelle Eglise. L'Eglise est comparée au corps du Christ. D'une part, parce que les croyants sont très étroitement liés à Jésus-Christ, et d'autre part, parce que dans l'Eglise, on peut voir quelque chose de Jésus-Christ, comme on voit par le corps d'une personne quelque chose de sa personnalité intérieure qui serait sinon invisible aux yeux.
Ceci peut donner une piste pour la question si on réussira toujours à garder ses amis. Dans une Eglise, on se rencontre au nom de Jésus-Christ. C'est une communauté qui va plus loin et qui offre plus de ressources que simplement la sympathie personnelle. L'appartenance à l'Eglise peut nous ouvrir au monde entier, élargir notre horizon et nous faire dialoguer, à cause de la foi, avec des gens que, dans la vie normale, on n'aurait pas forcément côtoyés. Et je pense qu'une bonne expérience de communauté d'Eglise nous aide par ailleurs à cultiver nos amitiés personnelles, y compris avec des personnes qui ne sont pas croyantes ou qui appartiennent à une autre religion.
J'ai dit que, dans le texte biblique, l'auteur se réjouit de voir arriver de nouveaux chrétiens. Mais après le début de la foi, il y a tout un cheminement d'approfondissement à faire : à la fois reconnaître qui est Dieu, combien il nous fait du bien, et savoir regarder derrière la surface des choses, devenir plus intelligents, chercher plus de sagesse.
Cette dynamique peut être une réponse à la question de votre avenir, ou de votre orientation. Aux yeux de Dieu, une chose est certaine : il entend que vous évoluiez toujours, que vous compreniez toujours mieux la vie. Il veut vous aider à développer votre personnalité, mais aussi les compétences de votre cœur.
Le texte conclut sur une louange solennelle de Jésus-Christ, qui est la plénitude de tout l'univers, au-dessus de toutes les puissances. Dans un premier temps, c'est difficile à comprendre ; mais quand on met ce texte en relation avec l'exploration de nos limites dont je parlais tout à l'heure, tout apparaît dans une nouvelle lumière. Celui qui a dépassé toutes les limites, c'est Jésus-Christ. Il remplit l'univers. Il domine toutes les puissances, y compris les puissances occultes, toutes les forces de la mort. Mais il y est arrivé, non par un acte de force, mais en donnant sa propre vie par amour pour les autres. Il était d'accord de tout perdre - par amour. La résurrection lui a tout rendu, mais non seulement à lui mais aussi à nous. Avec Jésus, vous dépasserez sans cesse vos limites, mais non dans une quête dangereuse pour vous et pour les autres, mais dans une découverte de toujours plus de vie !
Mais tout ne sera pas évident dès maintenant. L'épître aux Ephésiens décrit aussi les chrétiens comme des gens qui attendent. Le salut est déjà venu, mais la libération de toute l'humanité de la mort et de la cruauté est encore à attendre. Et pendant qu'on attend, on fait déjà des choses en vue de ce que l'on attend.
L'attente d'un monde plus juste, un monde de paix, implique un engagement de notre part. Ne pas nous lamenter du mauvais état du monde, mais l'aider à évoluer dans le bon sens, voilà notre tâche.
Renverser la dynamique du mal et de la mort, pour créer la vie et l'espérance, c'est ce que veut réaliser dans nos vies l'énergie de Dieu qui a ressuscité Jésus d'entre les morts et qui nous est transmise par le Saint-Esprit !
Je vous souhaite de toujours sentir en vous cette énergie, d'être toujours rendus vivants par l'Esprit !
Amen





16 septembre 2001, Exode 32, 1 - 14
Le veau d'or

La vieille histoire du veau d'or débouche pour nous aujourd'hui sur une parole de Dieu qui nous remet en question et qui nous confronte à la nouveauté de la vie en Jésus-Christ.
Avant de voir de quelle façon la parole de Dieu, qui anime les histoires de la Bible, nous remet en question, et de quelle façon elle nous promet la nouveauté de vie, tentons de résumer ce que l'histoire du veau d'or veut nous raconter et faire comprendre.
Avant tout, il faut se rendre compte que cette crise provoquée par le peuple de Dieu, au pied du Mont Sinaï, survient au moment où tout semblait parfait. La sortie d'Egypte et de l'esclavage était accomplie, la marche à travers le désert réussie, les Dix commandements proclamés, l'Alliance solennellement conclue et même fêtée par un repas avec Dieu. Enfin, Moïse est en train de recevoir, sur la montagne, les instructions en vue de la construction du sanctuaire. Tout va pour le mieux, et Dieu lui-même rêve peut-être à l'avenir de ce peuple nouveau, libéré de tous les esclavages.
Voilà que, tout d'un coup, ce peuple prétendu nouveau adore une image comme le font les tous autres peuples !
On se demande pourquoi. Mais on se demande aussi : Où est le mal, précisément ?
Pourquoi ont-ils "craqué", en retournant à la pratique cultuelle des peuples environnants ? On nous dit qu'ils ne supportaient plus l'absence de Moïse, l'absence de signes visibles de la présence de Dieu. En tout cas, nous pouvons dire que l'être humain reste toujours faillible, et qu'un peuple nouveau à 100% n'existe pas sur cette terre. Ils commettent donc une faute. Mais la question reste : où est véritablement le mal ?
Car, vous l'avez entendu, à travers la statuette du veau, ils entendent quand même honorer le Dieu d'Israël qui les a libérés de l'esclavage d'Egypte ! Ce n'est pas qu'ils veulent un autre dieu. Ils le veulent juste sous une forme accessible au niveau culturel et psychologique.
Il y a deux possibilités de comprendre la fonction de la statue, qu'il faut imaginer comme un taurillon plutôt que comme un veau.
Soit, la statue était vénérée en elle-même, pour ce qu'elle symbolisait, soit elle était comprise comme un piédestal pour la divinité qui se tenait, invisible, au-dessus. Les archéologues nous ont montré, à partir d'objets cultuels retrouvés, les deux possibilités, et ils n'ont pas tout à fait tranché pour cette histoire-ci.
Si la statue du taurillon était vénérée pour elle-même, c'est qu'elle représentait tous les espoirs humains quant à la plénitude de vie, à la fécondité et donc à l'avenir ; elle symbolisait la force et la fierté.
Il est difficile pour une personne venant de la culture d'Europe du Nord, comme moi, de comprendre la fascination de la symbolique du taureau. Mais il suffit d'aller dans le Midi de la France, à partir d'Arles et jusqu'en Espagne, pour retrouver cette culture du taureau, bien vivante sous la surface de la société moderne.
Du temps de la Bible, le taureau était plus que cela ; il était un symbole religieux commun dans la culture du Proche Orient, depuis l'Egypte et jusqu'en Canaan. L'utiliser comme image de dieu était donc une idée facile.
La même logique joue, au fond, si ce taurillon de notre histoire devait représenter un piédestal pour un dieu imaginé se tenir au-dessus, debout, la foudre à la main, comme l'attestent de nombreuses images de divinités trouvées au Proche Orient. Dans ce cas-là, Israël aurait gardé l'invisibilité de son Dieu, tout en affirmant qu'il était aussi fort que les autres dieux dont il connaissait les images.
Où est le mal, avons-nous demandé.
Le mal est dans le risque que l'image soit censée représenter la réalité de Dieu. Au lieu de parler des aspirations humaines, somme toute compréhensibles, elle parlerait des qualités et des promesses de Dieu.
L'image ne peut jamais représenter que notre propre humanité. En se fixant sur elle, l'homme est tenté de faire de l'image son Dieu. "Ce que je vis et ce que je veux, voilà mon Dieu." Dès lors, il n'est plus possible d'entendre que Dieu est différent, et surtout : qu'il a quelque chose de nouveau à dire. Il devient évidemment tout à fait impossible de concevoir que Dieu aurait une critique à nous adresser !
En construisant l'image de son dieu à l'instar des peuples environnants et d'une manière très conservatrice (puisqu'on avait toujours fait comme ça), Israël dans le désert a dit non à la nouveauté du projet de Dieu, ou du moins il y est devenu insensible. Insensible aussi à la distance critique que Dieu instaurait entre eux. Le peuple a régressé dans son statut d'esclave. Un avertissement pour aujourd'hui : les mêmes mécanismes que ceux que nous avons montré, jouent aussi avec des images purement mentales. Mais pour la démonstration, une statue plaquée d'or est nettement plus évidente, parce que plus spectaculaire.
Comment entendons-nous, aujourd'hui, à travers cette histoire, la Parole de Dieu qui nous remet en question et qui nous promet du nouveau ?
Nous avons du mal à entendre, car nous sommes encore sous le choc de ces terribles attentats sur les Etats-Unis, mardi dernier, et dans une certaine peur de l'avenir. Mais tout en étant choqués, les individus et les nations commencent quand-même à développer leurs idées, leur programme de réaction.
Tandis que, au niveau de la base, la tristesse, la solidarité active et la volonté de survie s'affirment, les responsables politiques donnent des mots d'ordre. A ce stade-là, soyons attentifs et écoutons bien, pour ne pas vénérer, nous aussi, des veaux d'or, pour ne pas nous fermer à la Parole de Dieu.
On a entendu : "C'est une attaque contre notre civilisation." C'est probable. Mais le mal n'est pas vraiment là, car notre civilisation mérite d'être attaquée, même si ce n'est pas de cette manière. Elle a, elle aussi, ses côtés profondément injustes, ses côtés de l'ombre et de la mort. Le vrai mal est que des milliers de personnes ont été tuées. Ne gardons pas les yeux rivés sur le veau d'or de notre civilisation, mais ouvrons les yeux sur les victimes et la souffrance de leurs familles, ainsi que de leur peuple. Nous deviendrons ainsi capables de percevoir les victimes qui existent aussi, jours après jour, dans les autres civilisations.
On a entendu : "C'est un acte de guerre." Cette phrase laisse entendre qu'il y aura une prise d'armes en réponse. Je ne veux pas ici faire de la politique ; mais soyons conscients que l'affirmation de la supériorité militaire peut devenir, elle aussi, un veau d'or, auquel on sacrifie déjà largement. Devenons plutôt capables d'être révoltés et de rester révoltés par le sacrifice de milliers de vies, sans les faire entrer, à titre posthume, sur un échiquier stratégique, et sans faire d'autres populations aujourd'hui vivantes, les morts sacrifiés sous un bombardement de demain !
Si on prenait la peine de consulter Dieu, il pourrait nous dire qu'il a compris depuis longtemps que les humains ne peuvent pas être départagés en bons et mauvais, gentils et méchants.
L'humanité ne peut pas se séparer en innocents d'un côté et coupables de l'autre. Tous les peuples ont leur part de responsabilité dans le mal-être de ce monde.
Notre Dieu ne se tient pas sur un piédestal, et il ne peut pas être symbolisé par une image de puissance, une image qui brille. Mais il a choisi de se tenir au milieu de nous, en Jésus-Christ, partageant nos souffrances et nos questions. Tout à nos côtés, il nous parle et nous dit une nouvelle façon de vivre sur cette terre commune à tous.
Devenons capables de l'entendre, de lui faire confiance, de le suivre. Demandons à Dieu un esprit nouveau, l'Esprit qui a ressuscité Jésus d'entre les morts et qui veut un avenir de vie pour tous les humains.
Amen